Images de page
PDF
ePub
[merged small][ocr errors][merged small]

(Le Roman de la Science.

Une lueur dans le mystère des choses) (1).

M. Charles Nordmann est l'homme qui sait intéresser ses lecteurs à des questions qui, de prime abord, semblent peu aimables; comme jadis Jules Verne passionnait nos pères, Nordmann passionne les lecteurs de la Revue des Deux Mondes et de ses nombreux livres. I use d'un langage tour à tour amusant ou grave, plein d'images littéraires saisissantes :

«Dans la sombre forêt du Mystère, la Sciencé est « comme une clairière: l'homme élargit sans cesse le <«< cercle qui la borde; mais en même temps et par cela « même, il se trouve en contact sur un plus grand << nombre de points à la fois avec les ténèbres de « l'Inconnu. Dans cette forêt peu d'hommes ont poussé « la hache étincelante aussi loin qu'Einstein. »

Doué de toutes les qualités du vulgarisateur, déve oppées par une sérieuse pratique de la littérature scientifique, M. Nordmann semblait bien l'homme qu'il fallait pour faire comprendre à tous la théorie d'Einstein« devant laquelle des monstres effrayants «montent la garde et s'efforcent par des grimaces « horribles d'en défendre l'approche..., ils s'appellent, « vecteurs contrevariants et covariants, tenseurs, scalaires, « vecteurs orthogonaux, symboles à trois indices généra

(1) Hachette, éditeur.

« lisés, que sais-je... » M. Nordmann, dis-je, semblait tout désigné pour « chasser ces monstres, armé du « fouet éclatant qu'est le verbe, et accéder jusqu'aux « splendeurs einsteiniennes par le clair et noble es«calier du langage français. >>

Oui, mais... mais pourquoi faut-il que M. Nordmann ait basé toute son explication de la Relativité restreinte sur l'interprétation de la contraction des longueurs? Et pourquoi, surtout, a-t-il donné de cette contraction une explication invraisemblable et même anti-relativiste, si j'ose dire...

M. NORDMANN. « Je suis sur le talus, au bord « d'une ligne de chemin de fer; sur la voie il y a un << de ces beaux wagons allongés de la Compagnie des << wagons-lits, où il est si agréable de penser que l'es<< pace est relatif, au sens Galiléen du mot. Je fais << planter tout au bord de la voie deux piquets, l'un << bleu, l'autre rouge, qui marquent exactement les << extrémités de ce wagon, qui encadrent tout juste « sa longueur. Puis, sans quitter mon poste d'obser«vation, qui est sur le talus, face au milieu du wagon, « j'ordonne que celui-ci soit ramené en arrière et « attelé à une locomotive d'une puissance inouïe, <«< qui va le faire passer devant moi à une vitesse << fantastique...

<< Lorsque l'extrémité antérieure du wagon coincide << avec le piquet bleu, elle envoie vers mon œil un <«< certain rayon lumineux (que j'appelle pour sim«plifier rayon-avant) qui coincide avec le rayon que « m'envoie le piquet bleu. Ce rayon-avant atteint « mon œil en même temps qu'un certain rayon venu

a de l'extrémité arrière du wagon (et que j'appelle << pour simplifier rayon-arrière). Le rayon-arrière << coïncide-t-il avec le rayon que m'envoie le piquet « rouge? Evidemment non : en effet, le rayon-avant « s'éloigne de l'extrémité avant du wagon avec la << même vitesse que le rayon-arrière de l'extrémité « arrière (comme le constaterait un voyageur qui, « dans le wagon, ferait sur ces rayons l'expérience << de Michelson). Mais l'extrémité avant du wagon << s'éloigne de mon œil tandis que l'extrémité arrière « s'en rapproche. Par conséquent le rayon-avant se << propage vers mon œil plus lentement que le rayon« arrière... » (p. 59, 60 et 61).

Réponse.

Hein? Mais vous nous avez dit, p. 57 qu'on ne pouvait, « par aucun artifice, par aucun mouvement, ajouter ou retrancher quelque chose à la vitesse avec laquelle nous parvient un rayon lumineux » ? Alors ?

M. NORDMANN. « Le rayon-avant se propage «vers mon œil plus lentement que le rayon-arrière, « sans que je puisse d'ailleurs m'en apercevoir, << puisque à leur arrivée je trouve la même vitesse << aux deux rayons, Par conséquent, le rayon-ar« rière qui arrive à mon œil en même temps que « ledit rayon-avant, a dû quitter l'extrémité ar«rière du wagon plus tard que le rayon-avant n'a « quitté son extrémité avant. Donc lorsque je vois « le bord antérieur du wagon coïncider avec le piquet << bleu, je vois simultanément le bord arrière du wagon « qui a déjà dépassé depuis un certain temps le piquet

com

<< rouge. Donc la longueur du wagon lancé à toute << vitesse, et telle qu'elle m'apparaît, est plus petite << que la distance des deux piquets, laquelle marquait << la longueur du wagon au repos (C. Q. F. D.) <«< Avec un peu d'attention, tout le monde << prendra cette démonstration dont la simplicité « élémentaire n'a point été obtenue sans peine, mais << qui se ramène en fait à la démonstration mathéma«tique d'Einstein et à sa conception de la simulta« néité. »>

Réponse. surtout

Oui, j'ai compris... mais j'ai compris que M. Nordmann n'a pas compris... Pour le relativiste comme pour tout le monde (c'est un fait expérimental) la vitesse de la lumière est la même si les rayons sont émis par une source fixe (piquet) ou par une source en mouvement (wagon) : et ceci, non seulement « à l'arrivée », mais dans tout le trajet c'est un fait connu depuis longtemps de tout le monde, sauf de M. Nordmann. Mais celui-ci insiste :

[ocr errors]

M. NORDMANN. << Certes, le fait que des rayons << lumineux animés de vitesses différentes au départ « de leurs sources, aient toujours en arrivant à notre « œil des vitesses identiques et indiscernables, est << étrange et heurte quelque peu nos vieilles habitudes

d'esprit. Si j'ose employer une comparaison qui est << seulement destinée à faire penser, mais nullement à expliquer, il y a peut-être là quelque chose d'ana«<logue à ce qui se passe avec les bombes d'avions. « Des bombes d'un modèle donné, qu'elles soient « lâchées par l'avion d'une hauteur de 5.000 mètres

« ou d'une hauteur de 10.000 (et qui par conséquent, « à 5.000 mètres du sol, ont des vitesses fort dissem<< blables) ont toujours en arrivant au sol la même « vitesse restante. C'est l'effet modérateur, égalisa«teur, de la résistance de l'air, qui empêche la vitesse « de s'accroître indéfiniment et la rend constante « lorsqu'elle atteint une certaine valeur.

« Faut-il admettre qu'autour de notre ceil, autour « des objets, il y a une sorte de champ de résistance << qui impose à la lumière survenante une limite sem« blable? Qui le sait ? D'ailleurs ces questions n'ont « peut-être pas de sens pour le physicien. Celui-ci « ne peut connaître et ne connaîtra le comportement « de la lumière qu'à son départ de la source matė« rielle et à son arrivée à l'œil armé ou non d'instru«ments. Il ne peut savoir comment se comporte sa << propagation dans l'espace intermédiaire dénué « de matière. » (p. 62 et 63).

Réponse.

Il y a pourtant un moyen bien simple de le savoir c'est de mesurer la distance entre la source et l'œil ct de diviser par le temps mis pour le trafet on a alors la vitesse dans l'espace intermédiaire. Il y a longtemps que c'est comme cela qu'on fait.

Du reste, affirmer avec M. Nordmann que les rayons lumineux sont « animés de vitesses différentes au départ de leurs sources », c'est aller contre les bases de la la Relativité et contre l'expérience. D'ailleurs nous savons bien que si l'on va contre les bases de la Relativité, on va contre l'expérience...

Il y a quelques autres erreurs dans le livre de M. Nordmann: ainsi p. 133 M. Nordmann nous donne

« PrécédentContinuer »