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du devoir de la science envers l'humanité. Les passions humaines cependant sont plus fortes que les lois techniques. Suivant le mot de Pascal, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas; et, si indifférent que soit l'arbitre, je veux dire l'entendement, à toute autre chose que les règles du jeu, les joueurs concrets qui lui fournissent les matériaux de son jugement chérissent chacun, en leur for intérieur, leur « hypothèse vivante » favorite. Convenons cependant que, là où n'existe aucune « option obligée », nous devrions prendre pour idéal l'intelligence qui juge sans passion et qui du moins nous sauve en tout cas de l'erreur.

Mais une autre question se pose: ne se présente-t-il point parfois des options obligées au cours de nos problèmes spéculatifs, et pouvons-nous (en tant que créatures susceptibles de trouver un intérêt au moins aussi considérable à acquérir la vérité positive qu'à éviter simplement l'erreur), attendre toujours impunément que l'évidence coercitive se produise? Il semble a priori impossible que la vérité soit si bien ajustée à nos besoins et à nos forces; s'il en était ainsi, nous aurions quelque raison de l'examiner avec le doute scientifique.

IX

Les questions morales se présentent immédiatement comme des problèmes dont la solution ne saurait dépendre de la preuve sensible. Un problème moral consiste à décider non point de ce qui existe dans le monde sensible, mais de ce qui est bien, ou des choses qui seralent bien, si elles existaient. La science peut nous dire ce qui existe: mais pour comparer la valeur aussi bien de ce qui existe que de ce qui n'existe pas, nous devons consulter non point la science mais ce que Pascal appelle notre cœur. La

science elle-même consulte son coeur lorsqu'elle considère comme biens suprêmes la certitude définitive et l'élimination des fausses croyances. Demandez-lui de prouver son affirmation et elle ne pourra que la répéter comme un oracle, ou montrer que cette certitude et cette élimination apportent à l'homme toutes sortes d'autres biens, que le cœur humain proclame déjà.

La question de savoir si l'on embrassera ou non des croyances morales est tranchée par la volonté. Nos préférences morales sont-elles vraies ou fausses, ou constituent-elles de simples phénomènes biologiques d'une nature particulière par lesquels les choses « nous apparaissent » comme bonnes ou mauvaises, tout en demeurant en elles-mêmes indifférentes ? Comment notre entendement pur déciderait-il de cette question? Si votre cœur n'éprouve pas le besoin d'un monde de réalité morale, ce n'est certes pas votre cerveau qui vous y fera croire. Le scepticisme méphistophélique en effet satisfera votre activité intellectuelle mieux que ne pourrait le faire un idéalisme rigoureux. Certains hommes, même dans leur adolescence, ont le cœur si froid, que l'hypothèse morale demeure pour eux à jamais inanimée; et devant leur attitude dédaigneuse, le jeune moraliste encore ardent se sent mal à l'aise. L'apparence du savoir est de leur côté, celle de la naïveté et de la crédulité est du sien. Et cependant, en son for intérieur, il a conscience de ne point être dupe, et il croit en un royaume où, suivant le mot d'Emerson, tout leur esprit et toute leur supériorité intellectuelle ne vaudront pas mieux que la ruse du renard. Le scepticisme moral, comme le scepticisme intellectuel, ne sauraient être réfutés ni prouvés par la logique. Lorsque nous soutenons l'existence d'une vérité morale quelconque, toute notre nature entre en jeu et nous faisons dépendre notre victoire ou notre défaite des résultats de notre affir

mation. Le sceptique, de son côté, adopte également, avec toute sa nature, l'attitude du doute: lequel de nous deux est le plus sage? L'Omniscience seule peut le dire.

Passons maintenant de cette étude très générale de la question du bien à un certain ordre de questions de fait, telles que celles qui ont trait aux relations personnelles, aux liens spirituels qui unissent deux êtres humains. Soit par exemple la question de savoir si vous m'aimez ou non; la réponse dépendra, dans d'innombrables cas, des avances que je vous aurai faites, de la volonté que j'aurai manifestée d'obtenir votre amitié, de la confiance et de l'attente que j'aurai laissé voir. La croyance anticipée que j'éprouve de faire partie du cercle de vos affections est en pareil cas la cause même qui provoque vos sentiments. Que si, au contraire, je reste à l'écart, refusant de remuer un doigt jusqu'à ce que j'aie obtenu l'évidence objective, jusqu'à ce que vous ayez fait le geste destiné, comme dirait un absolutiste, ad extorquendum assensum meum, dix contre un que votre amitié ne viendra jamais. Combien de cœurs féminins sont domptés simplement par l'ardente insistance de l'homme qui veut en être aimé et qui se refuse à croire que cet amour soit impossible! Ici le désir d'une certaine sorte de vérité détermine l'existence de cette vérité particulière, et il en est de même dans d'autres cas sans nombre. Qui donc parvient aux avancements, aux faveurs, aux emplois lucratifs, si ce n'est l'homme qui leur fait jouer dans sa vie le rôle d'hypothèses vivantes, qui les escompte, qui leur sacrifie par anticipation d'autres biens et encourt même à l'avance toutes sortes de risques pour les obtenir? Vis-à-vis des autorités dont il dépend, sa foi agit comme une revendication qui crée elle-même sa propre réalisation.

Un organisme social quelconque, petit ou grand,

est ce qu'il est, parce que chaque membre accomplit son devoir avec la conviction que les autres en font autant. Partout où un résultat cherché est obtenu par la coopération de plusieurs personnes indépendantes, l'existence positive de ce résultat est la simple conséquence de la confiance mutuelle préalable des parties intéressées. Un gouvernement, une armée, une organisation commerciale, un collège, une société athlétique n'existent qu'à cette condition, faute de laquelle non seulement on ne saurait rien accomplir, mais encore rien tenter. Un train entier de voyageurs, d'une bravoure individuelle moyenne, se laissera piller par un petit nombre de bandits, simplement parce que ces derniers peuvent compter les uns sur les autres, tandis que chaque voyageur considère la moindre résistance comme le signal d'une mort certaine qu'aucun secours ne saurait prévenir; si chaque voyageur pouvait seulement croire que tout le wagon réagirait en même temps que lui, il résisterait individuellement, et le pillage serait impossible. Il y a donc des cas où un phénomène ne peut se produire s'il n'est précédé d'une foi antérieure en son avènement. Et là où la foi en un fait peut aider à créer le fait, il serait illogique de prétendre que la foi qui devance l'évidence scientifique constitue « la plus basse espèce d'immoralité » dans laquelle puisse tomber un être pensant. Et cependant, telle est la logique sur laquelle nos absolutistes scientifiques entendent régler notre vie !

X

Ainsi donc, à l'égard des vérités qui dépendent de notre action personnelle, la foi qui se fonde sur le désir est certainement légitime et peut-être indispensable.

Mais, dira-t-on, vous parlez d'espèces humaines

sans importance, qui n'ont rien à faire avec les grands problèmes cosmiques, tels que la question de la foi religieuse. Nous allons précisément y arriver. Les religions diffèrent tellement dans leurs détails, que la discussion du problème religieux doit partir d'un point de vue très général et très large.

Qu'entendons-nous par l'hypothèse religieuse? La science dit que les choses «sont » ; la morale dit que telles choses sont meilleures que telles autres ; et la religion dit essentiellement :

1° Tout d'abord, que les meilleures choses sont les plus éternelles, celles qui enveloppent les autres, celles qui, à l'édifice de l'univers, apportent la der nière pierre, et pour ainsi dire, ont le dernier mot. << La perfection est éternelle » cette phrase de Charles Secrétan est une excellente formule pour exprimer la première affirmation de la religion, cette affirmation qui échappe évidemment à la vérification scientifique;

2o Et ensuite, que nous avons un intérêt même actuel à ajouter foi à sa première affirmation.

Considérons maintenant quels sont les éléments logiques que comporte cette situation au cas où l'hypothèse religieuse serait réellement vraie dans ses deux postulats. (Certes nous devons admettre cette possibilité dès le principe; pour que la question soit discutable, elle doit impliquer une option vivante; si pour quelques-uns d'entre vous la religion est une hypothèse qui ne renferme aucune possibilité « vivante » d'être vraie, il est inutile d'aller plus loin; je ne m'adresse qu'à ceux qui entendent sauvegarder leur bien). En procédant de la sorte, nous constatons tout d'abord que la religion se présente comme une option importante. Dès maintenant, nous sommes supposés gagner ou perdre, suivant que nous possédons ou non la foi, un certain bien vital. Secondement, la religion est une option obligée, dans toute l'étendue de son

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