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mieux généralement les recueils de ce genre. Les jeunes anthropologistes et psychologues qui occuperont bientôt la scène comprendront toute l'étendue de ce scandale scientifique qui a laissé le sort de tant d'expériences humaines suspendu entre la crédulité fondée sur une tradition incertaine, et la négation dogmatique, sans que l'on ait confié à un corps de personnes compétentes l'étude patiente et rigoureuse de ces matières. Si la Société vit assez longtemps pour que le public se familiarise avec elle et lui rapporte tous les cas dont il aura connaissance, qu'il s'agisse d'apparitions, de maisons hantées, de personnes tourmentées par des bruits inexplicables, ou de perturbations affectant des objets matériels, elle aura rassemblé à la longue une masse suffisante de phénomènes concrets pour bâtir sur eux une théorie. Ceux qui la soutiennent doivent en conséquence s'accoutumer à penser qu'elle a pour premier devoir d'exister et de savoir enregistrer, sans s'attendre nécessairement à obtenir des résultats concluants. Toutes nos sociétés savantes ont eu des débuts aussi modestes.

Mais une simple organisation extérieure ne saurait suffire à favoriser les progrès scientifiques. Des sociétés peuvent seconder les hommes de génie, mais elles ne peuvent les remplacer. Le contraste qui existe entre la Société mère et sa branche américaine vient à l'appui de mon dire. En Angleterre, un petit groupe d'hommes remplis d'enthousiasme et d'ardeur au travail suppléait à ses besoins; ici, il a fallu que M. Hodgson fût importé d'Europe pour qu'un progrès tangible commençât à se manifester. Ce qui a surtout contribué à soutenir la Société en Angleterre, c'est le don extraordinaire que possède le professeur Sidgwick d'inspirer confiance aux personnes les plus diverses. Cette ténacité à défendre les résultats acquis et cette impartialité absolue dans la discussion de l'évidence

ne se rencontrent point chez un individu une fois par siècle. Les plus découragés puisent une patience nouvelle dans sa croyance obstinée; et ceux qui pouvaient craindre d'être dupes se rassurent en constatant son inaptitude constitutionnelle à admettre une conclusion précipitée. Mme Sidgwick sœur du grand Arthur Balfour est la digne alliée de son mari, et possède comme lui un rare pouvoir de suspendre son jugement, joint à une finesse d'observation et à une capacité d'observation peu fréquentes.

Le travailleur de la Société, telle qu'elle était constituée à l'origine, était Edmund Gurney. Il était doué des qualités les plus précieuses. Bien que, semblable à Carlyle, il eût coutume de gémir sous le poids de son labeur, il faisait montre d'une puissance de travail colossale et triomphait des corvées les plus répugnantes. Les deux gros volumes de son ouvrage, Phantasms of the Living, élaborés et publiés en trois ans, en fournissent la preuve. Il possédait en même temps les instincts artistiques les plus délicats et son important travail sur le « pouvoir du son >> compte parmi les ouvrages d'esthétique les plus considérables qui aient paru en langue anglaise. Il était doué aussi du cœur le plus tendre, et sa pensée révélait une véritable puissance métaphysique dont il a fourni des exemples dans ses essais sur le Tertium Quid. M. Frédéric Myers, qui s'est classé parmi les plus brillants essayistes anglais, est l'ingenium præfervidum de la S. P. R. Je dirai plus tard quelques mots sur la valeur des écrits théoriques de M. Myers. Le docteur Hodgson, secrétaire de la branche américaine, se distingue par une pondération d'esprit qui, dans son genre, est aussi rare que celle de Sidgwick; il croit à la réalité d'un grand nombre de phénomènes spirites, mais il sait découvrir l'erreur avec une pénétration inusitée; de sorte qu'il est impossible de dire à l'avance s'il éprouvera

plus de plaisir à confirmer une observation qu'à la mettre en pièces.

Il est temps à présent de jeter un bref coup d'œil sur le contenu actuel de ces procès-verbaux. Les deux premières années furent largement consacrées à des expériences de transmission de pensée. La première série de celles-ci furent faites sur la personne des filles d'un clergyman nommé Creery; elles donnèrent à MM. Balfour Stewart, Barrett, Myers et Gurney, la conviction que ces jeunes filles possédaient un inexplicable pouvoir de deviner les noms et les objets pensés par une autre personne. Deux ans plus tard, MM. Sidgwick et Gurney, reprenant ces expériences avec les mêmes jeunes filles, découvrirent qu'elles échangeaient des signaux. Il est à remarquer que, lors de la première série, les conditions des expériences rendaient généralement ces signaux impossibles, et l'on peut admettre que la supercherie se soit greffée d'elle-même sur un phénomène originairement sincère. Néanmoins Gurney eut la sagesse de laisser au scepticisme du lecteur le soin d'apprécier l'ensemble. Le nombre des sujets sur lesquels il a tenté à nouveau les mêmes expériences dépasse d'ailleurs trente, bien que plusieurs critiques de la S. P. R. ne semblent connaître que l'exemple précité. Les sujets qu'il a le plus employés pendant la même période furent M. G. A. Smith et deux jeunes dames de Liverpool au service de M. Malcolm Guthrie.

Tous ceux qui ont pris part à ces dernières expériences ont émis l'opinion que les sources possibles d'erreur consciente ou inconsciente avaient été suffisamment exclues, et que l'on ne pouvait expliquer par le simple hasard la proportion élevée des cas où le sujet reproduisait correctement des mots, des diagrammes, et des sensations occupant la conscience d'une personne étrangère. Les témoins de ces faits

les trouvèrent si satisfaisants que la « télépathie » figura dans les Procès-verbaux et dans l'ouvrage de Gurney comme une vera causa sur laquelle pouvaient être édifiées des hypothèses additionnelles. On ne saurait cependant blâmer un simple lecteur qui demanderait, avant d'adopter une croyance aussi révolutionnaire, des témoignages encore plus nombreux. Chaque jour peut amener des expériences nouvelles et concluantes. Mais en attendant, on peut remarquer que les données actuelles se trouvent renforcées latéralement, pour ainsi dire, par toutes les observations qui tendent à consacrer d'autres phénomènes de même espèce, tels que l'impression télépathique, la clairvoyance, ou la seconde vue. Le genre plus vaste enveloppe naturellement l'espèce plus particulière.

Il faut mentionner en second lieu les travaux de Gurney sur l'Hypnotisme. Plusieurs d'entre eux consistent moins à établir des faits nouveaux qu'à en analyser d'anciens. Mais ces derniers mis à part, nous constatons que dans le domaine de l'observation pure, Gurney semble avoir vérifié sur plus d'un sujet, le phénomène suivant: les mains du sujet passent à travers une couverture qui dérobe l'opérateur à ses regards, tandis que son esprit est absorbé par une conversation avec une tierce personne : l'opérateur alors désigne de l'index l'un des doigts du sujet, et ce doigt seul répond à cette sélection silencieuse en devenant roide ou insensible suivant les cas. L'interprétation de ce phénomène est difficile, mais le cas précité, auquel j'ai moi-même assisté, semble authentique.

Une autre observation de Gurney semble démontrer la possibilité pour l'esprit du sujet d'être influencé directement par l'esprit de l'opérateur. Le sujet hypnotisé répond ou refuse de répondre aux questions d'un tiers, suivant que l'opérateur lui en accorde ou refuse mentalement l'autorisation. Toutes ces expé

riences ont été entourées des garanties les plus sérieuses. Mais la contribution la plus importante de Gurney à l'hypnotisme s'est traduite par une série d'expériences relatives à l'écriture automatique de sujets soumis à une suggestion post-hypnotique. Vous dites par exemple à un sujet endormi d'aller tisonner le feu cinq minutes après son réveil; une fois éveillé, il ne se souvient plus de l'ordre reçu, mais tandis qu'il est engagé dans une conversation, sa main est placée sur une planchette et écrit immédiatement cette phrase: « N., vous irez tisonner le feu dans cinq minutes ». Les expériences de cette sorte, que nous avons répétées et variées le plus souvent possible, paraissent prouver qu'au-dessous de la conscience supérieure la conscience hypnotique persiste, imprégnée par la suggestion et susceptible de s'exprimer par le mouvement involontaire de la main.

Gurney partage ainsi avec Janet et Binet l'honneur d'avoir démontré l'existence simultanée, chez une même personne, de deux plans de conscience qui diffèrent et qui s'ignorent. Les expériences d'écriture automatique constituent le type de cette « extraconscience »; leur découverte, dont on ne saurait trop apprécier l'importance, a marqué une ère nouvelle de la psychologie expérimentale. Mais le chef-d'œuvre de Gurney fut l'ouvrage intitulé Phantasms of the living. Pour montrer le laborieux effort fourni par l'auteur, il suffira d'indiquer que, sur la seule question des phénomènes de sorcellerie et de leurs preuves prétendues, il a compulsé minutieusement 260 volumes, sans jamais trouver d'ailleurs un seul exemple d'évidence de première main, si ce n'est la confession des victimes elles-mêmes, confession que l'on peut attribuer à la torture ou à l'hallucination. Au cours de l'ouvrage, Gurney discute environ 700 cas d'apparitions qu'il a rassemblés. Un grand nombre de cellesci étaient << véridiques », en ce sens qu'elles coïnci

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