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de sagesse théologique. Idolâtrie que de croire à ces succédanés, à ces images mortes. Par une singulière méprise, dont j'ai cherché plus haut à montrer les racines, il paraît penser que si on admet, avec saint Thomas, une sagesse naturelle exclusivement intellectuelle comme la métaphysique, on croit par là même que cette sagesse est la sagesse par excellence, qu'elle « épuise l'idée de sagesse » et qu'elle a se suffit ». Une seule sagesse donc, celle de la contemplation, de la connaissance par connaturalité de charité, que saint Thomas attribue au don de Sagesse, et des anticipations de laquelle M. Blondel fait la condition secrète de l'énergie vitale de la connaissance rationnelle elle-même. ⚫

Dès lors, il arrive que, d'une part, on refuse aux exigences naturelles de l'intelligence humaine un terme naturel, qui soit leur fin et leur perfection dans cet ordre-là, et que, d'autre part, on attribue à la contemplation infuse toute la perfection à laquelle aspire naturellement l'intelligence en quête de clarté. Ne comprenant ni la grandeur de la métaphysique comme perfection de la connaissance dans l'ordre naturel, ni l'imperfection de la connaissance par amour en tant que mode de connaissance et par rapport aux aspirations de l'intelligence comme telle. Comme s'il ne convenait pas que ce qui est humilié devant Dieu soit réellement et authentiquement grand dans la créature, et que ce qui sert à manifester le mieux ici-bas la vertu divine soit réellement faible et désarmé dans le monde. En voulant trop les rapprocher au point d'établir entre elles une continuité proprement dite, on risque de méconnaître et de dénaturer à la fois et la connaissance philosophique et la contemplation mystique.

Ce qui fait l'attrait exercé sur bien des âmes par la philosophie de M. Blondel, c'est la grande flamme d'amour et de spiritualité qui la traverse. Mais cette flamme elle-même serait plus pure si elle passait dans

l'œuvre sans essayer d'y brûler sur place, et sans y produire quelques lourdes fumées notionnelles.

Il y a grand péché, certes, à philosopher sans appeler les âmes à une union plus pure avec la Vérité première. Mais non pas dans la philosophie elle-même, et comme si elle devait tout intégrer en elle pour s'efforcer de suffire! - Hors d'elle et plus haut qu'elle, et en montrant qu'elle ne nous suffit pas,

Si le divorce entre la raison philosophique et la contemplation infuse est chose impie et funeste, l'histoire de la pensée chrétienne montre que toute osmose ou confusion d'objet entre elles comporte un non moins grand péril.

C'est pourquoi, sans me départir d'une profonde sympathie pour la personne de M. Blondel et pour quelques-unes de ses idées, j'ai dû aujourd'hui formuler sur son système des critiques dont il m'était impossible d'atténuer la sévérité.

CHAPITRE IV

PASCAL APOLOGISTE

P

ASCAL ne nous livre pas une doctrine, une chose faite, c'est de sa vie même, c'est de ce qu'il y a de plus secret, de plus complexe et de plus mobile au monde, d'un cœur gravitant dans l'univers spirituel, que sa grande raison pathétique promène devant nous les reflets. Il est donc particulièrement malaisé de trouver le juste lieu d'où le considérer (et « il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu. ») Cela est cependant tout à fait nécessaire.

Ni théologien, ni philosophe; nullement métaphysicien. C'est proprement d'un spirituel, c'est d'une âme touchée de grâces mystiques, et aiguillonnée du SaintEsprit, que sortent les Pensées. Voilà ce qui fait leur force.

Où trouver vraiment Pascal? Dans le mystère de Jésus. «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là... Jésus étant dans l'agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps...

« Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes?

« Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.

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Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. Non, car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir... Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures... >>

Ces paroles qu'il faut citer toujours, si connues soient-elles, ne sentez-vous passer en elles la même secrète vertu qui atteste en le moindre mot des mystiques l'action de leur maître? Le vrai, le plus vrai Pascal est celui du mystère de Jésus, et surtout peutêtre celui dont nous ne savons que le silence et la longue agonie, celui que Dieu ceint lui-même et conduit où il ne veut pas aller, et qu'il purifie pendant quatre années de pitoyable langueur. « Il n'avait rien dans l'esprit et dans le cœur que les pauvres... Comme il ne pouvait travailler, son principal divertissement était d'aller visiter les églises où il y avait des reliques exposées, ou quelque solennité... Il faisait tout cela si dévotement et si simplement, que tous ceux qui le voyaient en étaient surpris 1. » Il était loin alors des Provinciales et de la machine arithmétique. Celui qu'il aimait lui parlait au cœur.

Comprenons après cela que les Pensées ne sont pas des notes quelconques, fixées par un esprit curieux selon les hasards de la réflexion, et moins encore des fragments philosophiques comparables à ceux qu'un Leibniz par exemple nous a laissés. Ce sont les matériaux d'un organisme parfaitement déterminé dans son espèce et dans sa fin. L'auteur des Pensées ne fait pas, selon un lieu commun trop facile, « éclater tous les cadres » des classifications humaines (il n'y a que Dieu qui soit au-dessus de tous les genres.) Il est, très déterminément et très volontairement, un apologiste. Pour le considérer, il faut se placer dans la perspective de cette discipline spéciale qu'est l'apologétique, je ne dis pas seulement la science théorique ainsi nommée,

1. Mme Périer.

et qui est une partie de la théologie, je dis l'apologétique vivante et pratique, l'art d'orienter les âmes vers leur Principe 1.

Cet art est quelque chose de proprement sacré, Pascal le sait bien, et la première leçon qu'il nous donne ici est une leçon d'humilité. Agir sur le cœur de l'homme pour le disposer à la grâce, c'est œuvre d'une délicatesse étrange, et, de soi, déjà surnaturelle. Si l'Esprit de Dieu ne conduit vos doigts, gare à l'irréparable. A vrai dire, ceux-là seuls s'y entendent auxquels cet Esprit donne dans le concret et le particulier, sous une lumière d'ordre divin, le sens de la réalité humaine, et des jointures qui s'y font de la nature et de la grâce. Aussi bien les maîtres de l'apologétique vivante ne se rencontrent-ils que parmi les mystiques.

De là vient que l'art apologétique de Pascal, s'il reste inférieur à celui des apôtres et des saints, a néanmoins une valeur authentique et de premier rang. Ce qui fait, au seuil des temps modernes, de l'âge réflexe, le caractère unique et l'importance des Pensées, la grandeur de l'œuvre (et sa misère), c'est que les lumières aiguës qu'éveillent les touches mystiques s'y trouvent appliquées, non pas, comme dans les autres écrits des spirituels, à la contemplation des choses divines, mais à la science de la créature, à la science pratique de l'homme à tourner vers Dieu. Et cela chez un esprit d'une force naturellement prodigieuse, qui ployant en vainqueur toutes choses à ses fins, Épictète et Montaigne, Méré et Miton comme l'infini géométrique et la règle des partis, assume au service des vertus théologales la plus rare expérience du monde et des hauteurs du savoir humain.

1. Sur l'apologétique de Pascal, consulter GARDEIL, la Crédibilité et l'Apologétique, PETITOT, Pascal, sa vie religieuse et son apologie du christianisme, EDGAR JANSSENS, La Philosophie et l'Apologétique de Pascal. Sur le cœur », la « coutume », et la raison », on lira également avec fruit l'étude pénétrante et mesurée du R. P. Antoine MALVY, Pascal et le Problème de la Croyance, Paris, 1923.

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