Images de page
PDF
ePub

saurait, isolée de son contexte et prise absolument, être tenue pour la désignation valable de la doctrine épistémologique que nous défendons. Cette doctrine, de quelque façon qu'on la désigne, est tout simplement celle des thomistes, et en particulier de Jean de Saint-Thomas.

Ajoutons qu'une autre erreur matérielle s'est glissée dans la recension du Procès de l'Intelligence publiée par les Archives de Philosophie. Comme il est aisé de s'en convaincre en se reportant aux pages 114-115 et 119-120 du présent ouvrage, il est absolument inexact que nous ayons prétendu, comme on nous le fait dire, (Archives, p. 37), que la connaissance par sympathie est « exclusivement réservée à l'ordre surnaturel », ce qui eût été une inadvertance un peu forte, les textes de saint Thomas que nous citons à ce propos s'appuyant eux-mêmes sur l'exemple aristotélicien du tempérant jugeant per connaturalitatem des choses de la tempérance. Ce que nous avons soutenu, et qui est tout différent de l'affirmation sommaire qu'on nous prête, c'est que cette connaissance ne peut pas légitimement servir d'instrument philosophique, et qu'une connaissance naturelle de Dieu et du suprasensible par mode de connaturalité ne peut fournir qu'un mimétisme infra-rationnel et essentiellement inadéquat de la véritable métaphysique. Il est trop clair que la connaissance abstraite est très imparfaite au regard d'une connaissance intuitive comme celle des esprits purs, nul n'a plus insisté sur cette imperfection que saint Thomas. Mais cela ne prouve point que cette imperfection doive être << supplémentée » dans l'ordre spéculatif par la connaturalité affective, cela prouve seulement que nous sommes des hommes.. Intellectus humanus est infimus in ordine intellectuum, et maxime remotus a perfectione divini intellectus.

Nous avons la confiance qu'il nous aura suffi de signaler au R. P. Picard les deux erreurs matérielles que nous rele. vons dans cette note, erreurs qui ne peuvent résulter que d'une lecture trop hâtive, pour qu'il veuille bien faire auprès de ses lecteurs les rectifications nécessaires.

III

SUR L'INTERPRÉTATION

DE LA THÉORIE DE LA RELATIVITÉ

1. Dans un article publié par la Revue Universelle (1er avril 1924), nous avions critiqué la théorie einsteinienne de la simultanéité non seulement quand à sa valeur philosophique, mais quant à sa logique interne, en nous ralliant à l'interprétation de la théorie de la relativité défendue par M. Bergson d'une façon si subtile et si brillante. A la suite des remarques qui nous ont été faites 1, et d'une réflexion plus approfondie, il nous semble maintenant qu'il faut renoncer à cette interprétation, et reconnaître que le raisonnement d'Einstein procède sans contradiction (à partir d'un postulat philosophiquement tout à fait irrecevable). Nous voudrions indiquer ici le plus brièvement possible quel est selon nous l'état de la question. Tout le débat est dominé, comme on le verra, par le sens que l'on donne (de façon plus ou moins implicite) au principe de relativité, tel qu'il est communément admis en Mécanique et plus généralement en Physique.

2. Remarquant que tout système de référence est, par définition, pris pour immobile à comparaison de ce qu'il sert à repérer, et par suite que tout observateur, si on le

1. Nous remercions vivement nos aimables correspondants, M. François Croze, le savant physicien de l'Université de Nancy. aux observations duquel nous sommes particulièrement redevables, M. Fernand Renoirte, professeur à l'Université de Louvain, M. André Metz, des communications qu'ils ont bien voulu nous adresser.

prend pour réellement observant, pour un être vivant et conscient qui effectue sur le monde des mesures et des observations par rapport au système où il se trouve, est par là même pris pour immobile à comparaison de tout le reste, M. Bergson soutient qu'à entendre logiquement la théorie de la relativité il faut dire que les observateurs de tous les systèmes, dès lors qu'on les prend pour exerçant réellement leur activité d'observateurs, font sur le temps les mêmes constatations et les même mesures, bref sont à ce point de vue interchangeables », étant chacun, aussitôt qu'on le fait vivant et observant, observateur immobile par rapport auquel tout le reste est repéré2. Quant aux observateurs des autres systèmes, qui, étant en mouvement par rapport à lui, font sur les grandeurs temporelles des constatations et des mesures différentes, par là même qu'ils sont pris comme en mouvement, et donc que leur système n'est pas actuellement, n'est que virtuellement système de référence, ce ne sont pas des observateurs vivant et observant, ce sont des observateurs virtuels ou « fantasmatiques », des observateurs-mannequins requis par la théorie réellement observant pour permettre à l'observateur du système, quel qu'il soit, choisi comme système de référence, de déterminer à son point de vue une mesure supposée

[ocr errors]

[ocr errors]

1. Signalons ici, et évitons, ia possibilité d'une confusion. Quand un corps A est en mouvement par rapport à un corps B, on peut dire que ces deux corps sont en mouvement l'un par rapport à l'autre, que B est en mouvement par rapport à A comme A est en mouvement par rapport à B :on veut dire alors qu'on peut prendre indifféremment A ou B comme origine d'un système de coordonnées, par rapport auquel le mouvement sera repéré : A est en mouvement par rapport à B pris comme origine d'un système de coordonnées, B est en mouvement par rapport à A pris comme origine d'un système de coordonnées.

Mais laissons à A (ou à B) son rôle d'origine d'un système de coordonnées. Il faut dire alors que si B (ou A) est en mouvement par rapport à A (ou à B), par contre A (ou B) est immobile à comparaison de B (ou de A), puisque c'est par rapport à A (ou à B) que le mouvement est repéré.

En ce sens il est bien vrai que si un corps est pris comme en mouvement par rapport à un observateur, cet observateur est pris comme immobile à comparaison de ce corps.

2. Préfère-t-on parler d'appareils enregistreurs plutôt que d'observateurs, il en ira tout de même : M. Bergson distinguera l'appareil enregistreur réellement enregistrant, et l'appareil enregitreurs fictif ou fantasmatique ».

faite dans un système et par rapport à un autre système que le sien, de façon à se construire une représentation de l'univers « indépendante de tout système de référence », c'est-à-dire qui vaille également pour lui et pour tous les observateurs possibles et imaginables.

Cette interprétation de la théorie de la relativité brise la figure sensible de l'univers en autant de vues discontinues et hétérogènes qu'il y a d'observateurs réellement observants. C'est ce qu'on pourrait appeler une conception pluralistique » de l'univers du physicien. « Dans la théorie de la relativité, écrit M. Bergson, il n'y a plus de système privilégié. Tous les systèmes se valent. N'importe lequel d'entre eux peut s'ériger en système de référence, dès lors immobile. Par rapport à ce système de référence, tous les points matériels de l'univers vont encore se trouver les uns immobiles, les autres animés de mouvements déterminés mais ce ne sera plus que par rapport à ce système. Adoptezen un autre : l'immobile va se mouvoir, le mouvant s'immobiliser ou changer de vitesse ; la figure concrète de l'univers aura radicalement changé. Pourtant l'univers ne saurait avoir ces deux figures en même temps ; le même point matériel n'est pas, en même temps, immobile et mouvant. Il faut donc choisir, et du moment que vous avez choisi telle ou telle figure déterminée, vous érigez en physicien vivant et conscient, réellement percevant, le physicien attaché au système de référence d'où l'univers prend cette figure : les autres physiciens, tels qu'ils apparaissent dans la figure d'univers ainsi choisie, sont alors des physiciens virtuels simplement conçus comme physiciens par le physicien réel. Si vous conférez à l'un d'eux (en tant que physicien) une réalité, si vous le supposez percevant, agissant, mesurant, son système est un système de référence non plus virtuel, non plus simplement conçu comme pouvant devenir un système de référence réel, mais bien un système de référence réel; il est donc immobile ; c'est à une nouvelle figure du monde que vous avez affaire et le physicien réel de tout à l'heure n'est plus qu'un physicien représenté1.»

1. Revue de Philosophie, Les temps fictifs et le Temps réel, réponse à M. André Metz), mai-juin 1924. Citons la fin de cette page très remarquable: M. Langevin a exprimé en termes définitifs l'essence même de la théorie de la relativité quand il a écrit

a

3. A la racine de cette interprétation, il y a, croyonsnous, une certaine conception du principe de relativité, (nous parlons du principe de relativité admis en Mécanique depuis Descartes, non de la théorie de la relativité).

M. Bergson, dans Durée et Simultanéité, fait souvent l'hypothèse d'un système S' qui serait le duplicata pur et

(Le principe de relativité, conférence faite à la Société française des Electriciens) que « le principe de Relativité, sous sa forme restreinte comme sous sa forme plus générale, n'est au fond que l'affirmation de l'existence d'une réalité indépendante des systèmes de référence, en mouvement les uns par rapport aux autres, à partir desquels nous en observons des perspectives changeantes. Cet univers a des lois auxquelles l'emploi des coordonnées permet de donner une forme analytique indépendante du système de référence, bien que les coordonnées individuelles de chaque événement en dépendent, mais qu'il est possible d'exprimer sous forme intrinsèque, comme la géométrie le fait pour l'espace, grâce à l'introduction d'éléments invariants et à la constitution d'un langage approprié. » En d'autres termes, l'univers de la Relativité est un univers aussi réel, aussi indépendant de notre esprit, aussi absolument existant que l'univers de Newton et du commun des hommes: seulement. tandis que pour le commun des hommes et même encore pour Newton cet univers est un ensemble de choses (même si la physique se borne à étudier des relations entre ces choses), l'univers d'Einstein n'est plus qu'un ensemble de relations. Les éléments invariants que l'on tient ici pour constitutifs de la réalité sont des expressions où entrent des paramètres qui sont tout ce qu'on voudra, qui ne représentent pas plus du Temps ou de l'Espace que n'importe quoi, puisque c'est la relation entre eux qui existera seule aux yeux de la science, puisqu'il n'y a plus de Temps ni d'Espace s'il n'y a plus de choses, si l'univers n'a pas de figure. Pour rétablir des choses, et par conséquent le Temps et l'Espace, (comme on le fait nécessairement chaque fois qu'on veut être renseigné sur un événement physique déterminé, perçu en des points déterminés de l'Espace et du Temps), force est bien de restituer au monde une figure; mais c'est qu'on aura choisi un point de vue, adopté un système de référence. Le système qu'on a choisi devient d'ailleurs, par là même, le système central. La théorie de la Relativité a précisément pour essence de nous garantir que l'expression mathématique du monde que nous trouverons de ce point de vue arbitrairement choisi sera identique, si nous nous conformons aux règles qu'elle a posées, à celle que nous aurions trouvée en nous plaçant à n'importe quel autre point de vue. Ne retenez que cette expression mathématique, il n'y a pas plus de Temps que de n'importe quoi. Restaurez le Temps, vous rétablissez les choses; mais vous avez choisi un système de référence et le physicien qui y sera attaché. Il ne peut pas y en avoir d'autre pour le moment, quoique tout autre eût pu être choisi. Il est regrettable qu'une si brillante et si séduisante exégèse ne soit pas orthodoxe, et prête à la théorie plus d'intellectualité qu'elle n'en a.

« PrécédentContinuer »