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ou plutôt nous n'y retombons pas du tout... Cette solution estelle inacceptable? Alors l'origine du grand homme est naturelle; et cela admis, il faut le classer sans hésiter avec tous les autres phénomènes de la société qui lui a donné naissance, parmi les produits des états antérieurs de cette société. Au même degré que toute la génération dont il forme une petite partie au même degré que les institutions, la langue, les sciences et les mœurs au même degré que la multitude des arts et que leurs applications, il n'est qu'une résultante... Vous êtes forcé d'admettre que la genèse du grand homme dépend des longues séries d'influences complexes qui ont produit la race au milieu de laquelle il apparaît, et l'état social auquel cette race est lentement parvenue... Avant qu'il puisse refaire sa société, il faut que sa société l'ait fait lui-même. Tous les changements, dont il est l'auteur immédiat ont leurs causes principales dans les générations dont il descend. S'il existe une explication vraie de ces changements, il faut la chercher dans cet agrégat de conditions dont sont sortis et les changements et l'homme 1.

Reprocher le caractère vague de leur croyance à ceux qui reconnaissent le pouvoir d'initiative des grands hommes, ne manque point, à mon avis, d'une certaine impudence.

Supposez que j'attribue largement à l'exemple donné par J. S. Mill la modération singulière qui distingue aujourd'hui en Angleterre les discussions sociales, politiques et religieuses, et qui contraste si vivement avec la bigoterie et le dogmatisme d'il y a soixante ans. Il se peut que mon hypothèse soit inexacte quant aux faits, mais il est certain, en tout cas, que je « cherche à particulariser » le problème », loin de «< m'en tenir aux notions générales ». Et si Spencer m'affirme que les phénomènes en question ne dérivent nullement d'une influence personnelle, mais de l'« agrégat de conditions» et des « générations >> dont descendent Mill et ses contemporains, en un mot, de l'ordre entier des choses passées, c'est à lui-même assurément et non point à moi que l'on pourrait reprocher de se « contenter du vague ».

1. Introduction à la Science sociale, édition française, pages 34 à 36.

Il est de fait que la méthode sociologique de Spencer est identique à celle par laquelle on invoquerait le zodiaque pour rendre compte de la chute du moineau, et un diner de treize convives pour expliquer la mort de l'un d'eux. Elle possède une valeur scientifique à peine supérieure à celle de la méthode orientale, qui consiste à résoudre tous les problèmes par le truisme irrécusable : « Dieu est grand ». Nous autres Occidentaux, nous nous refusons depuis longtemps à nous rejeter sur les dieux là où nous pouvons trouver un principe d'explication plus rapproché de nous, et cette attitude nous paraît distinguer l'intelligence féconde d'avec l'intelligence stérile.

Croire que la cause de toutes choses doit être cherchée dans ses antécédents, voilà le point de départ, le postulat initial, et non point le terme, la consommation de la science. Si celle-ci doit nous faire sortir du labyrinthe par l'orifice même par où nous y sommes, entrés il y a quelque trois ou quatre mille ans, il ne valait guère la peine de nous être attachés à ses pas dans l'obscurité. S'il existe quelque chose d'humainement certain, c'est que la société proprement dite du grand homme « ne fait pas celui-ci avant d'être refaite par lui ». Ce qui fait le grand homme, ce sont des forces physiologiques qui ont autant et aussi peu de rapport avec les conditions sociales, politiques, géographiques et anthropologiques, que l'état du cratère du Vésuve avec le vacillement du gaz qui m'éclaire lorsque j'écris. Spencer prétendrait-il que les influences sociologiques ont toutes convergé vers Stratford-sur-Avon, le 28 avril 1564, de manière qu'un Shakespeare, avec toutes ses particularités mentales, dût y naître, - de même que la pression extérieure de la mer détermine dans un bateau une voie d'eau de forme particulière? Et entend-il affirmer que si le même Shakespeare était mort du choléra infantile, une autre mère, à Stratford-sur-Avon, devait nécessairement

mettre au monde un duplicata du grand homme pour restaurer l'équilibre social, comme la même voie d'eau réapparaît, en dépit de l'éponge, aussi longtemps que le niveau extérieur demeure inchangé? Ici, comme ailleurs, il est très difficile, au milieu des conceptions vagues de Spencer, de démêler exactement le sens de sa pensée.

Nous possédons cependant en la personne de son disciple, M. Grant Allen, un philosophe qui lève à cet égard tous nos doutes. Cet auteur très informé, suggestif et brillant, a publié dans le Gentleman's Magazine, deux articles où il maintient que les individus ne possèdent aucune initiative dans la détermination des modifications sociales.

La différence qui sépare deux nations, dit-il, qu'il s'agisse du domaine de l'intelligence, du commerce, de l'art, de l'éthique, ou de leur constitution générale, dépend, en définitive, non point de quelque mystérieuse propriété de la race, de la nationalité, ni de toute autre abstraction inconnue et inintelligible, mais simplement et uniquement des circonstances physiques auxquelles ces nations sont exposées. S'il est reconnu ce qui est le cas que la France est nettement distincte de la Chine et la population de Hambourg de celle de Tombouctou, alors ces différences notoires et visibles sont entièrement imputables à la position géographique des diverses races. Si les êtres implantés à Hambourg s'étaient établis à Tombouctou, rien ne les distinguerait aujourd'hui des nègres à moitié barbares qui habitent cette métropole de l'Afrique centrale1; et si la population qui s'est installée à Tombouctou avait élu domicile à Hambourg, elle apparaîtrait aujourd'hui sous les espèces de marchands à peau blanche vendant bruyamment un xérès

1. Assertion tout à fait inexacte alors même que ces êtres seraient du même sang que les nègres! Le facteur géographique disparaît complètement devant le facteur ancestral. La différence entre l'action de Hambourg et celle de Tombouctou sur les divergences définitives de deux races, ne compte pas auprès de la différence de constitution qui a séparé leurs ancêtres et qui conserve toute son importance alors même qu'elle serait invisible à l'œil nu, comme elle l'est chez deux frères jumeaux. Dans la race la plus homogène, on ne saurait découvrir deux couples si identiques qu'ils puissent, une fois exposés à un même milieu, engendrer deux lignées identiques. La divergence, imperceptible au point de départ, s'accroît avec chaque génération, et finit par donner des produits entièrement dissemblables.

contrefait et un porto indigeste... L'agent de modification doit être cherché dans les conditions géographiques générales et permanentes de la terre et de l'onde;... ce sont elles qui ont communiqué une forme nécessaire et inévitable aux caractères et à l'histoire de chaque nation... Nous ne saurions considérer aucune nation comme un agent actif de différenciation à l'égard d'elle-même. Seules les circonstances environnantes peuvent produire de ce côté quelque résultat1. Toute autre hypothèse soustrairait l'entendement humain à la loi universelle de causalité. Il n'y a ni caprice ni impulsion spontanée dans les efforts de l'homme. Ses goûts et ses inclinations mêmes doivent résulter des causes environnantes 2.

Ailleurs, le même auteur, à propos de la culture grecque, écrit encore :

Elle fut absolument et sans réserve le produit de l'Hellade géographique agissant sur un facteur donné, à savoir sur un cerveau aryen pur de toute modification... Pour moi, je considère comme une proposition évidente par elle-même que rien ne peut différencier deux groupes de personnes en dehors des conditions physiques auxquelles elles sont soumises, conditions qui comprennent, bien entendu, les rapports de lieu et de temps qui existent entre elles et les autres groupements. Toute autre hypothèse équivaudrait à nier la loi primordiale de causalité. Supposer que l'entendement puisse se modifier lui-même, c'est supposer qu'il puisse être modifié sans cause3.

Cette crainte perpétuelle de voir violer la loi de causalité universelle sous prétexte que nous refusons d'adopter une forme de causalité débitée par une école particulière, nous remplit d'impatience. De tels écrivains sont incapables d'imaginer une alternative. Pour eux, pas de tertium quid entre le milieu extérieur et le miracle. Aut Cæsar aut nullus ! ou le spencérisme, ou le catéchisme !

Si M. Allen entend par «< conditions physiques »,

1. Ces deux phrases nient dogmatiquement l'ex.stence d'un cycle physiologique de causalité relativement indépendant.

2. Comment se crée une nation, article publié dans le Gentleman's Magazine en 1878, et réimprimé dans le numéro de Décembre de la même année du Popular Science Monthly Supplement.

3. Hellas, article publié dans le Gentleman's Magazine en 1878 et rémprimé dans le Popular Science Monthly Supplement, Septembre 1878.

comme il le prétend, le cycle extérieur de la nature visible et de l'homme, sa proposition, du point de vue physiologique, est simplement fausse. Car à l'apparition d'un génie, l'esprit d'une nation se modifie « lui-même en vertu de causes appartenant au cycle invisible et moléculaire. Que si au contraire M. Allen traduit par «< conditions physiques » l'ensemble de la nature, son assertion, même vraie, se ramène à cette vague profession de foi asiatique qui, en soumettant toutes choses à la fatalité, ne se pique certes ni d'être très moderne, ni d'être très scientifique.

Et comment un penseur aussi averti que M. Allen a-t-il pu omettre en ces matières de distinguer entre les conditions nécessaires et les conditions suffisantes d'un résultat donné? Il se peut que les relations commerciales de l'Hellade avec l'univers, telles que les permettait la situation géographique du pays, aient constitué une condition nécessaire de l'intelligence versatile de ses habitants; mais si l'on prétend qu'elles ont constitué à cet égard une condition suffisante, d'où vient que les Phéniciens n'aient point dépassé les Grecs en intelligence? Un milieu géographique ne saurait produire un type mental déterminé; il ne peut que favoriser certains types produits accidentellement et contrarier le développement de certains autres. Je répéterai une fois de plus que sa fonction se réduit à opérer une sélection, et à déterminer les éléments qui doivent subsister en éliminant ceux qui sont incompatibles avec les premiers. Des habitudes d'imprévoyance seraient incompatibles avec le milieu arctique mais que les habitants de ces régions joignent à leur amour de l'épargne le caractère pacifique de l'Esquimau ou l'humeur belliqueuse du Scandinave, il ne faut voir là, dans la mesure où le climat entre en jeu, qu'un simple accident. Les évolutionnistes ne doivent pas oublier que si nous

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