Images de page
PDF
ePub

et de soumission aux lois inflexibles de la nature dont les pierres et le mortier conservent l'empreinte; cette impersonnalité absolue que révèle sa vaste majesté; et alors apparaîtront toute la sottise et toute la vanité du pauvre être sentimental qui prétend opposer à toute cette puissance le faible souffle de sa volonté, et fixer le cours des choses d'après son rêve intérieur. Comment s'étonner que ceux qui ont été élevés à la rude et mâle école de la science rejettent un tel subjectivisme? Tout le système des vérités qui croissent dans les écoles de la science se dresse contre une telle tolérance.

Aussi est-il naturel à ceux qui sont possédés de la fièvre scientifique de passer parfois à l'extrême et de s'exprimer comme si l'intelligence, inaccessible à autre chose qu'à la vérité, avait positivement le devoir de combattre le cœur et de s'abreuver à la coupe de l'amertume. « Ce qui fortifie mon âme, chante Clough, c'est de savoir que la vérité, même si je meurs, reste entière »; et Huxley, de son côté, proclame : « je me console en pensant que notre postérité, quelque mauvaise qu'elle devienne, n'aura point atteint le tréfonds de l'immoralité tant qu'elle adoptera pour règle de ne point prétendre ajouter foi à ce qu'elle n'a aucune raison de croire, alors même qu'une telle prétention présenterait des avantages ». Et Clifford, ce délicieux «<enfant terrible », écrit par ailleurs : « C'est profaner la foi que de l'accorder sans preuve et sans discussion à des affirmations pour le soulagement et le plaisir personnel du croyant...; quiconque veut, en cette matière, bien mériter de ses condisciples, gardera la pureté de sa croyance avec un fanatisme et un soin jaloux, de peur qu'à un moment quelconque elle ne s'arrête sur un objet indigne qui lui communique une tache ineffaçable...; si une croyance était accueillie en dépit d'une évidence insuffisante - et alors même qu'elle se trouverait être vraie il y

[ocr errors]

aurait là un plaisir volé... un plaisir coupable parce qu'il serait volé au mépris de notre devoir envers l'humanité. Ce devoir consiste à nous garder de telles croyances comme d'une maladie contagieuse qui peut rapidement envahir notre corps et se propager à travers toute la ville... C'est un tort pour tous, partout et toujours que de croire quoi que ce soit sur une évidence insuffisante ».

III

Toutes ces pensées respirent le bon sens, alors même qu'elles sont exprimées à la manière de Clifford d'une voix un peu trop pathétique. En matière de croyances, la volonté libre et le simple désir apparaissent comme la cinquième roue d'un carrosse. Que si cependant l'on prétend affirmer que la connaissance intellectuelle se ramène à ce qui subsiste lorsque le désir, le vouloir et l'inclination ont pris leur essor, ou que la raison pure est ce qui, à ce moment même, détermine nos opinions, on pénètre alors dans le vif de la question.

Celles de nos hypothèses qui sont déjà mortes sont les seules que notre activité volontaire ne puisse ramener à la vie. Mais ce qui les a tuées pour nous, c'est en grande partie une certaine sorte d'action antagoniste préalable de notre nature volitive. Par << nature volitive », je n'entends pas seulement ces actes volontaires réfléchis nés de certaines croyances habituelles auxquelles nous ne pouvons échapper actuellement, mais j'entends encore tous les facteurs de la foi, tels que la crainte et l'espoir, les préjugés et les passions, l'imitation et l'esprit de parti, l'influence de la caste et du milieu. En fait nous pouvons observer que nous croyons, et c'est à peine si nous savons comment et pourquoi. M. Balfour appelle « autorité »

l'ensemble de ces influences qui, issues du « climat » intellectuel, rendent nos hypothèses possibles ou impossibles pour nous, vivantes ou mortes. Dans nos universités, nous croyons tous aux molécules et à la conservation de l'énergie, à la démocratie et au progrès nécessaire, au christianisme protestant et au devoir de combattre pour la doctrine de l'immortel Monroe, et toutes ces croyances ne reposent sur aucune raison digne de ce nom. Nous envisageons ces matières avec aussi peu de clarté intérieure, et peut-être même avec moins encore, que celui qui les révoque en doute. Par cela même qu'il abdique tout préjugé, il peut posséder en réserve des arguments en faveur de ses conclusions; pour nous, au contraire, ce n'est point la connaissance intérieure, mais le << prestige» d'une opinion qui détermine l'étincelle de la foi. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, notre raison sera satisfaite pourvu qu'elle puisse trouver quelques arguments à réciter machinalement en réponse à une critique éventuelle. Même dans les questions les plus importantes, notre foi n'est le plus souvent que la foi en la foi d'autrui. Lorsque nous croyons par exemple que la vérité existe et que notre entendement est fait pour elle comme elle pour notre entendement, est-ce là autre chose que l'affirmation passionnée d'un désir né de notre système social?

Nous avons besoin d'une vérité, nous avons besoin de croire que nos expériences, nos études et nos discussions doivent continuellement améliorer notre position à son égard; et c'est sur cette idée que nous concentrons toutes les forces de notre combat intellectuel. Mais vienne un sceptique qui nous demando «< comment nous savons tout cela », et alors notic logique sera prise en défaut et restera muette. Il no subsistera rien qu'une volition qui se heurtera à une volition contraire des deux adversaires, l'un pré.

tendra fonder sa vie sur une croyance donnée dont l'autre ne se souciera guère 1.

Nous prenons pour règle de rejeter tous les faits et toutes les théories dont nous n'avons pas l'emploi : les émotions cosmiques de Clifford ne laissent à leur auteur nulle place pour des sentiments chrétiens; l'anticléricalisme de Huxley est la conséquence de sa conception de la vie; Newman au contraire tend la main au catholicisme et découvre toutes sortes de raisons pour s'y maintenir, parce qu'un système sacerdotal constitue pour lui un besoin organique et une jouissance. Pourquoi, en matière de télépathie, l'évidence elle-même est-elle acceptée par un si petit nombre d'esprits scientifiques? Parce qu'ils estiment, ainsi que me le disait un grand biologiste aujourd'hui disparu, que, même si la télépathie était vraie, les savants devraient s'unir pour la faire disparaître ou la dissimuler; en effet, elle détruirait l'uniformité de la nature et toutes sortes d'autres lois faute desquelles la science ne peut continuer ses investigations. Supposez au contraire que le même homme ait découvert le moyen d'utiliser scientifiquement la télépathie, non seulement il aurait consenti à en examiner les fondements, mais encore les aurait-il trouvés excellents. Et cette loi même que les logiciens voudraient nous imposer - si l'on peut donner le nom de logiciens à ceux qui prétendent ici gouverner notre nature volontaire se fonde seulement sur leur désir naturel d'éliminer tous les éléments pour lesquels, en leur qualité professionnelle de logiciens, ils ne trouvent aucun emploi.

Ainsi donc la partie non intellectuelle de notre nature influence évidemment nos convictions. Certaines tendances et certaines volitions personnelles précèdent la croyance tandis que d'autres la suivent;

1. Cf. l'admirable page de S. H. Hodgson dans Time and Space, p. 310 (Londres, 1865).

si l'on peut dire de ces dernières qu'elles arrivent après la bataille, encore est-il certain qu'elles ne viennent point véritablement en retard du moment qu'elles ont été préparées par un travail passionnel latent. En ce sens le raisonnement de Pascal, loin d'être impuissant, paraît au contraire sans réplique; c'est l'argument suprême qui complète notre croyance en l'efficacité des messes et de l'eau bénite. L'ordre des choses est sans contredit loin d'être simple; la connaissance et la logique pure, quelle que soit leur puissance idéale, ne constituent pas les seules forces qui, en fait, engendrent nos croyances.

IV

Et maintenant que nous avons mis en valeur cette complexité, il y a lieu de nous demander s'il faut la considérer comme répréhensible et pathologique ou la traiter au contraire comme un élément normal de l'entendement. La thèse que je soutiens peut se résumer ainsi: notre nature passionnelle possède non seulement la faculté légitime mais encore le devoir d'exercer un choix entre les propositions qui lui sont soumises, toutes les fois qu'il s'agit d'une véritable alternative dont la solution ne dépend pas uniquement de l'entendement; en pareille circonstance, celui qui prétendrait éviter de choisir et laisser la question ouverte, prendrait inconsciemment une décision passionnelle tout aussi importante qu'une affirmation ou une négation et à laquelle s'attacherait le même risque de perdre la vérité.

J'espère bientôt vous rendre claire la thèse que j'exprime ici en termes abstraits; mais vous ne me refuserez pas tout d'abord un surcroit d'explications préliminaires.

« PrécédentContinuer »