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se confondent pas avec les compléments, la connaissance de l'un n'implique pas la connaissance de l'autre en dehors des quelques éléments nécessaires dont tous doivent participer à l'effet de se trouver réunis. Si un seul acte de connaissance pouvait d'un seul point embrasser toute la perspective et abolir toutes les simples possibilités, pourquoi existerait-il autre chose que cet acte lui-même? Pourquoi lui donner un double dans le déroulement fastidieux, pouce par pouce, de la réalité préexistante? Il ne semble pas que l'on puisse répondre à cette question. Par contre, si nous nous contentons d'admettre une communauté partielle de pouvoirs partiellement indépendants, nous apercevons parfaitement pourquoi aucune partie ne peut exercer son contrôle sur la conception totale, de même qu'aucun détail ne peut être considéré comme déterminé de quelque manière que ce soit, tant qu'il n'est pas actuellement donné. C'est là le point de vue moral, celui par lequel on accorde aux autres pouvoirs la liberté que l'on possède soi-même, non point cette ridicule « liberté de bien faire qui dans ma bouche ne peut signifier que liberté de faire ce que j'estime être le bien, mais la liberté d'agir conformément à ce que les autres considèrent comme le bien ou le mal. Au surplus l'univers me doit-il le moindre compte? Par quelle vanité insatiable, par quel désir de despotisme intellectuel irais-je m'arroger le droit de pénétrer ses secrets, de le soumettre à ma voix du haut de mon trône philosophique comme si j'étais l'Oint du Seigneur? Ce que je sais de lui n'est-il pas un don plutôt qu'un droit? Et ma connaissance peut-elle être donnée avant que l'univers lui-même soit donné? Des données, des dons, c'est-à-dire des objets proposés à notre gratitude! C'est un don véritable que la faculté qui nous permet d'approcher les choses et, par le moyen du temps et de l'espace dont nos esprits et elles-mêmes

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participent, de modifier nos actes de manière à aller au-devant d'elles.

Toutes choses comportent des limites devant lesquelles il faut s'arrêter. Les « faits » sont les limites de la connaissance humaine, limites établies en vue de cette connaissance et non par elle.

Il est vrai qu'aux yeux d'un Hegel une telle conception paraîtra naïve, pusillanime, odieuse. Des limites. infranchissables! des données! des faits que l'on ne peut aborder tant qu'ils ne sont pas actuels! des possibilités qui échappent à notre contrôle! un banquet auquel nous ne faisons que participer! Un tel monde. répugne au véritable philosophe, qui exige tout ou rien. Si le monde ne peut être rationnel au sens que j'admets, s'il ne consent à se livrer sans conditions, je refuse de le considérer comme rationnel en quoi que ce soit. Il est pure incohérence, chaos, « nullivers », puissance abandonnée au hasard et à laquelle je ne me soumettrai point. Mais non! il n'en est rien! Le monde est le bien de la philosophie, le bloc entier dont elle fera sa proie inévitable, dont elle repaîtra son appétit dévorant aussitôt qu'elle y aura goûté. Rien n'existera que les nécessités et les impossibilités qu'elle crée. Liberté signifiera liberté d'obéir à sa volonté; l'idéal et l'actuel ne feront qu'un à ces seules conditions la philosophie — et moi-même qui en suis le champion - nous nous estimerons satisfaits.

La puissance insolente, l'53ps sur laquelle s'appuie la vengeance des dieux, sont généralement considérées, dans l'ordre temporel et dans l'ordre spirituel, comme des défauts. Un Bonaparte et un Philippe II sont regardés comme des monstres. Mais lorsqu'un intellect se montre assez insatiable pour prétendre assujettir le monde entier à ses exigences, nous donnons au contraire à son possesseur le nom de prophète philosophique. De telles appréciations ne seraient-elles pas entachées d'erreur? Est-il une seule

de nos fonctions qui échappe à la loi commune et qui ne soit exposée à l'exagération? Et alors que toutes choses se contentent de leur part dans l'univers, la faculté théorique aurait-elle le droit de tout opprimer?

J'avoue n'apercevoir aucune raison a priori qui justifierait cette exception. Celui qui la soutient doit être jugé par les conséquences de ses actes, et par elles seulement. Examinons donc comment Hegel confronte l'univers et ses théories, et comment il les concilie.

Suivant Hegel, l'univers ne peut être parcouru sans heurts. Certes le temps, l'espace et le moi sont continus, et il en est de même des degrés de chaleur, des nuances de lumière et de couleur, et de quelques autres séries de choses. Mais lorsque l'intelligence examine la nature dans son ensemble, lorsqu'elle passe d'une qualité de l'ètre à une autre, rien ne vient lui adoucir le choc de la surprise. La lumière n'est pas la chaleur, la chaleur n'est pas la lumière; et celui qui possède l'une ne possède pas l'autre tant qu'elle ne se donne pas d'elle-même. De plus, l'être réel apparaît dans l'esprit et disparaît à son propre gré sans demander la moindre permission au sujet pensant. Que Hegel joigne les mains de désespoir s'il ne veut embrasser le monde que dans son ensemble, il lui faut rejeter jusqu'à la petite part qu'il croirait pouvoir retenir, il lui faut appeler la nature des choses une obscurité, une incohérence absolues.

Mais voici qu'un chant merveilleux vient surprendre son oreille: l'incohérence elle-même ne serait-elle pas précisément l'espèce même de cohérence qu'il recherche? L'obscurité ne serait-elle pas une sorte particulière de transparence? Un obstacle ne constitue-t-il pas un passage? Le frottement ne se ramène

t-il pas à une manière de glissement? Le vide n'est-il pas le plein? Vous cherchez une glu qui fasse adhérer les choses ensemble: mais leur séparation même ne tient-elle pas lieu de cette glu? Transformez en mortier cette négation qui semblait désagréger l'univers, et le problème se trouvera résolu. Le caractère paradoxal d'une telle conception ne pouvait manquer de séduire un esprit qui, même en sa native Allemagne, où l'exagération mentale est endémique devait paraître extravagant. Réduit un instant aux abois, il redevient bientôt lui-même, il saute en selle et donne libre carrière dès lors à une philosophie forcenée, à une série d'outrages à la pureté de la pensée.

Un tel tempérament ne saurait-il au surplus éveiller dans une certaine mesure notre sympathie? La vieille méthode qui consiste à prendre le chardon par les épines et le taureau par les cornes comporte des applications très diverses. Un mal franchement accepté perd la moitié de ses effets et cesse de faire peur. Les Stoïciens préconisent un moyen facile d'aborder le mal à bon compte. Appelez vos douleurs des joies, disent-ils, et refusez ce nom aux biens qui vous échappent, et vous serez heureux. Faites de même pour les choses inintelligibles: appelez-les des moyens de parvenir à l'intelligible; que pouvez-vous désirer de plus? Vous possédez même ici un prétexte beaucoup plus légitime. Les faits de la vie dépassent tellement. toutes nos formules qu'ils nous donnent par là même la tentation permanente de renoncer à les traduire par des expressions adéquates et de cacher notre impuissance sous un langage incohérent et fantastique. C'est ainsi que le baron de Bunsen écrit à sa femme : <«< Rien n'est près que ce qui est loin, rien n'est vrai que les choses transcendantes, rien n'est croyable que l'inconcevable, rien n'est aussi réel que l'impossible, rien n'est clair que les choses les plus profondes, rien n'est aussi visible que l'invisible et la vie n'existe que

par la mort. » Le credo quia impossibile est l'expression classique de ces moments d'extase. L'originalité de Hegel a consisté à les rendre permanents et sacramentels, voire même exclusifs; loin de n'offrir qu'un refuge mystique au sentiment lorsque la raison est lasse de ses responsabilités intellectuelles, ils constituent la forme même de cette responsabilité.

Et maintenant, après cette longue introduction, laissez-moi vous montrer par quelques exemples comment Hegel applique sa découverte. Son système ressemble à une souricière dans laquelle vous risquez d'être perdu à tout jamais pour peu que vous en franchissiez l'entrée. Votre sécurité consiste à n'y point pénétrer. Les hégéliens en ont pour ainsi dire «oint. le seuil de diverses considérations qui, exprimées sous la forme abstraite, sont assez plausibles pour nous faire glisser sans résistance et presque à notre insu sous l'arche fatale. Il n'est pas nécessaire de disséquer un système entier du moment où l'on démontre la fausseté de ses prémisses. Je me limiterai donc aux quelques points principaux qui séduisent le plus les débutants; si cet échafaudage tombe, il devra entraîner avec lui l'édifice qu'il soutient.

La première préoccupation de Hegel doit consister à écarter complètement l'idée de partage et de participation qu'il méprise. Il ne saurait désigner tour à tour sous le nom de contradiction et sous celui d'identité le principe de cohésion qui relie toutes les choses. Il adoptera donc le principe de contradiction, auquel il donnera toujours plus de crédit en dévoilant la présence latente de ce principe partout où l'on croit apercevoir la pure continuité. Il découvrira ainsi la contradiction dans les rapports du moi avec ses objets, d'un moment du temps avec un autre moment, d'un lieu avec un autre lieu, d'une cause avec ses effets, d'une chose avec ses propriétés, et spécialement des parties avec le tout. Placée ainsi au cœur même de la cobé

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