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à ce mot. Ils continuent pourtant de l'appeler «science », parce que ce qui leur importe ce n'est pas ce qui importait aux Anciens la conquête intellectuelle et spéculative de la vérité procurée à des hommes libres par des qualités perfectionnant leur intelligence et surélevant intrinsèquement leur humanité; mais c'est avant tout, depuis Bacon et Descartes, la conquête pratique du monde sensible, pour la béatitude temporelle du genre humain, qui usant de méthodes automatiquement infaillibles 1, s'emploiera à dompter la matière et les forces physiques, (et qui par là même augmentera indéfiniment sa dépendance à l'égard de celles-ci, et entrera sous la loi de fer du factibile matériel). Or la « Physique » des modernes, si elle ne nous apprend rien sur l'être de son objet, sur la nature de la réalité physique comme telle, nous met en état d'utiliser merveilleusement cette réalité ; aussi pour ceux qui jugent des choses au point de vue utilitaire et pratique, méritet-elle par excellence le nom de « science »>.

C'est donc, en définitive, entre deux manières diamétralement opposées de concevoir et de vivre la science, c'est entre la Science spéculative, tournée vers la contemplation et par conséquent vers les réalités suprasensibles, et la Science utilitaire ou industrielle, tournée vers l'action, et par conséquent vers le monde matériel, c'est entre une Science à tendance essentiellement théologique, pour employer le langage d'Aristote, et une Science à tendance essentiellement démiurgique que le combat s'est livré à l'époque de la Renaissance et à

1. C'est ainsi que Leibniz, dans son rêve de Caractéristique universelle, tenait la méthode scientifique idéale pour un calcul qui dispensât de penser, et qui fût tel que tout calculateur un peu exercé se trouvât « incapable de commettre des erreurs lors même qu'il le voudrait » ; ut animus a rebus ipsis distincte cogitandis dispensetur, nec ideo minus omnia recte proveniant ». (Ğerh., Phil., VII).

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Aussi il faut réduire toute la science en figures et formules ». Phil., VIII, 79). Cf. CouturaT, La Logique de Leibniz, Paris, Alcan, 1901, p. 101.

celle de Descartes. L'antique dissentiment qui, vu l'infirmité de la nature humaine, divise pour l'ordinaire les métaphysiciens et les savants (notons en passant que les Docteurs parisiens du xive siècle, si remarquables comme savants, étaient de médiocres métaphysiciens, plus ou moins imprégnés d'occamisme), cet antique dissentiment devait alors, entre des métaphysiciens attachés à l'ancienne Science, mais en fait infidèles à la Sagesse, et qui voulaient constituer avec leurs formules une science des phénomènes, et des savants ivres de la nouvelle Science, qui voulaient constituer avec leurs chiffres une philosophie première, devenir une opposition sans remède; la lutte étant portée sur le terrain même de l'étude des phénomènes, on pouvait deviner d'avance quels seraient les vaincus.

En résumé, on comprend aisément que pour ces trois raisons principales: 1o introduction de la Physique de la quantité, nouvelle science légitime en elle-même et nullement incompatible en droit avec l'ancien systême des connaissances, mais entrée de fait en conflit avec lui; 2o confusion de la Philosophie naturelle (et de la Métaphysique) d'Aristote, avec les fausses hypothèses de la science antique ; 3o erreur de fond sur la nature de la Physico-Mathématique, rendue solidaire de la Métaphysique mécaniste et d'une notion corrompue de la science elle-même, - le monde intellectuel ait dû presque fatalement être victime, au début des temps modernes, d'un immense malentendu. On comprend que la science moderne, qui en tant que science s'accorde harmonieusement à la philosophie de saint Thomas, ait travaillé dès l'origine, en tant que force historique, contre la philosophie chrétienne et pour les

novateurs.

CHAPITRE VII

DE LA MÉTAPHYSIQUE DES PHYSICIENS OU DE LA SIMULTANÉITÉ SELON EINSTEIN

N

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I

UL ne peut se passer de philosopher, et moins que personne les grands initiateurs en matière de science, M. Einstein l'avouerait, je crois, volontiers. Mais combien il serait souhaitable que leur philosophie fût bonne! Comme la plupart des savants modernes, Einstein semble avoir étudié plutôt sommairement les problèmes de la métaphysique et de la critique; il est à craindre que sa pensée n'abrite beaucoup plus de postulats et de préjugés métaphysiques qu'il ne voudrait. Lui-même, si admirable que soit son génie de physicien, qui s'accompagne du reste, les discussions d'avril 1922 au Collège de France ont permis d'en juger, d'une aimable simplicité, il apparaît beaucoup plus comme un virtuose de l'immense clavier des signes que comme un contemplateur de l'être, ce qui vérifie la remarque souvent faite que la science moderne est moins une connaissance proprement dite qu'une sorte d'art, et de logique fabricatrice. Enfin ses idées sur les rapports de la géométrie et de l'expérience, comme la tranquillité avec laquelle il déclarait, à la Société de philosophie, à la suite de l'éloquente intervention de M. Bergson, que les événements ne

sont que des constructions mentales 1, montrent que sa manière de penser est entièrement dominée, sinon par le système kantien, du moins par les principes spirituels et les grandes préconceptions de l'idéalisme transcendantal.

Tout cela laisse intacte, sans doute, la valeur de ses théories scientifiques, en tant que pures théories physico-mathématiques, mais risque de gâter les hypothèses interprétatives qui les ajustent au réel, et tout le matériel conceptuel qui les enrobe, et le système de signes logiques qui, soutenant la symbolique mathématique, concourent à les exprimer, toutes choses accidentelles à la théorie physique prise à l'état pur, mais dont le savant lui-même, en fait, (surtout celui qui découvre), ne peut pas se passer, et qui représentent précisément ce qui parvient de la théorie physique, à titre de succédané pensable, à l'intelligence commune.

2. Parmi les présupposés philosophiques des conceptions d'Einstein, il y a une certaine vue de la nature de la physique et de ses exigences. Cette vue commande tout le reste. Elle met Einstein en possession d'une règle de discernement, d'un secret de méthode, qui le rendent à l'égard des autres comme un homme qui « juge par sa montre », que dis-je, par toute une collection d'horloges ! — à l'égard de « ceux qui n'ont pas de montre ». « Il faut avoir une pensée de derrière la tête, disait Pascal, et juger de tout par là... »

Selon un procédé qui a fait la gloire de Socrate, — et que les sophistes n'ont pas laissé non plus d'employer, Einstein, devant tout signe proposé dans le discours et devant toute notion, même et surtout la plus claire en apparence, demande qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que ça veut dire pour moi physicien? Excellent moyen de purification logique, mais

1. Cf. Bulletin de la Soc, franç. de Philos., juillet 1922, (séance du 6 avril 1922), p. 197.

qui veut être mis en œuvre par le sage le plus averti et le plus fidèle aux intuitions naturelles de l'intelligence, sous peine de ne procurer à l'entendement qu'un simple jeu d'illusions.

Ça ne veut dire quelque chose pour moi physicien, que si ça signifie une Mesure physique qu'un homme pourrait prendre avec ses sens et des instruments dans telles ou telles conditions, d'ailleurs aussi fantastiques qu'on le voudra, du moment qu'elles sont imaginables, voilà le principe fondamental, le roc philosophique, le saint des saints de la méthode einsteinienne.

Mon Dieu, on a parfaitement le droit de poser un tel principe, si du moins l'on sait ce qu'on fait alors, en réalité, et qui consiste seulement à poser les règles du langage auquel on a décidé de se tenir, autrement dit les règles des définitions de nom et de l'utilisation des concepts dans un système de signes donné. Ainsi on amène la science à plus de rigueur, et chacun sait d'ailleurs que « les définitions de nom sont libres ». Mais ce qui serait grave, c'est qu'on prétendît par là définir les choses, le contenu même des concepts qu'on emploie, et par conséquent les natures elles-mêmes, les natures intelligibles sur lesquelles la science travaille, et qui sont les mêmes pour le physicien et pour le non-physicien, pour le savant et pour l'ignorant, car elles ne dépendent pas de notre science, mais c'est notre science qui dépend d'elles. Or, c'est bien cette prétention qu'Einstein - non pas Einstein physicien, mais Einstein philosophe et métaphysicien (malgré lui peut-être) émet avec une parfaite candeur, et comme une chose qui va de soi.

Écoutons-le « Un concept ne commence à exister pour le physicien, nous dit-il, que si la possibilité est donnée de déterminer dans un cas concret si ce concept se trouve ou non réalisé. » Pour le physicien, pour l'usage du physicien, c'est parler sagement; transeat! Mais continuons. S'agit-il de définir la simultanéité,

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