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CHAPITRE V

LA POLITIQUE DE PASCAL

S

UR la politique de Pascal nous devons dès le principe énoncer d'expresses réserves; car elle est comme un point de culmination où paraissent avec autant d'éclat le faible et le fort de son génie.

Quand il entreprend de « froisser » la raison, ne nous y trompons pas, Pascal a affaire en lui-même à cette raison disciplinée par la seule Géométrie, — si grande, mais il faut l'avouer, si insupportablement consciente de sa grandeur, si personnelle, si âpre et si roide chez le Pascal de la machine arithmétique et de la «< grande expérience » du Puy de Dôme, que la science de son époque a héritée du xvie siècle, mais incomparablement fortifiée en ambition, et qui prétend soumettre toutes choses au niveau des démonstrations mathématiques; bref à une raison plus cartésienne qu'il ne croit, et déjà rationaliste. Ah! certes, il la rabat avec dureté. Mais c'est à elle qu'il demande la règle de ce qui est ou serait rationnel. C'est de cette raison désaccordée des choses qu'il tient l'idée déjà mythique, irrationnelle et rationaliste, d'une Justice parmi les hommes qui, de soi, devrait avoir la même fixité universelle que les propositions d'Euclide. « Certainement, s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes que chacun suive les mœurs de son pays;

l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et des Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, etc... » «Veri juris. Nous n'en avons plus si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays. »> Écho de la fausse métaphysique des légistes. Patientez un peu plus d'un siècle, vous entendrez Condorcet promulguer ce dogme absurde : « Une bonne loi doit être bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tous. »

L'absurdité d'un tel dogme, certes Pascal l'a d'avance flétrie. Il a génialement pressenti les effets du rationalisme en matière politique, et contre eux son réalisme foncier réagit à plein. Mais comment? Pour éviter ce mal, il a cru qu'il fallait prosterner la raison, et lui demander uniquement l'aveu de son impuissance. Cette sorte d'empirisme qui vient chez lui de l'excès passionné de son attachement au réel, comme aussi de la protestation, toujours un peu amère, que les esprits dominés par l'amour du concret et l'ardeur de la volonté opposent à l'optimisme facile de tant d'esprits satisfaits de leur sagesse (si Pascal ne pouvait pas pardonner à Descartes, combien il aurait haï Leibniz !) cette violence désespérée à dénuder la réalité le porte à tout juger d'après le fait, qui lui masque le droit, et à se buter à toutes les contingences de l'expérience, sans vouloir passer plus loin. «Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Plaisante justice, etc...» « La plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point (de lois universelles). Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place parmi les actions vertueuses. » Donc « rien, suivant la seule raison, n'est

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juste de soi... La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue. »

Enfin la théologie janséniste a convaincu Pascal que le péché d'Adam a changé la nature de l'homme, et tout corrompu jusqu'au fond parmi nous. Dès lors, comment chercher dans la cité terrestre et dans le train des choses humaines un fondement de justice et de raison? « Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu. » Toutes nos hiérarchies, tous les liens de notre vie sociale ne sont, en soi, que folies. « Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins; non pas qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies. »

Ainsi, par une étrange rencontre, théorie janséniste de la nature corrompue, zèle impérieux de l'expérience, réaction contre une raison impatiente, qui, si elle n'était durement bridée, tendrait à quitter le réel, tout conspire à le détourner de la considération rationnelle des normes divines cachées au sein de la nature, et qui la commandent secrètement, tout converge vers le parti pris antimétaphysique qui est la grande déficience de Pascal. Résultat: il n'est ici-bas que des liens de force et d'opinion, soumis au caprice des hommes et au hasard des formations historiques. « Qui leur obéit (aux lois) parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. » La Justice est au ciel, et dans l'Église, mais, dans l'ordre temporel, il n'y a pas de justice, même proportionnée à notre condition humaine. «< Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

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Voilà donc le plus âpre théoricien de la Conservation politique et le plus utopiste théoricien de la Révolution, l'ange janséniste de la nature absolument corrompue et le prophète quiétiste de la Nature absolu

ment bonne, voilà Pascal et Rousseau d'accord sur cette majeure pas de justice dans la cité humaine telle que le temps l'a peu à peu constituée.

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Ils concluent toutefois en sens opposé, parce qu'ils se divisent sur la mineure. Tandis que Rousseau s'écrie : or, il faut que justice soit, dussions-nous en périr ; donc, il faut tout refaire, suivant la norme du Contral social, et cette assomption dans la justice absolue est possible et salutaire, parce que l'homme est bon par essence, Pascal, de son regard infailliblement réaliste, voit que « c'est un jeu sûr pour tout perdre. » Il faut que la paix soit, « qui est le souverain bien », dit-il. Donc, il faut tout garder sans rien examiner, et déclarer juste ce qui est établi, parce qu'établi. « Et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies. » Cette acceptation de l'injustice dans l'intérêt supérieur du bien commun est la seule justice et la seule sagesse qui soit possible ici-bas, parce qu'elle répond à notre état d'universelle déchéance.

Et certes, Pascal a facilement raison quand il défend contre la démente entreprise de la mystique rationaliste ce « souverain bien » temporel qu'est la paix de la cité, et qui embrasse en lui tant de trésors humains. Mais chez lui, comme chez beaucoup de théoriciens politiques de son temps, comme plus tard chez un Bernard de Mandeville dont la pessimiste fable des abeilles a tant servi l'utopie humanitaire, la résignation à un schisme irrémédiable entre les exigences de la justice et celles du bien de la cité apparaît comme le signe d'une baisse étonnante de l'esprit véritablement métaphysique. Ces observateurs au regard si libre, mais trop court, trompés peut-être par les apparences d'un état social dont l'art trop impérieux de l'homme masquait de plus en plus les antiques raisons et ordinations naturelles, discernaient à merveille la valeur et la délicatesse de ce beau mécanisme, mais ne

savaient plus en relier la logique secrète à la nature et à son auteur, et à l'éternelle justice qui est la sève de la création. Bien éloigné du césaropapisme des théoriciens protestants, et du brutal despotisme d'un Hobbes, Pascal, cependant, à force de mépriser les grandeurs de chair, affiche en cet ordre une sorte de sublime cynisme chrétien. Obstiné à négliger la sagesse métaphysique, sourd au concert des transcendantaux, à la considération aristotélicienne de la nature, comme à la considération thomiste du gouvernement divin, quelques-unes de ses plus superbes maximes, par une conséquence imprévue contraire à ses principes les plus profonds, ont fini par trouver dans le despotisme éclairé du siècle suivant je ne sais quelle dérisoire réalisation. « Le plus sage des législateurs disait que pour le bien des hommes, il faut souvent les piper... Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable, il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si l'on ne veut pas qu'elle ne prenne bientôt fin. » « Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l'illusion : car encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n'est pas. » Comment cela? « Comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité)... Il n'y obéit qu'à cause qu'il les croit justes. >>

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Eh bien! c'est ici les opinions du peuple qui sont saines, même dans sa tête. C'est la majeure des demihabiles et de Rousseau qu'il faut nier; et il en coûte cher de ne pas le comprendre. Opus justitiae pax. Une justice réelle, et non pas feinte, est le « fondement mystique » de l'autorité des lois, comme de la paix de la cité. Si l'on brise cet ordre premier, qui affermit les

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