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notre nature elle-même ; et l'on ne peut imaginer pire dégât. C'est la généralisation, sur une grande échelle, de l'opération tentée par Kant et ses successeurs sur les principes suprêmes de la raison; amener l'homme à douter de l'évidence rationnelle, d'abord en ce qui concerne l'Être divin, la Réalité par excellence, ensuite en ce qui concerne toute réalité, et le monde même de la science positive. Selon le mot de M. Lan- . gevin, c'est une amputation, non pas de préjugés hérités du langage ou des Grecs (qui ont bon dos), mais une amputation de la faculté intellective elle-même

Il y a quelques années, on s'amusait à répéter : Défends ta peau contre ton médecin. Le monde moderne est contraint de se dire à lui-même, et c'est moins drôle Défends ta raison contre tes savants. La suprématie des mathématiques depuis trois siècles n'a pas tourné au bien de l'esprit. Il ne s'agit plus aujourd'hui de se saisir de l'être créé, voire de l'épuiser par l'intelligence; il s'agit de le reconstruire librement, et de jouer au démiurge mathématicien : dum deus calculat, fit mundus. Ce jeu créateur intéresse plus que le vrai. Un algébriste y réussit d'ailleurs bien plus aisément encore qu'un métaphysicien : faute de Spinoza, nous avons Einstein, et tout un peuple court après lui. La science physico-mathématique, mal entendue, achève ainsi de faire perdre à la raison le goût de l'être ; exerçant sur elle un empire tyrannique, par son illusoire altitude et sa fausse délectation elle la dégoûte de la sagesse. En même temps elle met le monde sensible au service de nos désirs.

La science, même la plus mélangée d'hypothétique et de probable, même la moins élevée en intellectualité, la science est chose bonne en elle-même, et qui détient une étincelle divine. On a vu toutefois ce qu'elle peut produire, lorsqu'elle est employée par l'homme, en fait de ruines matérielles et de destructions sanglantes. Les désastres qu'en usant d'elle les apprentis

sorciers peuvent provoquer dans l'ordre de l'esprit, pour être invisibles, ne sont pas moins énormes.

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A ce mal il n'est qu'un remède la vertu immunisante de la véritable métaphysique.

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Il n'est pas possible de descendre dans le détail du monde matériel sans mêler à la science une part très considérable de probable et de simple opinion. Mais il n'est certes pas impossible, en droit du moins, à condition d'inventer précisément les hypothèses convenables, et à condition de tout reprendre héroïquement depuis les origines, d'assimiler à une saine philosophie de la nature l'immense matériel de vérités partielles accumulé par la Physique moderne, depuis Galilée jusqu'à Einstein, et de mettre ainsi notre Connaissance du monde sensible en continuité avec la Métaphysique. Pour que cette possibilité devienne un fait, il ne faut qu'un homme de génie, à l'esprit aussi vaste que Leibniz, mais plus honnête, et qui soit aussi doué pour l'abstraction que pour l'imagination, aussi intègre dans les disciplines de l'intelligence et instruit de la tradition philosophique qu'informé des découvertes modernes et de l'histoire des sciences...

Plaira-t-il à Dieu, qui a laissé ce bas monde à nos disputes, et à qui nos théories physiques semblent importer peu, de susciter un jour un tel penseur? En tout cas, et dès à présent, ce que la Philosophie première et une sage Critique de la connaissance nous permettent de faire, et cela suffit, c'est de distinguer convenablement la réalité physique elle-même des êtres de raison que la Physique se construit pour ses besoins, et de nous rendre ainsi capables de regarder avec admiration Einstein pur physicien, et avec une entière aversion Einstein pseudo-métaphysicien.

1922-1924.

CHAPITRE VIII

LA NOUVELLE THÉODICÉE AMÉRICAINE

D

I

EPUIS un demi-siècle, on voit se développer dans les pays anglo-saxons, en Amérique plus encore peut-être qu'en Angleterre, une activité philosophique qui mérite la plus sérieuse attention. Non qu'elle ait contribué, jusqu'à présent du moins, à élever beaucoup le niveau de la spéculation: privée malheureusement de toute haute tradition formatrice,

c'est sur le fonds de Hegel, de Lotze, de Mill, de Renouvier, maîtres eux-mêmes bien indigents, qu'elle a principalement travaillé, ses prétentions à l'ingénuité, à une vision directe, à une sauvagerie fraîche et joyeuse bousculant les vieux préjugés, trahissent trop souvent, dans le pays de Walt Whitman surtout, une rusticité auprès de laquelle les philosophes sensualistes que Platon voyait accolant le tronc des arbres semblent subtils et raffinés. Cependant les foisonnements les plus barbares ont chance de comporter des possibilités de renouvellement, et la vigueur naturelle de l'intelligence doit bien finir, au bout d'un certain temps, par retrouver sinon les solutions, au moins les problèmes essentiels.

William James est à peu près le seul philosophe américain qui soit bien connu chez nous du public

cultivé, par ses propres ouvrages et par les études consacrées en France au pragmatisme, en particulier par le William James de M. Boutroux et le Pragmatisme et Modernisme de M. Bourdeau. Cependant la célébrité qu'il a en Europe est peut-être disproportionnée à la valeur réelle de sa pensée ; en tout cas, je crois que l'effort d'autres philosophes du nouveau monde, ceux qu'on appelle les néo-réalistes, est riche de promesses plus sérieuses. Ils ont le mérite de s'être affranchis de l'absurde prétention de changer toutes les valeurs philosophiques par la grâce du pragmatisme, et le mérite beaucoup plus grand encore d'avoir discerné et dénoncé la commune erreur fondamentale

qui vicie les doctrines modernes les plus opposées : l'idéalisme et le subjectivisme. M. Perry et M. Spaulding, en soumettant à une analyse serrée l'idée de relation, et en restituant le mystère propre et irréductible de la connaissance : l'indépendance de l'immanent, comme ils disent, (l'indépendance, à l'égard de la pensée, de l'objet immanent à la pensée par la connaissance), M. Marvin, en retrouvant à sa manière la grande idée aristotélicienne de l'impossibilité d'absorber dans les lois universelles et nécessaires de la science la contingence des événements individuels, ont mis le doigt sur quelques-uns des ressorts vitaux de la spéculation rationnelle. Il est très souhaitable que la conversation entre eux et les scolastiques, entamée par un livre récent-et fort remarquable-du R. P. Kremer1, se poursuive activement.

M. Jean Wahl traite sous une forme plus purement descriptive et historique du « pluralisme» anglo-saxon en général 2, Son travail très complet et très documenté ouvre de bien curieuses perspectives, où la réflexion

1. René KREMER, le Néo-réalisme américain, Louvain, 1921. 2. Jean WAHL, les Philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique, Paris, 1921. La plupart des textes cités dans le présent chapitre sont tirés de cette brillante thèse.

trouverait profit à s'attarder. Il ne confirme que trop, en particulier, cette affligeante constatation que la philosophie moderne tend à se subordonner de plus en plus aux divisions géographiques et nationales. Tendance singulièrement fortifiée par la confusion, fort répandue de nos jours, de la philosophie avec l'art, et surtout par l'influence du pragmatisme et de l'antiintellectualisme; ceux-ci, en substituant, substituant, comme faculté philosophique, le système vaso-moteur et viscéral du philosophe à son intelligence, ne peuvent que livrer la philosophie au particularisme des tempéraments nationaux. Sans doute ce particularisme s'est-il toujours fait sentir, il est même, dans une certaine mesure, un signe de vitalité, - parce que l'intelligence, si elle « pense sans organe », baigne dans un milieu sensitif et organique et dans un milieu social d'où elle tire ses aliments. C'est là un exemple de cette causalité matérielle, dans laquelle les dispositions du « sujet » humain réagissent par accident sur la « forme » qu'il sert. Mais ce qui est grave, c'est que le tempérament national passe peu à peu au rang de règle formelle de la philosophie elle-même, et prétende atteindre son essence. Fichte ne mettait-il pas ses auditeurs en demeure de choisir entre le Devenir germanique et la « substance morte » des Latins, par une pure option de la Volonté, afin de faire voir s'ils sont de libres hommes allemands ou des esclaves welches ? Le cours entier de la philosophie depuis un siècle reste commandé, hélas, par ce choix germanique... Il est très remarquable en tout cas qu'à une époque où les progrès mécaniques et techniques assurent entre les peuples des communications matérielles d'une facilité inouïe, ces communications matérielles qui devaient, d'après l'idéologie démocratique, produire de soi l'union des âmes, — la philosophie se montre précisément beaucoup moins universelle, beaucoup moins humaine, beaucoup plus asservie aux caractéristiques nationales qu'elle n'était au

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