Images de page
PDF
ePub

¢

(voilà l'immanence vitale, et, pour employer un mot moderne, l'«< autonomie » de l'intelligence)1, mais de la faculté d'abord fécondée, et devenue l'objet, (voilà la dépendance de l'intelligence, son « hétéronomie » à l'égard de l'objet), de la faculté qui n'est « parfaite » que parce qu'elle a été rendue l'objet lui-même (in actu primo,en tant qu'intrinsèquement déterminée à connaître), et qui ne le connaît qu'en le devenant, en l'étant activement par elle-même, en la perfection ultime de l'effluence opérative (in actu secundo).

Par cette voie et par elle seule on peut se faire une idée du mystère de la connaissance, entrevoir comment, sans aucun mélange de leur être propre, chacun gardant intacte sa nature, l'un devient l'autre, unum fit aliud, unum fit idem alteri,salvis rationibus eorum,comme dit Cajetan; et comment l'union du connaissant et du connu est ainsi beaucoup plus intime et beaucoup plus parfaite que l'union de la matière et de la forme, et d'autant plus parfaite que la connaissance est d'un ordre plus élevé 2. On comprend aussi comment est possible et comment est fondée la prétention naturelle de l'intelligence, le témoignage qu'elle se rend naturellement à elle-même d'atteindre, en atteignant ses objets, les choses mêmes indépendantes d'elle puisque, en raison de l'union immatérielle de connaissance, c'est effective

1. Ce point est admirablement mis en lumière par Cajetan, dans le texte capital où il explique pourquoi il est nécessaire que le connaissant soit le connu.

.Necessitas autem hoc ponendi, ex duabus nascitur positionibus. Altera est : unumquodque operatur secundum quod est actu (III. Physic.) Altera est: cognitum est principium specificativum cognitionis, (ex XI. Metaph.)

Ex his sequitur, quod cum cognoscens debeat esse sufficiens principium suæ propriæ operationis, quæ est cognoscere, quia hoc omnibus perfectis naturis commune est, oportet quod sit specificativum principium illius, quod est esse cognitum. » (in Sum. theol. I, 14, 1).

2. Cf. CAJETAN, in I, 14, 1: Cognoscens et cognitum sunt magis unum quam materia el forma, ut egregie dixit Averroes in 3. de Anima, comm. 5 in I, 55, 3: Quanto vis cognoscitiva est allior, tanto magis unite se habet ad cognoscibilia.

ment dans ce qu'elle a d'autre que moi, que la chose est tenue par moi: comme chose, et dans son existence concrète, par l'intuition du sens, comme nature ou quiddité, et dans ses raisons universelles, par la perception de l'intelligence.

IV. Tout cela suppose que la chose a été portée au dedans de la faculté pour la féconder. Comment donc est-elle présente dans le sens ou dans l'intellect? Sous son existence propre de chose, et telle qu'elle existe au dehors? Évidemment non. Il faut que ce soit par un signe ou une similitude d'elle-même, par un vice-objet, qui est encore elle-même mais détachée de son mode propre d'exister, et devenue principe intrinsèque de l'acte de connaître species impressa, disaient les scolastiques, image imprimée, germe du connaître.

[ocr errors]

L'objet du sens, la chose matérielle en train d'agir par ses qualités (en dépendance des agents cosmiques supérieurs) se trouvant de soi, telle qu'elle existe au dehors, proportionnée au sens, faculté organique, bref étant de soi apte à être sentie («< sensible en acte»), il suffit, pour que se produise, suivant le mode décrit ci-dessus, l'acte immanent de sensation, qu'elle soit rendue présente au dedans du sens par sa species impressa, (par sa forme détachée de sa propre existence de chose et reçue dans la faculté) grâce à l'action (transitive) de l'objet sur l'organe : le sens ainsi fécondé devient vitalement la chose, en un acte qui ayant la species impressa pour principe, a pour terme immatériellement vécu, pour terme contemplé la chose même, et quila tient ainsi sans avoir besoin d'en produire une image dans laquelle il l'atteigne en un acte qui débouche immatériellement sur la chose prise en tant même qu'elle existe au dehors et qu'elle agit sur l'organe : terminatur ad res prout extra sunt1.

---

1. Cf. JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. Phil., Phil. Nat., III. P., q. 6, en particulier p. 355,

L'objet de l'intelligence, au contraire, tel qu'il existe au dehors, où la matière offusque l'intelligibilité radicale que les choses tiennent de leur forme, « irradiation de la clarté première »1, l'objet de l'intelligence engagé dans la matérialité de la chose, n'est pas au même niveau que l'intelligence. Celle-ci le domine comme infiniment, de toute la hauteur de sa pure spiritualité. Il faudra donc, d'abord, qu'il soit dégagé de la matérialité de la chose; et pour cela que l'irradiation transfiguratrice d'une lumière intellectuelle active (intellectus agens) tombant sur les images sensibles et se servant d'elles comme d'instrument 2, en fasse jaillir, pour l'imprimer dans l'intelligence, la similitude fécondante, la species impressa de la nature ou quiddité enfermée dans la chose: l'objet de l'intelligence, qui hors d'elle n'est pas intelligible, sinon en puissance, ne devient ainsi apte à être saisi par elle (« intelligible en acte») qu'au dedans d'elle, dans la species impressa qui le rend présent en elle. Mais ce n'est pas tout. Il faudra aussi, pour passer de cette intelligibilité à l'intellection, pour terminer l'opération intellectuelle, que l'objet de l'intelligence soit encore élevé par l'intelligence elle-même, porté par elle au dedans d'elle à un degré supérieur d'actuation immatérielle, à ce degré ultime qui correspond à la parfaite spiritualité de l'intelligence en acte: alors il sera non plus seulement apte à être vécu par l'intelligence (intelligibile in actu), mais vécu en acte par elle (intellectum in actu).

C'est pourquoi l'opération de l'intelligence ne requiert pas seulement que l'objet soit présent dans la faculté par le moyen de la species impressa, et comme germe du connaître; à la différence de l'opération du sens, elle

1. Saint THOMAS, Comment. au De Divinis Nominibus de Denys, cap. 4, lect. 5.

2 Cf. JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. Phil.. de Anima, q. 10, a. 2. Phantasma est instrumentum non effectivum, sed objectivum, id est, non efficiens naturale, sed efficiens intentionale» (p. 460).

requiert encore qu'il soit présent dans la faculté comme fruit ou verbe intérieur du connaître, par le moyen d'une similitude exprimée cette fois, produite et dite au dedans, le concept, l'idée, (que nous connaissons réflexivement), la species expressa des scolastiques, — où il se trouve à l'état de suprême actualité immatérielle, proportionné en actuation à l'intelligence en acte. Une fois fécondée par la species impressa, l'intelligence profère donc en soi un concept, ou plutôt des concepts variés, grâce auxquels elle devient en acte second l'objet, sous tel ou tel de ses aspects pris à part. La connaissance intellectuelle implique ainsi une diction vitale, grâce à laquelle l'esprit brasse, détaille, inspecte, divise, tourne et retourne l'objet sous toutes ses faces pour en prendre au dedans de soi possession parfaite. Mais si cette production du concept n'a pas lieu, ainsi que le croyait Scot, par une opération distincte de la connaissance même (et comment le verbe serait-il produit, sinon dans la lumière et par la fécondité du connaître?) cependant, parce qu'elle consiste à faire, non à devenir, elle ne constitue pas formellement la connaissance, elle n'en est qu'une condition,- condition indispensable partout où l'objet n'est pas par lui-même en acte ultime d'intellection, c'est-à-dire partout ailleurs que dans le cas de Dieu intuitivement vu. L'acte vital de connaître, purement immanent comme tel, a aussi, et de par son éminence même, la vertu de produire un terme, l'intelligence dit en connaissant et connaît en disant, mais produire ou dire n'est pas de soi connaître, et la diction ou productionse termine au verbe formé, tandis que la connaissance se termine à la chose : elle débouche sur la chose, entendons sur la nature ou quiddité elle-même, saisie dans le concept, (non pas en elle-même et selon qu'elle existe au dehors, comme c'était le cas pour l'objet senti, mais dans le concept et selon qu'elle se trouve au-dedans de l'esprit). C'est ainsi que pas plus que la species impressa

le concept n'est l'objet même atteint par la connaissance1, il n'est lui aussi qu'un moyen d'atteindre l'objet 2; et l'intellection comme telle est le pur achèvement vital et qualitatif, par lequel l'âme fleurit, si je puis dire, en cela même que la chose est.

ས.

Mais si la connaissance suppose que les choses sont présentes au dedans de l'âme par une similitude d'elles-mêmes, quel est donc le mode d'existence qui leur convient là? Il ne suffit pas de dire similitude, espèce impresse, espèce expresse, il faut entrer dans certaines précisions sans lesquelles tout notre effort pour ne pas méconnaître la connaissance risquerait de rester vain. C'est ici qu'il convient d'amenuiser nos concepts, pour les rendre dignes de la subtilité de l'objet. Nous ne comprendrons rien à la connaissance si nous ne nous décidons à épurer exprès pour elle la notion même d'être ou d'existence.

Il y a un être, un exister, celui que ces mots évoquent immédiatement pour tout le monde, — qui consiste à être posé « hors du néant » ou «hors de ses causes >> pour son propre compte, de par une actualité dont on jouit soi-même, soit qu'il s'agisse d'exister en soi comme les substances, soit qu'il s'agisse d'exister en autre chose comme les accidents. Il est malaisé de trouver un nom spécial pour désigner ce mode d'exister, auquel seul peut-être nous avions songé jusqu'à présent: appelonsle provisoirement être de nature ou être de chose. - Ce n'est pas de cette façon que les choses existent dans l'âme pour donner lieu à la connaissance. Elles n'y sont pas avec leur propre être de nature, ce qui mettrait dans l'âme, comme le voulaient Empédocle et les vieux Ioniens, la matière des pierres et des arbres, et de tout le spectacle qu'elle voit; elles n'y sont pas avec

1. Terme quod, qui est connu.

2. Terme in quo, DANS QUOI l'objet est connu; la species impressa étant terme quo, PAR quoi la faculté est déterminée à connaître.

« PrécédentContinuer »