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fécond de notre pays, dont les noms sont ignorés de notre cercle, mais qui comptent des milliers de lecteurs. Nous constatons toujours avec une certaine surprise qu'une masse d'êtres humains ne se contentent pas de vivre et de nous ignorer, nous et nos dieux, mais qu'ils lisent, écrivent et pensent à l'heure actuelle sans la moindre notion de nos canons et de nos autorités. Or un public tout aussi considérable conserve et transmet de génération en génération les traditions et les pratiques de l'occultisme; mais la science académique se soucie aussi peu de leurs croyances et de leurs opinions que vous vous intéressez, aimable lecteur, à l'opinion de ceux qui lisent Waverley.

Il n'est donné à aucun type d'intelligence de discerner la vérité totale. Quelque chose échappe toujours au plus doué d'entre nous, non point accidentellement, mais systématiquement, en vertu de notre tournure d'esprit. L'intelligence scientifique et académique et l'intelligence féminine et mystique se méfient de leurs découvertes réciproques, de même que chacune d'elles fuit le tempérament et l'attitude de l'autre. Les faits n'ont de valeur que pour ceux qui les observent avec une véritable affinité mentale. Dès qu'ils sont indiscutablement démontrés et admis, l'esprit académique et critique est de beaucoup le plus apte à les interpréter et à les discuter; car passer de la spéculation mystique à la spéculation scientifique équivaut assurément à passer de l'aliénation à la raison; mais d'autre part, s'il est quelque chose que l'histoire de l'humanité démontre, c'est l'extrême lenteur avec laquelle l'esprit critique et académique ordinaire reconnaît l'existence de faits qui se présentent à l'état sauvage, que n'abrite aucun toit ni aucun pigeonnier, ou qui menacent de briser les systèmes établis. En psychologie, en physiologie, en médecine, partout où un débat a mis aux prises

les mystiques et les savants, les premiers ont généralement démontré l'exactitude des faits qu'ils avançaient, mais les seconds conservaient l'avantage au point de vue des théories. L'exemple le plus récent et le plus flagrant que l'on puisse citer en cette matière est celui du « magnétisme animal », dont les faits ont été écartés obstinément comme mensongers par la science médicale et académique du monde entier, jusqu'au moment où l'on découvrit, pour les expliquer, la théorie non mystique de la « suggestion hypnotique »; à ce moment-là, on s'aperçut que ces faits étaient si communs et même si dangereux, que des lois pénales spéciales durent être édictées à l'effet d'en réserver la production aux personnes munies de diplômes médicaux. C'est ainsi que les stigmates, les phénomènes d'invulnérabilité, les guérisons instantanées, les discours inspirés et les possessions démoniaques, dont le souvenir était enfoui jusqu'à hier sur un rayon caché de nos bibliothèques, et qui figuraient parmi les « superstitions », revêtent aujourd'hui le nom tout nouveau de cas d' «< hystéro-épilepsie », sous lequel on les publie, on les observe à nouveau, et on les rapporte avec une avidité peut-être trop crédule.

Quelque répugnance que l'on éprouve à employer le style mystique en matière philosophique, on ne peut nier qu'il s'accorde avec un certain genre d'expérience phénoménale. L'auteur de ces pages a été amené à cette constatation au cours de ces dernières années et il accorde aujourd'hui que quiconque prête attention aux phénomènes chers aux mystiques, mais soumet ses observations à des principes scientifiques, se. trouve en excellente posture pour venir en aide à la philosophie. Il faut bien augurer de ce qu'en divers pays de savants esprits adoptent les mêmes conclusions. La Société des Recherches psychiques, dont l'action s'étend en Angleterre et en Amérique, a permis au domaine de la science et à celui de l'occulte

de se rencontrer. J'estime que cette société, si limité que soit son rôle, contribuera dans une mesure importante à l'organisation de la connaissance humaine; c'est pourquoi il m'est agréable de communiquer brièvement au lecteur ignorant les résultats de ses travaux.

Si l'on en croit les journaux ou les légendes des salons, la faiblesse mentale et la crédulité absurde constitueraient le lien de sympathie qui unit les membres de la Société, et la maladie du miracle serait son principe dynamique. Il suffit cependant de jeter un coup d'œil sur le nom de ses adhérents pour infirmer cette conception. Elle a pour président le professeur Sidgwick 1, connu par ailleurs comme l'esprit critique et sceptique le plus incorrigible et le plus exaspéré de toute l'Angleterre. Ses deux vice-présidents, dont on connaît le caractère obstiné, sont Arthur Balfour et le professeur J. P. Langley, secrétaire de la Smithsonian Institution. Parmi ses collaborateurs actifs, on peut citer des hommes tels que le professeur Lodge, l'éminent physicien anglais, et le professeur Richet, l'éminent physiologiste français; et la liste de ses membres comprend bien d'autres personnes dont les capacités scientifiques sont universellement appréciées. En fait, si l'on me demandait d'indiquer un journal scientifique où les sources d'erreurs possibles fussent contrôlées de la manière la plus scrupuleuse, je citerais vraisemblablement les procès-verbaux de la Société des Recherches psychiques. Les articles de physiologie que publient communément d'autres organes professionnels révèlent un niveau bien moins élevé de conscience critique. En effet, la rigueur des canons d'évidence appliqués il y a quelques années à l'appréciation des témoignages de certains médiums

1. Cet article a été écrit en 1891; depuis cette époque, les fonctions de président ont été remplies par M. Balfour, par l'auteur de ces lignes et par le profes Deur William Crookes.

a été jusqu'à provoquer des dissidences au sein de la Société.

La S. P. R1.

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nom que nous adopterons pour plus de commodité fut fondée, en 1882, par un certain nombre de gentlemen au premier rang desquels on peut placer les professeurs Sidgwick, W. Barrett, Balfour Stewart, MM. R. H. Hutton, Hensleigh Wedgwood, Edmund Gurney, et F. M. H. Myers. Ils poursuivaient un double objet : constituer en système les expériences relatives aux sujets hypnotiques, aux médiums, aux clairvoyants et autres; recueillir, d'autre part, les faits d'évidence concernant les apparitions, les maisons hantées et les phénomènes similaires rapportés incidemment et qui, en raison de leur caractère fugitif, échappent à un contrôle sérieux. Dans son discours d'ouverture, le professeur Sidgwick remarquait avec insistance que la division de l'opinion publique sur toutes ces matières constituait pour la science un véritable scandale: l'opinion des professeurs, en effet, se résumait en un dédain absolu fondé sur des raisons a priori, tandis qu'une aveugle crédulité demeurait généralement l'apanage de ceux qui prétendaient observer les faits à leur source.

Semblable à un bureau météorologique, la Société a accumulé les renseignements relatifs à de véritables météores, tels que les apparitions et autres phénomènes du même ordre. Son œuvre est immense, sans que l'on puisse affirmer cependant qu'elle ait entièrement satisfait les espérances de ses fondateurs. Deux raisons peuvent expliquer l'insuffisance de ses résultats tout d'abord, les clairvoyants et les autres sujets qui consentent à se prêter à ces expériences sont en petit nombre; ensuite, les travaux dont ils sont l'objet nécessitent beaucoup de temps et ne sont poursuivis qu'à des intervalles irréguliers par des 1. Society for Psychical Research.

observateurs que retiennent d'autres recherches. En outre, les ressources de la Société ne lui ont pas permis jusqu'ici de contrôler l'œuvre entière de ses expérimentateurs dans ce champ difficile. La perte du regretté Edmund Gurney, qui pouvait lui consacrer plus de loisirs que quiconque, est à cet égard irréparable. Mais alors même que les résultats expérimentaux feraient défaut et que le rôle de la S. P. R. se réduirait à saisir de sporadiques apparitions, j'estimerais encore sa fonction indispensable à l'organisme scientifique. Si quelque lecteur, persuadé qu'il n'y a pas de fumée sans feu, a parfois parcouru, pour y chercher des preuves, toute la littérature relative au surnaturel, il me comprendra certainement. Cette littérature est considérable, mais elle est pratiquement sans valeur si l'on veut y trouver l'évidence. Beaucoup de faits y figurent, en effet, mais les témoignages recueillis sont si imparfaits qu'ils peuvent tout au plus nous inciter à ouvrir sur ces régions une fenêtre de notre esprit.

Un principe tout différent domine au contraire les procès-verbaux de la S. P. R. Ils ne s'attachent qu'à la qualité et non à la quantité. Dans la mesure du possible les témoignages oraux ont été l'objet, dans chaque cas, d'un contre-examen personnel; les faits collatéraux ont été étudiés, et chaque récit est doté de son coefficient exact d'évidence, de sorte que chacun puisse en apprécier la force probante. En dehors de ces procès-verbaux, je ne crois pas que l'on puisse citer quelque autre tentative systématique de peser l'évidence. C'est là ce qui donne aux volumes parus une valeur unique; et j'estime fermement qu'avec les années, et à mesure qu'ils élargiront leur domaine, ces Procès-verbaux tendront de plus en plus à supplanter toutes les autres sources d'informations relatives aux phénomènes que la tradition consire comme occultes. La nouvelle génération apprécie

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