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ou moins consciemment, valeur et signification philosophique, ou proprement physique (au sens où la physique est une philosophie de la nature), ils entendent que la simultanéité elle-même, dans ce qui la constitue intrinsèquement, est relative, parce que pour ces petits-neveux de Kant ce qui constitue intrinsèquement la simultanéité n'est autre chose que son apparence, l'apparence que nos sens et nos mesures sensibles saisissent régulièrement sous ce mot, sorte que deux mêmes événements, pris selon qu'ils existent dans la nature, selon leur relation dans la réalité même du flux du devenir, sont réellement ou ne sont pas simultanés, sont à la fois et ne sont pas simultanés, suivant le système de référence auquel on les rapporte. Et qu'on le tourne et retourne comme on vouil faut avouer que c'est là un pur non-sens.

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Ce qui est en jeu ici, c'est tout simplement l'intelligence même et la différence spécifique de la nature humaine. Pour la métaphysique larvée que professent non seulement les relativistes, mais un grand nombre de savants modernes, il n'y a rien d'autre dans les choses (dans les objets de science, dans les « phénomènes ») que ce que les sens comme tels en aperçoivent ; et l'intelligence, au lieu de percevoir elle-même au dedans des choses, par delà le sensible, un contenu

du refus de distinguer réalité et apparence, se rencontre dès l'origine des spéculations d'Einstein sur la relativité. Il explique par exemple (la Théorie de la relativité, chap. III) que la trajectoire d'une pierre qu'on laisse tomber de la fenêtre d'un train étant vue par le voyageur (si on néglige la résistance de l'air) comme une ligne droite, et par un piéton comme une parabole, il n'y a aucun sens à prétendre distinguer ce qu'est cette trajectoire en réalité et ce qu'elle est en apparence: elle est en réalité parabole par rapport à un système et ligne droite par rapport à un autre. Mais non : elle est en réalité ce qu'elle est comme figure tracée dans l'espace mathématique, immobile par définition, autrement dit ce qu'elle est pour un observateur qui serait au repos absolu. (Quand même, ce qui est une tout autre question, il nous serait absolument impossible de vérifier expérimentalement un cas de repos absolu, et de savoir par conséquent ce que cette trajectoire est en réalité).

intelligible, ne fait que coordonner le sensible sous des formes vides: au lieu donc de se servir des sens pour monter à un objet qui lui soit propre, elle est au service des sens pour malaxer, polir et usiner leur objet, et lui donner le dernier fini industriel. Voilà le grand retournement que nous devons à Kant, et qui consiste à vrai dire dans une brutalisation de la science humaine : la notion d'animal raisonnable se trouvant dès lors entendue dans un sens absurde, et l'homme, le savant moderne, étant désormais regardé comme un pur vivant sensitif pourvu d'une rallonge rationnelle et unifiante, autrement dit comme une brute pensante.

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Y a-t-il un concept de la simultanéité, qui ne soit pas une forme vide ou un simple nom, mais qui nous présente un contenu intelligible, un objet de pensée, une nature? De cette chose la simultanéité qui appartient au monde sensible et qui est d'abord saisie par les sens (à titre de « sensible commun »), avons-nous, grâce à l'abstraction, grâce à la lumière de l'intellect actif faisant jaillir des images l'intelligible qu'elles enfermaient en puissance, une perception intellectuelle? Alors le sens commun ou l'intelligence en son jeu instinctif et spontané nous dit que deux événements sont simultanés quand ils ont lieu « en même temps » ou « au même instant », et la philosophie ne pourra que reprendre cette définition en l'élaborant et en la rationalisant, de manière qu'elle puisse subsister par rapport à toute durée, même aux durées qui, telle la durée des anges, telle surtout l'éternité de Dieu, sont essentiellement différentes de notre temps. Elle dira par exemple, en entendant, par « instant » l'indivisible de durée en quelque durée que ce soit 1, que deux choses sont

1. Ainsi toute l'éternité divine est un unique instant qui dure sans commencement ni fin, et qui coexiste à toute la succession du temps. Ainsi encore un même instant du temps discontinu des esprits purs (instant qui dure) peut coexister à une tranche plus ou moins longue de notre temps. Dans notre durée, au contraire,

simultanées si à un instant désigné dans la durée propre d'un être, l'une est donnée dans cette durée, et l'autre est aussi donnée, soit dans cette durée soit dans une autre. Ainsi un philosophe s'intéressant aux questions qui concernent le monde des formes pures dira qu'il y a simultanéité entre le déroulement des événements du monde matériel et la connaissance que les esprits purs ont de ceux-ci par leurs idées infuses, cette connaissance et ce déroulement ayant lieu pourtant l'un et l'autre dans des durées essentiellement différentes à tel instant désigné dans le temps de la matière, tel événement est donné dans celle-ci, et telle perception est donnée dans l'intelligence angélique. A l'instant désigné, ces deux choses sont ou ne sont pas; la simultanéité, ainsi définie dans ce qui constitue intrinsèquement son essence, refuse sous peine d'absurdité toute relativité.

Dira-t-on une telle définition de la simultanéité est vaine en elle-même, parce que la proposition « à l'instant où une montre marque telle heure à New-York, tel événement a lieu à Paris » n'a pas de sens, un même observateur ne pouvant pas être à la fois à New-York et à Paris pour voir la montre ici et l'événement là? Ce serait tomber dans l'erreur sensualiste dénoncée tout à l'heure, oublier que la simultanéité dont nous parlons, la nature, la sorte d'être appelée simultanéité, n'est pas un objet d'imagination ou de sensation, mais un objet de concept, un objet d'intelligence, et que l'intelligence se représente précisément à la fois (ou comme objet d'un seul et même acte d'appréhension intellectuelle), quand elle conçoit leur simultanéité, l'événement qui a lieu à New-York et celui qui a lieu à Paris elle les voit à la fois, je dis abstractivement et dans l'existence idéale qui convient aux pures notions,

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l'instant ne dure pas, il est la limite indivisible entre le temps avant et le temps après.

s'il s'agit de l'intelligence humaine ; je dirais intuitivement et dans l'existence actuelle s'il s'agissait de l'intelligence angélique 1.

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1. Un idéaliste répondrait sans doute que la simultanéité ne peut se concevoir que par rapport à une conscience (ce qui est très faux, car le fait d'être connues ou non connues, d'être en rapport ou non avec une conscience, ne change rien à ce que les choses sont). On lui demandera alors ce qu'il advient de la simultanéité par rapport à la conscience divine, et s'il faut dire qu'au regard de Dieu lui-même l'expression tel événement arrivé au Calvaire et tel événement arrivé au Temple ont été simultanés », « tel événement arrivé à Éphèse et tel événement arrivé à Rome ont été successifs n'a aucun sens? Si ces expressions ont un sens par rapport à une conscience » qui voit tous les lieux à la fois et dont les ⚫ perceptions » ne dépendent pas de la vitesse de transmission de la lumière, alors la simultanéité « perçue par cette conscience. est la simultanéité réelle, et c'est une simultanéité absolue. Quelqu'un répond: « Mais Dieu voit tout ensemble, le passé, le présent et l'avenir? 11 Dieu voit tout ensemble quant à son acte de connaissance, certes, mais quant aux choses connues il ne voit pas que le passé, le présent et l'avenir, Adam et M. le capitaine Metz sont ensemble ou simultanés.

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D'autres pensent que si nous n'admettons pas d'ordinaire que deux événements, successifs dans le temps propre d'un système, peuvent être simultanés ou successifs en un ordre inverse dans le temps propre d'un autre système, c'est seulement en raison du principe de causalité, et pour éviter que l'effet puisse se trouver antérieur à la cause; en sorte que le caractère absolu admis d'ordinaire pour la notion de simultanéité tient à l'hypothèse implicite d'une causalité pouvant se propager avec une vitesse infinie, à l'hypothèse qu'un événement peut intervenir instantanément comme cause à toute distance.» (P. LANGEVIN, La Physique depuis vingt ans, p. 276). Cela signifie que ces auteurs ont complètement perdu le concept propre de la simultanéité, lequel est entièrement déterminé sans recours d'aucune sorte à la notion de causalité.

Il est, d'autre part, affligeant pour l'esprit d'entendre un savant mathématicien comme M. Borel énoncer les pensées suivantes : Les lecteurs de ce Livre se convaincront en outre que les habitudes d'esprit qui nous ont conduits à nous figurer que nous avons la notion du temps en soi, indépendamment du lieu, sont peut-être bien de simples préjugés, dus à une généralisation hâtive et injustifiée des observations vulgaires faites à l'échelle humaine. En fait, ces observations n'ont pas plus de valeur que celles qui nous montrent, à une première approximation, la terre comme plate ou, si l'on préfère, les verticales en des points voisins comme rigoureusement parallèles. Celui qui a fait cette observation du parallélisme des verticales a de la peine à concevoir l'existence d'hommes vivant aux antipodes; il n'y parvient que par une réflexion portant sur un ensemble complexe de phénomènes ; il en est de

Dès que nous nous donnons idéalement une durée, nous nous donnons aussi la simultanéité conçue et définie comme on vient de dire.

L'objet de pensée ainsi défini répond-il au réel sen

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même pour la notion du temps. (E. BOREL, préface à la trad. française du livre d'Einstein, la Théorie de la relativité mise à la portée de tout le monde, p. 15).

Il n'y a rien de commun entre le cas de la notion de « verticale», ou de haut et de bas», et le cas de la notion de « temps » ou de simultanéité ».

Dans le concept lui-même de verticale, ou dans celui de haut et de bas, il y a relation à un point de vue dans l'espace: de même que dans le concept de « parallèle est inclus par rapport à une ligne ou à une surface, ou que dans le concept de « à droite » ou « à gauche est inclus par rapport à un sujet (à un observateur » dans l'espace), de même, dans le concept de haut ou de bas se trouve inclus par rapport à tel ou tel sujet (à tel ou tel système de repérage). La peine que certains ont eue jadis à admettre l'existence d'hommes vivant aux antipodes intéressait en réalité l'imagination, nullement l'intelligence, l'idée d'un haut et d'un bas absolus se rapportait à une certaine image du monde, due aux observations» dont parle M. Borel, nullement au concept même de haut et de bas.

Au contraire dans le concept lui-même (je ne parle pas ici des méthodes de mesure, je parle du concept, de la notion intelligible, naturelle et antérieure à ces méthodes), dans le concept lui-même de simultanéité ou de temps il n'y a aucune relation à un point de vue dans l'espace. Cette relation est entièrement extrinsèque au concept, ajoutée à lui (per accidens) par les conditions de la mesure sensible, qui suppose nécessairement un observateur placé en tel ou tel lieu. Supprimons l'espace, considérons la succession des pensées qui se déroulent dans deux esprits, nous concevons d'une manière parfaitement déterminée, et sans rien modifier à notre concept de simultanéité, ce qu'est, dans le cas de ces deux esprits, penser ceci ou cela en même temps. Les « observations vulgaires faites à l'échelle humaine et leur généralisation hâtive et injustifiée n'ont absolument rien à voir avec l'habitude d'esprit qui nous fait tenir la simultanéité pour absolue. Cette « habitude d'esprit est une nécessité objective. Il y a contradiction interne à supposer deux mêmes événements qui, pris selon la réalité intrinsèque du devenir, seraient (je ne dis pas paraîtraient) seraient en réalité simultanés et en réalité successifs selon la condition spatiale (état de mouvement) où se trouve l'observateur.

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La fiction du solide indéformable qui permettrait de transmettre instantanément un signal n'intervient nullement, elle non plus, comme le croit M. Becquerel, dans la notion (naturelle et philosophique) du temps absolu et de la simultanéité absolue. Elle intervient et c'est tout autre chose dans une Mécanique qui prétend atteindre avec nos mesures ce temps absolu et cette simultanéité absolue,

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