secondaire est diminutive sans doute, mais elle est pleinement de même nature. Des deux côtés, on constate des manquements contre une grammaire qui s'oublie et des conformités à une grammaire qui commence et qui n'a encore qu'une autorité naissante; à ce point de vue, la langue de la fin du quatorzième siècle et du quinzième, qui déplaît par la confusion des formes, par l'inintelligence des finales et par les irré gularités, devient objet d'étude, à l'effet de comprendre non-seulement ce qui advint alors, mais aussi ce qui advint anciennement dans une période plus obscure, dans un changement plus radical. Il ne faut pas borner la comparaison à la désorganisation, il faut l'étendre à la réorganisation. Si une vitalité puissante, qui de cet événement faisait une transformation, non une dissolution, n'avait pas animé le corps qui subissait dans la langue un aussi grand trouble, les ruines grammaticales se seraient amoncelées, et le vieux français, au lieu de se changer en français moderne, se serait évanoui en patois. Ceci n'est point une hypothèse; l'exemple est à côté; la langue d'oc, qui était, comme la langue d'oïl, à deux cas, a, elle aussi, changé de grammaire; du moins c'est ce qu'on voit dans les patois qui lui ont succédé; mais elle a en même temps changé sa brillante existence contre les obscures fonctions d'un parler provincial : • la vitalité fit défaut à cette société qui, durant son autonomie féodale, avait eu de si heureux destins, et dont la littérature s'était fait écouter de tout l'Occident;. l'absorption politique que les circonstances amendrent ne permit aucune transformation ultérieure, et mit fin à l'histoire de la langue d'oc. Il n'en fut pas de même du français; les circonstances lui préparaient une plus longue histoire, une histoire de durée jusqu'à présent indéfinie, et dès lors il se régularisa dans les conditions qui lui étaient faites. Entre la double finale que les deux cas assignaient à chaque mot, il choisit celle qui lui convint le mieux; il oublia la vieille syntaxe, apprit la nouvelle; et, dès le seizième siècle, il reparut dans la lice, prêt à suffire à toutes les exigences de la poésie et de l'imagination. Le mot d'histoire appliqué à une langue n'est point une expression métaphysique et à laquelle un sens conventionnel soit attribué pour s'entendre. L'essence de l'histoire est beaucoup moins dans des événements qui se passent, que dans des mutations qui s'enchaînent. Ici, quoi de plus enchaîné, quoi de plus régulier, quoi de plus historique que les mutations qui viennent d'être signalées? Dabord c'est la phase de formation latente et de végétation; le latin, comme un grand arbre dont le tronc est frappé de mort, se dépouille peu à peu de ses feuilles et de ses rameaux; mais l'inclémence mortelle n'en atteint pas les racines plongées dans le sol; de ces racines il sort des rejetons vigoureux, qui, vienne le temps, seront des arbres. Ce temps arrive: et le français, pour ne parler que de lui, est en pleine séve et vigueur au douzième siècle. Vus à longue distance, les siècles ne paraissent plus que des moments; et en effet ce moment, malgré le nombre des productions, malgré la fortune dont elles jouissent, passe rapidement, et l'âge de la décadence succède. La décadence pour une langue, c'est la confusion de sa grammaire et l'emploi, dans un système qui commence, de formes qui appartiennent à un système finissant. Un tel spectacle de décadence se présente dans l'âge intermédiaire, entre la régularité archaïque des hauts temps et la régularité moderne des temps postérieurs. Mais le désordre s'arrête, la confusion se démêle; ce n'est point pour ou contre le système de la vieille langue qu'on agit; ce système, on ne le connaît plus, il a péri sans retour dans la transition: c'est contre l'anarchie d'interrègne entre la ruine de cet ancien pouvoir et l'établissement d'un nouveau pouvoir grammatical. Au quinzième siècle l'interrègne a cessé, l'anarchie est vaincue, et le français moderne entre dans sa pleine existence. Donc dans cette longue histoire est un nœud qui la partage naturellement en deux périodes; en l'une la langue est archaïque et a deux cas; en l'autre elle est moderne et n'en a pas. Ainsi à côté du changement qui désorganise, et qui, s'il agissait seul, ne laisserait que des débris sans rapport et sans cohésion, est un autre changement qui organise, et qui, s'emparant de ces débris, leur inspire un souffle de vie. J'insiste sur ce point; car la considération s'en étend bien au delà de la langue, elle atteint toutes les choses sociales et politiques; seulement, dans la langue, elle est apparente, et le degré de désorganisation et de réorganisation est coté par les textes et les formes qui en sont autant d'échantillons successifs. Il n'est pas besoin, comme dans les institutions, d'une interprétation qui fasse voir comment ce qui cesse d'avoir vie politique est remplacé grâce à un travail de croissance et de vivification, quand toutefois il y a vivification et croissance, car je ne veux pas dire que tous les ordres sociaux en soient susceptibles; j'irais beaucoup au delà des faits et de ma pensée; il est des sociétés en qui cette vertu de croissance, ou n'existe pas de soi ou est étouffée par les circonstances. Voyez l'empire ottoman; depuis plusieurs siècles, la croissance et la vivification n'y ont plus de part; le travail de désorganisation y est seul actif, et la réorganisation n'y est plus possible que par une influence directe ou indirecte de l'Occident. Mais, dans l'histoire désormais ongue et toujours enchaînée que l'on parcourt depuis la civi. lisation grecque jusqu'à la nôtre, à toutes les époques favorables ou inclémentes, la vertu qui répare, et qui de l'existence antécédente tire une existence plus développée, s'exerce avec une pleine vigueur; l'ascendant s'en maintient, et quand la Grèce subjugue par les forces de l'esprit Rome victorieuse par les forces du corps, et quand Rome à son tour laisse échapper son sceptre, et quand le système féodal se dissout et quand les révolutions modernes commencent. Ce sont là de grandes choses historiques, bien complexes et de difficile analyse; mais une petite chose, petite par rapport à l'ensemble, je veux dire la langue, nous offre cette analyse toute exécutée et accomplie; et celui qui prendra la loupe philologique verra, comme dans un laboratoire de physiologiste, les expériences se faire et les phénomènes s'expliquer. Les langues, étant des organismes, ont un principe interne qui, indépendamment des circonstances externes, en commande les modifications. Ceci me per met d'ajouter un trait à la définition qu'au début j'ai donnée de l'histoire des langues et d'en déterminer le sens plus précisément que je n'aurais pu faire alors. Employant un terme qui depuis longtemps s'est étendu du domaine médical dans la langue commune, et qui, |