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Mais le tempérament le plus pessimiste peut recourir à des forces bien plus profondes encore que cette simple curiosité vitale; car alors même que les impulsions de l'amour ou de l'admiration seraient mortes en lui, celles de la haine et de la lutte répondraient encore à un appel opportun. Ce mal que nous ressentons si profondément, nous pouvons aussi coopérer à sa destruction; car ses origines sont <«< finies»>, maintenant qu'elles ne sont soutenues par aucune « Substance », par aucun « Esprit », et nous pouvons tour à tour nous attaquer à chacune d'elles.

C'est un fait remarquable en effet que ni les souffrances ni les peines n'émoussent en principe l'amour de la vie; elles semblent au contraire lui communiquer une saveur plus vive. Il n'est pas de plus grande source de mélancolie que la satisfaction. Nos véritables aiguillons sont la nécessité et la lutte, et l'heure du triomphe nous annihile à nouveau. Les lamentations de la Bible n'émanent point des Juifs de la Captivité, mais de ceux de l'époque glorieuse de Salomon. C'est au moment où elle était écrasée par les troupes de Bonaparte que l'Allemagne a produit la littérature la plus optimiste et la plus idéaliste qui fût au monde; et le pessimisme auquel la France succombe aujourd'hui n'envahissait pas encore cette nation alors qu'elle n'avait point acquitté les milliards de l'Année terrible. L'histoire de notre propre race est un long commentaire de l'allégresse qui accompagne la lutte. Les Vaudois offrent un autre exemple des souffrances que peuvent endurer des hommes courageux. En 1485, une bulle d'Innocent VIII ordonne leur extermination, prescrit à leur encontre une croisade dont les adeptes sont garantis contre toute punition ecclésiastique, relève les fidèles de tout serment, légitime leurs titres de propriété à l'égard de ce qu'ils auront pu acquérir illégitime

ment, promet la rémission des péchés à tous ceux qui tueront les hérétiques :

Il n'est pas de ville au Piémont, écrit un Vaudois, où l'un de nos frères n'ait été mis à mort. Jordan Terbano fut brûlé vivant à Suse, Hippolyte Rossiero à Turin; Michel Goneto, un octogénaire, à Sarcène; Vilermin Ambroise fut pendu au col de Meano; Hugo Chiambs, de Fenestrelle, se vit arracher vivant les entrailles à Turin; Pierre Gemarali, de Bobbio, subit le même supplice à Lucerne et l'on introduisit même un chat sauvage à la place de ses entrailles pour prolonger sa torture; Maria Romano fut enterrée vive à Rocca Patia; Madeleine Fauno eut le même sort à Saint-Jean; Suzanne Michelini fut attachée par les pieds et par les mains et abandonnée sur la neige à Sarcène pour y périr de froid et de faim; Bartholomé Fache, tailladé à coups de sabre, eut ses plaies remplies de chaux vive et agonisa à Fenile; Daniel Michelini eut la langue arrachée à Bobbo pour avoir chanté les louanges de Dieu; Jacques Baridari périt consumé par des tisons enduits de soufre qui avaient été introduits de force dans sa chair, sous les ongles, entre les doigts, dans les narines, dans la bouche, sur tout le corps, et auxquels on avait ensuite mis le feu; Daniel Rovelli eut la bouche remplie de poudre à canon, qui fut enflammée et fit éclater sa tête... Sara Rostignol eut le corps fendu des jambes à la poitrine et fut abandonnée sur la route; Anna Charbonnier fut empalée et transportée ainsi au bout d'une pique de Saint-Jean à La Tour1.

Et bien d'autres encore! En 1630 la peste balaya la moitié de la population vaudoise, y compris 15 de ses 17 pasteurs. Genève et le Dauphiné pourvurent à leur remplacement et toute la population vaudoise apprit le français pour suivre leur enseignement. Plus d'une fois, par d'incessantes persécutions. leur nombre tomba du chiffre normal de 25.000 a 4.000 environ. En 1686, le duc de Savoie enjoignit aux 300 survivants d'abandonner leur foi ou de quitter le pays. Ils refusèrent, se battirent contre les armées française et piémontaise, et ne se rendirent que lorsque le nombre des combattants vivants ou libres eût

1. Cité par George Waring dans son ouvrage sur le Tyrol, Compares A. BERARE, Les Vaudois, (Lyon, Storck, 1892.)

été réduit à 80. On les dirigea en corps sur la Suisse. Mais en 1689, encouragés par Guillaume d'Orange, et sous la conduite d'un de leurs chefs pasteurs, 800 à 900 d'entre eux s'en furent reconquérir leurs anciens foyers. Les armes à la main, ils se frayèrent un chemin jusqu'à Bobi, réduits à 400 hommes en six mois et résistant aux forces que l'on envoyait contre eux. Et il en fut ainsi jusqu'au moment où le duc de Savoie, mettant enfin un terme à son alliance abominable avec Louis XIV, les restaura dans une liberté relative. Depuis ce temps, ils n'ont fait que croître et multiplier dans leurs vallées arides des Alpes.

Que sont nos infortunes et nos souffrances auprès de celles-là? Le récit d'une lutte aussi opiniâtre et inégale ne nous pénètre-t-il pas de résolution à l'encontre des chétifs auteurs de « nos » maux? La vie vaut d'être vécue, quel que soit son apport, pour peu que l'on sache mener le combat à bonne fin et écraser le tyran sous son talon. Vous pouvez faire appel à celui qui préconise le suicide dans son univers supposé où triomphent la diversité et l'immoralité; mais vous l'appellerez au nom même des maux qui étreignent son cœur afin qu'il demeure et qu'il considère jusqu'au bout quelle est sa part dans la bataille. Et la volonté de vivre que vous lui imposerez en cette circonstance n'a rien de commun avec cette « résignation » sophistique que prêchent les dévots des religions lâches et qui consiste à lécher les mains d'une divinité despotique. Il s'agit, tout au contraire, d'une résignation fondée sur la virilité et sur la fierté. Tant qu'il n'aura pas eu à lutter contre ses propres maux, votre désespéré ne saurait se plaindre du mal en général et au sens abstrait. Et vous-mêmes vous devez vous soumettre au mal qui règne dans l'univers en proclamant que ce mal « n'est pas de votre ressort» tant que vous n'aurez pas su combattre vos propres souffrances. Cette dernière

entreprise ne saurait être poursuivie que par des hommes dont les instincts naturels ne sont pas émoussés; elle peut émouvoir, s'il veut réfléchir, votre candidat au suicide, et lui permettre d'envisager à nouveau la vie avec un certain intérêt. Le sentiment de l'honneur est une chose très pénétrante. Réfléchissons par exemple aux bêtes innocentes qui ont été sacrifiées pour nous permettre de vivre, de grandir, de nous vêtir: nos rapports avec l'univers ne nous apparaissent-ils pas éclairés d'une lumière plus solennelle? Comme l'écrivait Xenos Clark, un jeune philosophe aujourd'hui disparu, « l'acceptation d'une vie heureuse à de telles conditions n'implique-t-elle pas un point d'honneur? » Ne sommes-nous point engagés à prendre à notre compte notre part de souffrances, à savoir pratiquer l'oubli de nos propres existences eu égard à toutes celles sur lesquelles les nôtres ont été édifiées? Pour ceux dont le cœur est normalement constitué, cette question ne comporte qu'une réponse possible.

Ainsi donc, la simple curiosité instinctive, le tempérament batailleur, et le sentiment de l'honneur peuvent, sur des bases purement naturelles, donner de jour en jour le sentiment de la valeur de la vie à ceux qui ont banni toute métaphysique afin d'être affranchis de l'hypocondrie, mais qui sont résolus à ne rien devoir, quant à maintenant, à la religion et à ses présents plus positifs. C'est là, penseront quelques-uns, une misérable étape à mi-chemin de la route; du moins reconnaîtront-ils que c'est une étape honnête; et nul homme n'oserait mépriser ces instincts qui forment le plus bel équipement de notre nature, et auxquels la religion elle-même doit, en dernier ressort, adresser ses propres appels.

IV

Et maintenant, en examinant le rôle de la religion. dans la question qui nous occupe, j'arrive au cœur même de mon sujet. Le mot religion a désigné bien des choses dans l'histoire de l'humanité; mais j'entends l'employer, à partir d'ici, dans son sens surnaturel, j'entends exprimer que «l'ordre naturel » qui constitue l'expérience de notre monde, n'est qu'une partie de l'univers total, et qu'au delà de notre monde visible, s'étend un monde invisible dont nous ne connaissons rien de positif, mais auquel notre vie terrestre actuelle emprunte toute sa signification. La croyance religieuse d'un homme quels que soient les points spéciaux de doctrine qu'elle implique représente essentiellement pour moi la croyance en quelque ordre invisible dans lequel les énigmes de l'ordre naturel trouveraient leur explication.

Les religions les plus développées ont toujours considéré le monde naturel comme le vestibule d'un monde plus vrai, plus durable, comme une sphère d'éducation, d'épreuve ou de rédemption; elles veulent, en quelque manière, que l'homme meure à la vie naturelle avant que de pouvoir entrer dans la vie éternelle. Seuls les cultes très anciens, tels que celui des premiers Juifs, supposent que le monde physique de l'air et de l'eau, du soleil et de la lune, constitue au sens absolu et définitif l'objet final de la création divine. Cette religion naturelle est une conception pri mitive, bien que des poètes et des savants dont la bonne volonté dépasse la perspicacité l'aient remise en lumière en l'adaptant à nos oreilles contemporaines; elle a définitivement fait banqueroute dans l'opinion d'un cercle de personnes dont le nombre augmente chaque jour et parmi lesquelles je me compte moi-même. Avec elles, j'estime que l'ordre physique

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