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ver, en proie à des douleurs dans la nuque. Dans le demi-jour, elle ouvre un tiroir, y prend ce qu'elle croit être sa poudre habituelle, la dissout dans un verre d'eau, et se trouve sur le point de l'avaler, lorsqu'elle sent sur son épaule une tape vigoureuse et entend une voix lui crier : « Goûte! » Elle examine la poudre et reconnaît qu'elle a pris par erreur une dose de morphine. La manière la plus naturelle d'interpréter le phénomène est d'admettre que le souvenir assoupi de la morphine s'est éveillé et a fait, pour ainsi dire, explosion. Il faut voir là, comme dans beaucoup de cas analogues, un effet d'une expérience oubliée.

Cet effet est toujours imputable au même mécanisme hallucinatoire; mais, à mesure que l'on remonte dans l'échelle des cas, il devient moins facile de déterminer les sources. Une dame, par exemple, va voir après déjeuner sa servante tombée malade la nuit précédente soudain elle tressaille, car, au-dessus de la porte de la chambre, elle a lu distinctement, en lettres d'or, les mots : « petite vérole ». On appelle un docteur qui, de suite, diagnostique cette maladie; or, la maîtresse affirme que la pensée ne lui en était jamais venue avant l'apparition de l'inscription. On peut citer d'autres cas d'avertissements: tel ce jeune homme assis sous un hangar et qui entend soudain la voix de sa mère lui crier : « Sauve-toi vite ! », au moment précis où le toit va s'effondrer.

Viennent ensuite les expériences de personnes qui apparaissent à leurs amis à l'heure ou presque à l'heure de leur mort. Puis les visions aperçues et les paroles prononcées dans l'état de transe, phénomènes étonnamment abondants et d'un niveau intellectuel élevé. Pour cette catégorie de phénomènes d'ordre supérieur, il me semble que, si leur mécanisme immédiat est celui de « l'hallucination », c'est à tort qu'on les ferait dériver en dernière analyse d'une

opération mentale subconsciente ordinaire, telle que l'attente, le souvenir ou une inférence fondée sur une perception inattentive. Il est d'une bien meilleure tactique, si vous voulez écarter tout mystère, de stigmatiser les récits eux-mêmes comme indignes de foi. La véracité de bien d'entre eux me semble à moimême loin d'être démontrée. Et, cependant, si on les rapproche des phénomènes de transe qui sont prouvés, il semble qu'on puisse les considérer comme faisant partie d'une famille de faits naturels dont nous ne connaissons pas encore toutes les manifestations.

Des milliers de tempéraments sensitifs vivent aujourd'hui aux Etats-Unis, aussi attachés à ces expériences et aussi indifférents à la science moderne que s'ils avaient vécu en Bohême au x siècle. Ils sont indifférents à la science parce que celle-ci est insensible à leurs expériences. Par essence, elle défend une méthode plutôt qu'une croyance déterminée; mais, en fait, telle que la comprennent ses partisans comme les profanes, elle s'identifie avec une certaine croyance : elle croit que l'ordre caché de la nature est exclusivement mécanique et que les catégories non mécaniques constituent des moyens irrationnels de concevoir et d'expliquer même des choses aussi particulières que la vie humaine. Remarquez maintenant que si ce « rationalisme mécanique »> nom que l'on peut attribuer à cette attitude exclut tout autre mode de pensée, il rompt violemment avec les modes qui ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de l'humanité. L'idée religieuse, éthique, poétique, téléologique, émotive, sentimentale, ce que l'on peut appeler la conception personnelle de la vie pour la distinguer de la conception impersonnelle et mécanique, et la conception romantique pour la distinguer de la conception rationaliste, a constitué et constitue encore, en dehors des cercles scientifiques bien entraînés, la forme dominante de la pensée. Mais, pour le rationalisme

mécanique, la personnalité est une illusion immatérielle; il méprise cette vieille croyance humaine qui veut que les événements puissent se produire en raison de leur signification personnelle; et les notions de nos grands-parents sur les oracles et les augures, la divination et les apparitions, les conversions miraculeuses de l'âme et les prodiges accomplis par les personnes inspirées, les réponses que reçoivent nos prières et la direction providentielle de notre conduite forment, suivant lui, un système sans fondement, une masse d'idées radicalement fausses.

Certes la conception personnelle de la nature peut conduire à de graves excès si elle n'est refrénée par le rationalisme impersonnel. Il faut écarter le romantisme en tant que théorie de l'univers qui se suffirait à elle-même; il faut savoir comprendre cette intolérance à l'égard du romantisme qui caractérise les savants et leur conception de la vie. Notre dette envers la science est illimitée et notre gratitude envers ses enseignements positifs doit être conséquemment immense. Mais il semble que les procès-verbaux de la S. P. R. conduisent du moins le lecteur impartial à cette conclusion à savoir que les savants rendent un verdict superficiel lorsqu'ils qualifient indistinctement les conceptions anciennes d'insanités pures, d'erreurs gratuitement acceptées, ou de superstitions sans excuse. La conception personnelle et romantique de la vie a d'autres racines que l'exubérance déréglée de l'imagination ou la perversité du cœur. Elle se nourrit perpétuellement de faits d'expérience, quel que soit le sort de ceux-ci lorsque, plus tard, on les interprète; et, à toute époque de l'histoire de l'humanité, il eût été tout aussi et même plus facile qu'aujourd'hui de recueillir en sa faveur une série de documents aussi féconds que ceux qui se publient maintenant. Tous ces documents se rapportent à des expériences personnelles réelles. Ces expériences présentent trois carac

tères communs : elles sont capricieuses, discontinues, difficiles à contrôler; leur production exige des sujets spéciaux; leur signification tout entière embrasse le domaine de la vie personnelle. Ceux qui y assistent et surtout ceux qui s'y prêtent individuellement y découvrent facilement et sont même logiquement amenés à y découvrir d'excellents arguments en faveur de leur conception romantique et personnelle du cours de l'univers.

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Ma faible participation aux recherches de la S. P. R. m'a familiarisé avec nombre de personnes de cette catégorie pour lesquelles le mot même de « science »>> est devenu une expression de reproche et dont je comprends et respecte à la fois les raisons. L'intolérance de la science à l'égard des phénomènes que nous étudions, la négation de leur existence ou de leur signification sauf à y trouver la preuve de la folie innée de l'homme, ont aliéné à la science les sympathies générales de la race. Je confesse que les prétentions de la Société à la gratitude de notre génération me semblent justifiées précisément par la mission qu'elle a entreprise de se rapprocher de l'humanité. Elle a restitué la continuité à l'histoire. Elle a aperçu une base raisonnable au fond des aberrations les plus superstitieuses du passé. Elle a jeté un pont sur l'abîme, elle a comblé le fossé que la science, comprise d'une manière étroite, avait creusé dans l'univers humain.

J'irai même plus loin. Lorsque, du point avancé où nous nous trouvons aujourd'hui, nous jetons un regard en arrière sur les phases passées de la pensée humaine, qu'il s'agisse de l'ordre scientifique ou de l'ordre théologique, nous sommes étonnés de voir qu'un univers qui nous semble si complexe, si vaste et si mystérieux ait jamais pu paraître petit et simple. Le monde de Descartes comme celui de Newton, celui des matérialistes du siècle dernier comme celui des

traités de Bridgewater, demeurent à nos yeux incroyablement bornés et dépourvus de perspective. La connaissance même que révèlent, dans leur domaine respectif, les œuvres de Lyell, Faraday, Mill et Darwin, présente déjà un aspect enfantin et innocent. Est-il donc vraisemblable que la science d'aujourd'hui échappe au sort commun? n'est-il pas insensé d'affirmer que les opinions de ses partisans ne paraîtront point démodées à nos petits-enfants?

Cependant, s'il est permis de conclure par analogie du passé à l'avenir, notre science se démodera plus pour avoir omis certains faits, pour avoir ignoré des séries entières d'aspects complexes des phénomènes qu'elle étudie, que pour avoir péché par quelque défaut fatal dans son esprit ou dans ses principes. Cet esprit et ces principes se ramènent à une affaire de méthode; ils ne contiennent rien qui empêche la science d'aborder avec succès un monde où les forces personnelles servent de point de départ à de nouveaux effets. La seule forme de l'être que nous rencontrons directement, la seule expérience que nous possédons concrètement, est notre vie personnelle propre. La seule catégorie complète de notre penséc, nous disent les professeurs de philosophie, est la catégorie de la personnalité; toutes les autres ne concernent que les éléments abstraits de celle-là. Et cette négation systématique par laquelle la science refuse d'admettre la personnalité comme condition des événements, cette croyance rigoureuse en vertu de laquelle elle transforme notre monde, dans sa nature intime et dans son essence, en un monde strictement impersonnel, pourrait bien, dans la suite des temps, être précisément le défaut que nos descendants seront surpris d'apercevoir en cette science si vantée, l'omission qui, à leurs yeux, continuera à la rendre bornée et dépourvue de perspective.

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