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CHAPITRE VII

De l'importance de l'individu

Mon essai sur les grands hommes et leur milieu a provoqué deux réponses. L'une a paru dans l'Atlantic Monthly, vol. XLVII, p. 351, sous le titre « La Genèse du génie » et sous la signature de M. Grant Allen. La seconde, intitulée « La Sociologie et le culte des héros » émane de M. John Fiske, et se trouve dans le même recueil, p. 75. L'article ci-après répond aux objections de M. Allen. Il apparaît comme la suite naturelle de l'essai qui précède, sur lequel il projette quelque lumière supplémentaire.

Le mépris que le culte des héros inspire à M. Allen se fonde sur des considérations très simples. Les grands hommes d'une nation, dit-il, ne constituent que de légères déviations du niveau général. Le héros est une synthèse spéciale des qualités ordinaires de sa race. Les différences insignifiantes que Platon, Aristote ou Zénon ont imprimées à l'esprit grec en général, ne sont rien auprès des différences considérables qui séparent chaque entendement grec de chaque entendement égyptien ou chinois. Nous pouvons négliger les premières dans une philosophie de l'histoire, comme nous négligeons, lorsque nous calculons la puissance d'une locomotive, le supplément

d'impulsion que pourrait produire un morceau isolé de charbon de meilleure qualité. Ce qu'ajoute chaque homme n'est qu'une fraction infinitésimale auprès de ce qu'il hérite de ses parents ou indirectement de ses ascendants plus anciens. Et puisque le héros emprunte au passé plus de richesses qu'il n'en transmet à l'avenir, c'est le passé qui appelle réellement l'attention du philosophe. Le sociologue doit se demander ce qui produit l'homme moyen; les hommes extraordinaires et leurs œuvres peuvent être considérés comme des choses naturelles, comme des variations trop insignifiantes pour mériter une enquête approfondie.

Comme je tiens à lutter d'amabilité avec M. Allen et à me montrer aussi conciliant que possible, je n'épiloguerai point sur les exemples qu'il cite, et je n'essaierai point d'agrandir l'abime qui sépare Aristote, Goethe ou Napoléon du niveau moyen de leurs contemporains. J'admettrai donc que cette différence soit aussi insignifiante que le suppose M. Allen. Le seul reproche que j'adresserai à mon adversaire c'est de s'attacher à la dimension d'une différence pour décider si elle est digne ou non d'être étudiée par le philosophe. Assurément les détails disparaissent si vous examinez un problème de très haut; mais si vous vous en tenez aux détails, la conception de l'ensemble disparaît également. Quel est le juste point de vue qui convient à la vision philosophique? La nature ne répond pas à cette question, car les deux points de vue étant également réels, sont également naturels; en soi, aucune réalité naturelle ne possède plus d'importance qu'une autre. L'accent, le premier plan, l'arrière-plan, ne sont créés que par l'attention intéressée de l'observateur; et si la différence minime qui sépare l'homme de génie de sa tribu m'intéresse considérablement, tandis que l'immense différence qui existe entre deux tribus intéresse M. Allen, notre

controverse durera jusqu'à ce qu'une philosophie complète ait rendu compte impartialement de toutes les différences possibles et ait justifié l'une comme l'autre de nos deux conceptions.

Un charpentier illettré de ma connaissance disait un jour devant moi : « Il y a une bien petite différence entre un homme et un autre, mais si petite soit-elle, elle est extrêmement importante ». Cette distinction me paraît aller au fond de la question. Ce n'est pas seulement la dimension d'une différence qui intéresse le philosophe, mais sa place, sa nature et sa fonction.

Il est maintenant une loi remarquable que peu de personnes semblent avoir méditée. Elle peut s'énoncer ainsi de toutes les différences qui existent, les seules qui nous intéressent véritablement sont celles que nous ne considérons pas comme admises. Nous ne nous enorgueillissons pas de voir un de nos amis posséder ses deux mains, jouir du pouvoir de la parole ou pratiquer les vertus humaines courantes; et nous nous irritons tout aussi peu de voir notre chien marcher à quatre pattes et ignorer le sens de notre conversation. Nous n'attendons rien de plus de ce dernier compagnon et rien de moins du premier; nous avons obtenu ce que nous prévoyions et nous sommes satisfaits. Mais dès que le chien ou l'homme s'élèvent au-dessus ou descendent au-dessous du type consacré, ils suscitent en nous l'émotion la plus vive. Nous ne nous lassons jamais de disserter sur les vices ou sur le génie de notre ami, mais nous ne pensons pas une minute à son caractère de bipède. Les mots qu'il prononce peuvent nous émouvoir; le fait qu'il est capable de parler nous laisse froids. C'est qu'en effet ses vices, ses vertus, et son éloquence pourraient être l'opposé de ce qu'ils sont, tout en demeurant compatibles avec les variations courantes dont sa tribu est susceptible; au contraire, les attributs physiologiques qui carac

térisent son espèce ne peuvent s'écarter d'un type déterminé.

Il y a ainsi dans les affaires humaines une zone d'insécurité où se réfugie tout l'intérêt dramatique, alors que tout le reste appartient à la machinerie inerte de la scène. C'est la zone plastique, l'élément qui n'a pas encore imprégné la moyenne de la race, qui ne constitue pas encore un facteur typique, héréditaire et constant de la communauté. Elle ressemble à cette couche molle qui réside sous l'écorce de l'arbre et qui en exprime la croissance annuelle. La vie a abandonné l'intérieur du tronc puissant qui demeure inanimé et fait, pour ainsi dire, partie du monde inorganique. De nombreuses couches de perfection humaine me séparent des sauvages de l'Afrique Centrale qui poursuivaient Stanley en lui réclamant des vivres. M. Allen voudrait que cette différence considérable retînt mon attention plus que la différence minime qui sépare deux êtres de même espèce ou M. Allen et moi-même. Cependant je ne tire aucune vanité de ce que la vue d'un passant n'éveille en mon gosier aucun appétit cannibale, tandis que je me sentirais très fier, je l'avoue, de ne point paraître, aux yeux du public, inférieur à M. Allen dans l'important débat qui nous occupe. En ma qualité de professeur, j'attache infiniment plus de prix à la brèche qui sépare mon meilleur élève de mon plus mauvais, qu'à l'abîme qui existe entre ce dernier et l'amphioxus; je dirai même que, jusqu'à présent, je n'ai jamais songé à cet abîme. M. Allen prétendra-t-il sérieusement que tout ceci soit pure folie?

Pour l'œil d'un Veddah, deux lettrés de race blanche se ressemblent sensiblement mêmes habits, mêmes lunettes, même tempérament débonnaire, même manie de barbouiller du papier et de pâlir sur des livres, etc. Mais les deux lettrés eux-mêmes partageront-ils cette manière de voir? Imaginez, M. Allen,

que nos deux philosophies soient confondues, simplement parce qu'elles sont imprimées dans les mêmes revues et que l'œil d'un Veddah ne les peut distinguer! Notre chair frémit à cette seule pensée!

Mais lorsqu'il juge l'histoire, M. Allen adopte délibérément le point de vue veddah et aime mieux voir les choses en gros que d'en examiner les détails. Nombre de cas assurément se prêtent à l'une et à l'autre méthode. Mais quelles sont les différences les plus importantes pour l'homme, les plus dignes d'éveiller son intérêt? seraient-ce les plus considérables ou les plus petites? Toute la distance qui sépare le sociologue de celui qui préconise le culte des héros apparaît dans ce problème. Comme je l'ai dit plus haut, le débat roule sur une question de prééminence; et je ne vois rien de mieux à cet égard que d'exprimer les raisons personnelles de mes préfé

rences.

La zone des différences individuelles et des modifications sociales qu'elles provoquent est la zone plastique, la courroie de transmission de l'incertain, le point de rencontre du passé et de l'avenir. Elle est le théâtre de tous les événements que nous ne considérons point à l'avance comme admis, la scène où se déroule le drame de la vie; et, si limitée qu'en soit l'étendue, elle suffit encore à contenir toute la série des passions humaines. Par contre, le domaine des attributs moyens de la race, si vaste soit-il, est inerte et stagnant; c'est une richesse définitivement acquise, qui exclut toute incertitude. Comme le tronc de l'arbre, elle résulte de là concrétion successive des zones actives. Le présent mouvant dans lequel nous vivons, avec ses problèmes et ses passions, ses rivalités individuelles, ses victoires, ses défaites, laissera bientôt son dépôt imperceptible sur cette masse statique, pour faire place à d'autres acteurs et à une autre pièce. Et à supposer même, comme le

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