Images de page
PDF
ePub

fixer un idéal comme d'un échec accidentel pour le flétrir.

1

L'Angleterre posséderait-elle aujourd'hui son idéal << impérialiste » si un jeune garçon du nom de Robert Clive s'était suicidé à Madras comme il avait tenté de le faire? Serait-elle à présent le radeau qui charrie les affaires européennes si le pouvoir eût échu à un Frédéric le Grand au lieu d'être recueilli par une Victoria, et si Bentham, Mill, Cobden et Bright fussent nés en Prusse? Assurément l'Angleterre a conservé aujourd'hui, par rapport aux autres nations, sa valeur intrinsèque; il n'existe point sur le globe une aussi belle accumulation de substance humaine. Mais en Angleterre cette substance a perdu sa forme féconde, tandis qu'elle l'a acquise en Allemagne. Ce sont les grands chefs qui façonnent une nation. L'Angleterre feraitelle entendre ses plaintes et ses hésitations, «< laissant je ne veux pas côtoyer je voudrais », désirant conquérir mais ne point combattre, si son idéal avait été fixé au cours de ces dernières années par une succession d'hommes d'Etat doués d'une véritable autorité personnelle et groupant leurs efforts vers une même direction? N'aurait-elle pas, bien au contraire, pour son malheur ou son bonheur, embrassé délibérément une route déterminée? Et si Bismarck était mort au berceau, les Allemands se contenteraient encore de passer à leurs propres yeux pour une race de savants à lunettes et d'herbivores politiques, et aux yeux des Français pour « ces bons, ces naïfs Allemands ». Bismarck leur a montré, à leur grand étonnement, qu'ils étaient capables de s'adonner à un jeu beaucoup plus vivant. Cette leçon demeurera gravée dans leur mémoire, et en dépit des vicissitudes de l'avenir, rien n'effacera les traces de l'ini

Le lecteur voudra bien se rappeler que cet essai date de 1880.

tiative bismarckienne qui s'est principalement manifestée entre 1860 et 1873.

Il faut admettre en tout cas l'influence de l'homme de génie, en tant qu'agent de fermentation, comme un des facteurs de l'évolution sociale. La société peut évoluer de diverses manières; la présence accidentelle de tel ou tel ferment fixera la direction effective de cette évolution. Le perroquet possède le pouvoir d'imiter la parole humaine, mais ce don ne se développe point sans le concours d'une personne. Il en est de même des individus. Il faut qu'un Rembrandt nous apprenne à apprécier le contraste de la lumière et de l'ombre, qu'un Wagner nous initie à certains. effets mélodiques; Dickens donne l'impulsion à notre sentimentalité, Ward à notre humour; Emerson nous éclaire d'une nouvelle lumière morale. Mais il en est de cela comme de l'œuf de Christophe Colomb. « Tous peuvent produire les fleurs, maintenant que tous se sont procuré les graines ». Et si ma thèse est vraie des individus qui composent la communauté, comment pourrait-elle être fausse de la communauté prise en bloc? Montrez-lui la route à prendre, et elle s'y engagera; sinon, elle ne la découvrira jamais d'elle-même. Et il s'en faut de beaucoup que la route soit tracée à l'avance. Une nation peut obéir à l'impulsion alternative de différents hommes de génie et demeurer cependant vivante et prospère, de même qu'un homme peut embrasser l'une quelconque de plusieurs carrières. Seule la nature de cette prospérité peut différer.

Mais cette indétermination n'est pas absolue. Tout << homme » ne convient pas à toute « heure ». Il existe à cet égard des incompatibilités. Un génie donné peut naître trop tôt ou trop tard. Pierre l'Ermite serait envoyé aujourd'hui dans un asile d'aliénés. Un John Mill au xe siècle aurait passé inaperçu. Il faut à Cromwell et à Napoléon leurs révolutions, à

Grant sa guerre civile. Un Ajax ne connaît pas la gloire à une époque de fusils à longue portée; et, pour citer en termes différents un exemple cher à Spencer, qu'aurait fait un Watt chez un peuple auquel aucun génie précurseur n'aurait appris à fondre le fer ou à manier le tour?

Maintenant il importe de noter que l'incompatibilité d'un génie donné avec son milieu provient généralement de ce que la communauté a été détournée de la sphère d'influence de celui-ci par l'apparition antérieure d'un génie de caractère différent. Un Pierre l'Ermite ne saurait succéder à un Voltaire; le protestantisme ne saurait se généraliser en France après un Charles IX et un Louis XIV; après l'école de Manchester, le succès d'un Beaconsfield ne peut être qu'éphémère; après un Philippe II, un Castelar ne peut faire que peu de progrès, et ainsi de suite. Chaque bifurcation diminue par certains côtés un champ d'action et limite pour l'avenir les angles de déviation possibles. Une communauté est quelque chose de vivant, et à cet égard le professeur Clifford dit fort. justement: « les choses vivantes ont ceci de particu. lier que non seulement elles varient sous l'influence des circonstances environnantes, mais que toute modification qu'elles subissent est retenue par l'organisme et s'y agrège pour ainsi dire, de manière à servir de fondement à des actions futures. Si vous détournez un arbre de sa croissance naturelle de façon à obtenir un tronc tordu, tout ce que vous ferez plus tard pour le redresser n'effacera pas les traces de cette déviation; elle est absolument indélébile, elle est devenue partie intégrante de la nature de l'arbre... Prenez un bloc d'or, fondez-le et laissez-le refroidir,... l'examen de ce bloc ne révèlera jamais le nombre des manipulations analogues qu'il a subies aux âges géologiques ou même au cours de ces dernières années. Coupez au contraire le tronc d'un

chêne, et le nombre des cercles que vous apercevrez autour du cœur vous dira combien de fois les gelées de l'hiver l'ont rendu veuf, et combien de fois les chaleurs de l'été l'ont rappelé à la vie. Un être vivant doit toujours contenir en lui-même non seulement sa propre histoire mais encore celle de tous ses ancêtres » 1.

Tous les peintres accorderont que chaque touche nouvelle tend à modifier le sens d'un tableau et sert de fondement à celles qui suivront. Tout écrivain qui prétend récrire un morceau se heurte à l'impossibilité d'utiliser l'une quelconque des pages précédemment composées; le nouveau début a exclu la possibilité d'employer les phrases et les transitions antérieures, tout en créant des possibilités infinies de phrases nouvelles, dont aucune cependant n'est complètement déterminée à l'avance. De même le milieu social passé ou présent exclut par avance certains modes d'action de l'individu; mais il est impuissant à définir d'une manière positive la nature des apports individuels qu'il accueillera 2.

L'évolution sociale apparaît ainsi comme la résultante de l'action réciproque de deux facteurs distincts: l'individu, dont les apports particuliers dérivent du jeu de certaines forces physiologiques et infrasociales, mais qui conserve entre ses mains toute sa puissance d'initiative et de création; et, d'autre part, le milieu social avec son pouvoir d'adopter ou de rejeter l'individu et ses présents tout à la fois. Ces deux facteurs sont essentiels à toute modification. Sans l'impulsion de l'individu, la communauté

1. Lectures et essais, I, 82.

2. M. Grant Allen lui-même, dans un article dont je citerai des passages, admet qu'une famille donnée dont les descendants évolueraient vers le type noir s'ils étaient soumis aux seules influences géographiques de Tombouctou, conserverait très probablement les caractères de la race blanche si on la laissait subir pendant très longtemps l'action de la région de liambourg avant de la transplanter à Tombouctou.

demeure stagnante; et cette impulsion s'éteint sans la sympathie de la communauté.

Toutes ces considérations ne dépassent pas les suggestions du simple bon sens. Ceux qui voudraient savoir comment les développe un homme de génie, devraient lire Physique et Politique, de Bagehot, ce précieux petit ouvrage qui, à mon avis, traduit très complètement, et de la manière la plus vivante, le processus du développement et des modifications des choses concrètes, et écarte avec le même soin toute prétention à une pseudo-philosophie de l'évolution. Mais il existera toujours des esprits pour lesquels ces conceptions paraîtront personnelles et étroites, et alliées à un anthropomorphisme depuis longtemps discrédité dans les autres domaines de a connaissance. L'individu périt, diront-ils, tandis que le monde acquiert une importance toujours plu grande; et chez un Buckle, un Draper et un Taine personne n'ignore à quel point le mot « monde » er est arrivé à devenir à peu près synonyme du mo climat. Nous connaissons tous également la controverse qui oppose les partisans d'une « science de l'histoire » à ceux qui refusent d'admettre des « lois nécessaires » partout où les sociétés humaines sont en jeu. Spencer, notamment, attaque vigoureusement la théorie du « grand homme » en histoire :

Le développement des sociétés par l'action des grands hommes peut parfaitement s'admettre tant qu'on s'en tient aux notions générales sans chercher à les particulariser. Mais si, mécontents du vague, nous demandons que nos idées soient serrées de près et définies avec exactitude, nous découvrons que cette hypothèse est profondément incohérente. Si, au lieu de nous en tenir à cette explication du progrès social par l'action du grand homme, nous faisons un pas de plus et demandons d'où vient le grand homme, nous trouvons la théorie complètement en défaut. Il y a deux réponses possibles à cette question : ou l'origine du grand homme est surnaturelle, ou bien elle est naturelle. Dans le premier cas, c'est un dieu en mission et nous retombons dans le principe théocratique

« PrécédentContinuer »