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expliquent que la nature, se subordonnant avec une souveraine maîtrise les fins particulières de l'instinct, impose à celles-ci une mesure déterminée, et vise toujours, à travers toutes vicissitudes, à maintenir l'ordre foncier requis par la vie ; mais ils ajoutent que ce pouvoir maternel et redresseur de la nature, de tout commensurer à ses fins, au fond toujours bienfaisant, expire sur le seuil de la raison. La raison a ceci de propre qu'elle peut introduire l'infini partout, ériger en fins absolues ce qui en soi n'est que moyen, et les fins qu'elle se pose ne sont dominées par aucunes autres. Elle est seule en face de l'être, elle n'est pas, comme la nature, déterminée à un terme fixe, elle ne recèle en sa structure aucun régulateur caché capable de rétablir malgré elle l'ordre en elle. Une liberté sans borne est son privilège effrayant.

C'est donc faire courir aux hommes un risque étrange que de refuser tout ce que la nature (qui descend elle-même de la raison divine) nous fournit de déterminé d'avance et de tout fait, et d'abandonner le salut de la famille humaine au seul jeu de leur raison faillible; c'est déchaîner par le fait même ce que saint Thomas appelle les « concupiscences non naturelles qui vont à l'infini, et des périls illimités. Voilà pourquoi sans doute, comme épouvanté de son idole, et pour se dissimuler les possibilités indéfinies d'expériences fatales qu'elle ouvre à l'humanité, le rationalisme démocratique a besoin de s'armer de la croyance aveugle à l'absurde dogme du Progrès nécessaire.

Et s'il est vrai que l'homme vit le plus souvent dans les sens, et donc que dans la pratique il use le plus souvent mal de sa raison, en sorte que pour lui le mal arrive comme ce qui est le plus fréquent, on voit quelles proportions prend le risque. Combien saine est ici la leçon de Pascal! Le meilleur régime pour l'homme est un régime mêlé, regimen commixtum, je veux dire où se mêlent et s'harmonisent les directions

issues de la nature et celles qui viennent de la raison. C'est un régime où la force soit ensemble avec la justice, et qui ait pour objet de gouverner et faire conspirer au bien commun, et de maintenir en leur dignité de personnes, non des parfaits, mais des imparfaits, non des forts, mais des infirmes, non des sages, mais des ignorants, non des raisons infaillibles, mais des raisons fragiles, non des esprits purs, mais des hommes. Comprenons ainsi le mot de Pascal : « La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse, et ce fondement-là est admirablement sûr; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé. » C'està-dire ce qui suppose comme fondement l'exercice universel de la saine raison est bien mal fondé. Parce que le jugement de la prudence et de la saine raison est, de fait, toujours rare parmi les hommes. Dans l'ordre spéculatif, tout remettre à la seule raison prise en soi, c'est-à-dire à l'évidence et à la nécessité intelligible de l'objet, c'est la loi même de la science. Mais dans l'ordre pratique tout remettre à la seule raison prise en un chacun, c'est-à-dire à un instrument dans le plus grand nombre des cas défaillant, c'est une folie quant au salut de la multitude.

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Non seulement donc il est préférable que les décisions concernant ce salut relèvent du jugement d'un seul, par ailleurs convenablement conseillé, qui, tenant la place de tous, dispensera la raison de tous de délibérations difficiles, et qui risqueraient d'aller à l'infini, et qui seraient livrées à toutes les influences et contrariétés de l'appétit ; mais encore tout ce qui, en matière de pratique sociale, introduira quelque chose de la fixité des déterminations naturelles, et permettra ainsi à la masse du peuple d'éviter le recours aux délibérations de la raison, sera juste et

salutaire. «Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? Qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui, il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un cela est visible; il n'y a qu'à compter; c'est à moi de céder, et je suis un sot si je le conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens. »

Un des bienfaits de l'hérédité, le plus grand peut-être, est de réduire ainsi l'intelligence à une simple constatation, sans laisser place au jeu de la raison, et au terrible infini qu'il apporte avec lui. « Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot, qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ní si sûr. - Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d'une reine?... Mais qui choisirat-on, le plus vertueux et le plus habile? Nous voilà incontinent aux mains... Attachons donc cette qualité à quelque chose d'incontestable. C'est le fils aîné du roi; cela est net, il n'y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux. »

On voit enfin en quel sens Pascal a raison d'attacher si grande importance à la coutume. « L'art de fronder, bouleverser les États, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d'autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre... » C'est que la coutume est une étrange chose, qui a pour origine le jeu de la raison, mais qui se solidifie en cours de route, et a pour terme une seconde nature: elle réintroduit donc dans la vie rationnelle elle-même les voies déterminées propres à

et

la nature, elle est le correctif normal des contingences et des difficultés indéfinies où le jeu de la raison, l'antagonisme des raisons individuelles, avec leurs points de vue divergents et leurs passions entre-choquées, risque de nous embarrasser.

Tous les arts, sauf l'art politique, ne demandent qu'à faire du nouveau, dès qu'ils trouvent une forme supérieure. Ainsi l'industrie de se transformer sans cesse. Mais saint Thomas remarque que l'art politique ne doit faire du nouveau que lorsque la supériorité de la forme nouvelle en vue du bien commun est telle qu'elle compense le détriment que le changement des lois inflige au corps social, en privant la loi de l'appui de la coutume 1. C'est qu'on n'a pas affaire ici à une matière quelconque. Ici il ne suffit pas qu'une disposition soit meilleure en elle-même pour qu'il soit bon de la réaliser; de soi le fait seul de changer est dommageable au bien commun.

Toute cette sagesse pratique a été dissipée par le rationalisme politique issu, malgré Descartes, de la réforme cartésienne. Pascal a merveilleusement vu le danger, et d'avance sa politique salubrement pessimiste fait front contre tous les mythes du Contrat social, encore qu'elle n'ait pas su placer assez haut l'origine du conflit.

J'espère avoir montré que cette politique de Pascal trouve dans le réalisme rationnel de Thomas d'Aquin et la correction de ses erreurs ou de ses outrances, et la meilleure justification des précieuses vérités qu'elle affirme.

1923.

1. Cf. Sum. theol., I-II, 97, 2, c. et ad 1; 97;3.

CHAPITRE VI

LA PHYSIQUE DE LA QUANTITÉ
ET LA RÉVOLUTION CARTÉSIENNE

Ο

I

N sait que les Anciens distinguaient trois degrés d'abstraction, auxquels répondent trois grands types de Science: la Métaphysique, science de l'être en tant qu'être, considère un objet abstrait de toute matière, et donc purement incorporel; la Mathématique, science des grandeurs, considère la pure quantité, qui est corporelle, mais qui se présente à l'intelligence abstraction faite de la « matière sensible », c'est-à-dire de toutes les qualités corporelles telles que lumière, chaleur, etc.; la Physique, science de l'être mobile ou des corps, considère un objet abstrait seulement de la «< matière individuelle », c'est-à-dire qu'elle considère les corps dans leur réalité concrète et matérielle, les corps revêtus de toutes leurs qualités et propriétés expérimentalement constatables, et qu'elle n'use de l'abstraction que pour s'élever au-dessus de la connaissance simplement sensible ou animale du singulier comme tel1.

1. Quædam igitur sunt speculabilium quæ dependent a materia secundum esse, quia non nisi in materia esse possunt et hæc distinguuntur, quia dependent quædam a materia secundum esse et intellectum, sicut illa in quorum definitione ponitur materia ɛen

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