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sont simultanés s'ils sont perçus simultanément par quelqu'un qui observe simultanément ces deux points. Je sais bien qu'Einstein ne cherche à définir ici que la simultanéité à distance, la simultanéité d'événements produits en deux lieux différents, et qu'il regarde la simultanéité en un même lieu comme une notion première, qui n'a pas besoin de définition, chacun sachant naturellement que deux événements produits là où il se trouve lui-même et perçus par lui per modum unius, dans un acte de perception indivisé, sont deux événements simultanés 1. Mais par là même qu'il emploie le même mot «< simultanéité » pour la simultanéité à distance et pour la simultanéité en un lieu donné, il atteste qu'il a dans l'esprit un concept de la simultanéité qui est le même dans les deux cas, et qui par suite est simplement répété, non expliqué, quand on définit ce qui est « simultané » en A et B par ce qui est perçu << simultanément » en M... C'est qu'en réalité il ne s'agit pas d'une définition proprement dite, mais d'une méthode de mesure ou d'un critère expérimental de la simultanéité ; on ne cherche nullement à définir la simultanéité, on suppose la simultanéité déjà connue, on fait appel pour cela à la notion (confuse mais véridique) que le sens commun nous en donne; et l'on cherche un moyen ou une méthode de constater par des mesures sensibles si cette simultanéité est réalisée ou non dans tel cas; (et certes, il n'y a nulle faute logique à se servir de la constatation d'une simultanéité en un lieu donné comme de critère expérimental d'une simultanéité à distance.) Mais une fois qu'on a inventé une telle méthode, on déclare qu'elle constitue la définition même, la seule définition de la simultanéité qui présente un sens (pour le physicien, et sans

1. Cette simultanéité en un même lieu (coïncidence spatio-temporelle) est pour Einstein une simultanéité absolue, c'est-à-dire valable également pour les observateurs de n'importe quel système de référence.

doute aussi pour le non-physicien !) Et l'on substitue brutalement cette « définition » devenue intangible à la notion de sens commun qu'elle suppose,

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et

qu'elle va renverser, quand on l'appliquera telle quelle à des cas où elle ne convient plus : ce qui fait un bel exemple de prestidigitation logique. A vrai dire, en refusant de chercher une définition de la simultanéité en un lieu donné sous prétexte que cette notion est évidente par elle-même, on a relégué à l'arrière-plan le concept naturel de la simultanéité (l'objet de pensée, la nature intelligible désignée par le mot simultanéité) pour ne retenir que la perception sensible de celle-ci, autrement dit la simultanéité sentie, le concept lui-même, dont l'esprit ne peut se passer, demeurant toujours là, mais en fraude et non défini, de telle sorte que par la suite on pourra d'un cœur léger, et sans même s'en apercevoir, le détruire tout en s'en servant. Tant il est vrai que dans l'usage commun et dans l'usage des sciences on peut bien, selon le précepte de Pascal, ne pas définir, discuter ni élucider les notions premières, mais qu'en philosophie il est indispensable de le faire, pour ne pas s'exposer à mettre la main sur un scorpion en croyant prendre un œuf; rien n'étant plus utile ici que d'avoir de ces notions je ne dis pas une définition parfaite, ce qui est impossible, mais du moins une définition descriptive qui les délimite exactement, et empêche de les confondre avec ce qui n'est pas elles.

Quoi qu'il en soit, nous voilà en possession de la « définition » physique de la simultanéité (à distance). Que va-t-il s'ensuivre? Supposons que les deux éclairs A et B sont simultanés par rapport à la voie, c'est-à-dire que les rayons lumineux issus des points A et B se rencontrent au milieu M de la distance AB comptée le long de la voie ».

« Supposons maintenant qu'un train extrêmement long se déplace le long de la voie avec une vitesse dans

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la direction indiquée sur la figure. » Les voyageurs prendront ce train lui-même comme système de référence (système de coordonnées). Mais alors, si M' est le milieu du secteur AB sur le train en marche, «<ce

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point M' coïncide bien avec le point M à l'instant où se produisent les éclairs (instant compté par rapport à la voie); mais il se déplace ensuite vers la droite sur le dessin avec la vitesse du train. Si un observateur placé dans le train en M' n'était pas entraîné avec cette vitesse, il resterait constamment en M, et les rayons lumineux issus des points A et B l'atteindraient simultanément, c'est-à-dire que ces rayons lumineux se croiseraient juste sur lui. Mais en réalité il se déplace (par rapport à la voie) et va à la rencontre de la lumière qui lui vient de B, tandis qu'il fuit devant la lumière lui venant de A. L'observateur verra donc la première plus tôt que la seconde. Les observateurs qui prennent le chemin de fer comme système de référence arrivent à cette conclusion que l'éclair B a été antérieur à l'éclair A.

Nous arrivons donc au résultat capital suivant :

Des événements simultanés par rapport à la voie ne le sont plus par rapport au train, et inversement (relativité de la simultanéité). Chaque système de référence (système de coordonnées) a son temps propre 1. »

1. A. EINSTEIN, La Théorie de la relativité restreinte et généralisée, traduction française, Gauthier-Villars, 1921, 10 mille, p. 21-22. Nous traduisons wichtige Ergebnis par « résultat capital », qui rend mieux l'allemand que fait capital ».

5. Tenons ce raisonnement pour correct. Que prouvet-il? Que la simultanéité ainsi mesurée est relative. Mais la simultanéité ainsi mesurée suppose qu'on a admis dans tous les systèmes, aussi bien dans le système considéré comme en mouvement (train) que dans le système considéré comme en repos (voie), cette convention librement posée que la vitesse de la lumière par rapport au système est la même dans toutes les directions ; (c'est pourquoi l'observateur en M',s'il ne reçoit pas en même temps la lumière issue de A et la lumière issue de B, dit : les deux éclairs n'étaient pas simultanés). Or on a bien le droit de faire des conventions libres, mais pas de s'imaginer que le réel est tenu de s'y conformer. Tant qu'on n'a pas démontré (et c'est bien impossible) que la convention de l'invariance de la vitesse de la lumière en toutes directions (isotropie de la propagation de la lumière) pour tout système d'inertie quelle que soit la vitesse de celui-ci, répond au comportement réel de la lumière, le « résultat capital »> qu'Einstein trouve au bout de son raisonnement signifie tout bonnement qu'en nous tenant par hypothèse à la méthode de mesure décrite plus haut, et choisie une fois pour toutes, notre appréciation de la simultanéité, la manière dont la simultanéité apparaît à nos sens, est forcément relative et varie avec le mouvement de l'observateur par rapport aux événements observés.

1. Ce principe de l'isotropie de la propagation de la lumière dans tout système en mouvement de translation uniforme est le postulat fondamental de la théorie de la relativité restreinte, le second postulat de cette théorie (entraîné immédiatement par le premier) étant celui de la constance absolue de la vitesse de la lumière dans le vide, pour tous les systèmes de référence en translation uniforme les uns par rapport aux autres. Cette vitesse est ainsi de 300.000 km. sec. par rapport à n'importe quel fragment de matière en translation uniforme (supposé choisi comme système de référence). Pour emprunter un exemple M. Eddington, une particule ß, émise par du radium, peut se mouvoir avec une vitesse de plus de 200.000 km. sec.; mais pour un observateur qui lui serait fixé, la vitesse de la lumière serait encore de 300.000 km. sec »

A s'en tenir à cette signification fort acceptable, on distinguerait donc de la simultanéité réelle et du temps réel1 une simultanéité apparente et un temps apparent (ou des temps apparents) que la physique, à la suite de certaines conventions, prendrait pour objet de ses mesures 2. Quelle que soit la valeur des idées d'Einstein au point de vue scientifique, cela suffirait en tout cas à apaiser les scrupules des philosophes, et cela suffirait aussi, sans doute, à la théorie de la relativité prise comme pure construction physico-mathématique, encore que cela ne nous induise à aucun de ces retournement intellectuels où le zèle amer de M. Langevin se complat.

Mais le « résultat capital » invoqué par Einstein a un tout autre sens aux yeux des relativistes, lesquels entendent bien travailler sur le temps « réel » et sur la simultanéité « réelle »3 : donnant à ce « résultat », plus

1. Je parle de ce que les anciens appelaient le temps externe, temps du premier mobile », ou de l'univers pris dans son ensemble, le mouvement du premier mobile étant la mesure réelle de tout mouvement et de tout repos ici-bas. «Unitas temporis, et instantis, vel e iam pluralitas eorum, non accipitur secundum quoscunque motus, sed secundum primum motum cœli, qui est mensura omnis motus, et quietis. (Saint THOMAS. Sum. theol., III, 75, 7, ad 1.)

2. Ces temps apparents, en relativité restreinte, ne seraient autres que le mouvement des horloges fictives qu'on imagine synchronisées par signaux optiques de la façon indiquée par la théorie dans les divers systèmes en translation relative uniforme.

En disant que les simultanéités disloquées, les temps ralentis et les longueurs contractées d'Einstein sont des simultanéités, des durées et des longueurs apparentes, nous n'entendons point désigner par là une apparence subjective provenant de la façon dont les choses agissent sur nos sens et relevant des lois de la perception sensible, nous pensons à des êtres de raison, — ayant leur fondement dans les apparences sensibles, construits par la science suivant certains principes et certaines conventions. C'est un peu, transposée comme il convient, la distinction établie par le vocabulaire kantien entre le Schein et l' Erscheinung.

3. Non qu'ils croient au réel au sens où la philosophie de l'être entend ce mot, mais au contraire parce que se refusant à considérer un tel réel (par opposition auquel se caractériserait l'apparent), toute la réalité passe de fait, chez eux, à l'apparent lui-même (au « phénomène »). Le vice logique que nous relevons ici, et qui vient

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