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lorsqu'une certaine composition vient par accident se joindre à son acte ; ainsi par exemple elle manque son acte quand, pour saisir un intelligible, elle exprime celui-ci en un concept complexe qui convient à un autre, ou quand, pour constituer un concept complexe, elle assemble des notes incompossibles (cercle carré, animal raisonnable ailé): alors aucun objet de pensée, aucune nature intelligible n'est posée devant l'esprit, et l'opération de l'intelligence est vaine. Hors de tels cas elle est infaillible 1.

Il suit de là qu'en face d'objets de pensée simples, tels l'être et les transcendantaux, tels aussi les genres suprêmes, l'intelligence saisit ou ne saisit pas, mais ne peut pas saisir de travers 2. Là donc où de tels objets simples ne peuvent pas ne pas être saisis par elle, parce qu'ils sont les données premières qui s'imposent à l'intelligence de tous, ce qui est avant tout le cas de l'être et de ses toutes premières déterminations, — si, rapprochant et confrontant les intelligibles simples saisis, par leur seule inspection comparative elle voit dans l'un l'exigence de l'autre, les jugements qui jailliront alors d'une telle intuition ne pourront pas ne pas être vrais, et s'imposeront à tous les esprits comme l'évidence première à laquelle est suspendue toute la vie de la raison3. On comprend ainsi l'infaillibilité absolue de la perception des premiers principes, vérités connues de soi en elles-mêmes (secundum se), parce que l'un des

1. Cf. Saint THOMAS, De Veritate, I, 12. Sum. theol., I, 17, 3; 58, 5; 85, 6.

2. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I, 85, 6: « In rebus simplicibus, in quarum definitionibus compositio intervenire non potest, non possumus decipi, sed deficimus totaliter in non attingendo, sicut dicitur in IX Met., lect. XI. » (Voir cette leçon de saint Thomas).

3. Saint THOMAS, ibid., « Circa quidditatem rei, per se loquendo, intellectus non fallitur. Et propter hoc circa illas propositiones errare non potest quæ statim cognoscuntur, cognita terminorum quidditate sicut accidit circa prima principia, ex quibus etiam accidit infallibilitas veritatis secundum certitudinem scientiæ circa conclusiones. »

termes est immédiatement de la raison de l'autre, et pour tous les hommes (quoad omnes), parce que les termes en sont naturellement entendus de chacun 1.

Cette évidence des principes indémontrables, il importe de le noter, ne s'impose à l'esprit qu'en supposant l'activité de celui-ci. Elle n'est pas toute faite dans les signes de la pensée, ce n'est pas dans l'écriture A = A qu'elle est contenue. Elle ne jaillit pas non plus de la simple contemplation d'un seul intelligible, il ne suffit pas de fixer le regard de l'intelligence sur «< ce qui est » ou sur «< ce qui est contingent » pour avoir l'intuition du principe d'identité ou du principe de causalité. Elle n'est perçue que moyennant la confrontation et la comparaison des termes intelligibles, c'est en rapprochant activement, sous le regard de l'intelligence, « ce qui est » et « qui a une nature déterminée », « ce qui est contingent », et « qui a une cause », que nous voyons et jugeons que l'un de ces intelligibles contient l'autre dans sa notion, ou est le sujet propre de l'autre. Aussi bien les thomistes enseignent-ils que si la faculté munie des notions requises suffit à percevoir les vérités connues de soi, cependant cette perception, pour avoir lieu plus facilement et avec une parfaite stabilité, requiert un habitus, non pas inné, mais acquis par l'exercice et l'industrie de la faculté 2, et qui est l'« intelligence des principes»: quia non sufficit ad veritatis assensum apprehensio simplex terminorum, sed requiritur collativa et

1. Sur les vérités évidentes par elles-mêmes (per se nota), consulter Saint THOMAS, de Veritate, q. 10, a. 12; Sum. theol., I, 2, 1 (avec le commentaire de Cajetan); I-II, 94, 2.

JEAN DE SAINT-THOMAS, Logica, II. P., q. 24, a. 4, (p. 675 et 676); q. 25, a. 2.

2. Cela n'empêche pas que l'habitus des principes puisse être dit << naturel » secundum inchoationem, en ce sens que la première perception de ceux-ci se produit aussitôt que l'intelligence (grâce aux sens et à l'abstraction) est en possession des notions requises: aussitôt connu ce qu'est tout » et ce qu'est partie », elle connaît que le tout est plus grand que la partie (Sum. theol., I-II, 51,1.)

compositiva apprehensio, quia judicium super talem compositionem cadit 1. Ne voyons-nous pas, ajoutent-ils, que des hommes à l'entendement barbare, homines valde rudes, souffrent quelque difficulté même dans l'adhésion aux premiers principes, surtout s'ils sont pressés en sens contraire par une argumentation captieuse ?

Ainsi les premiers principes n'imposent à l'intelligence leur immédiate évidence que parce que sa propre activité a mis en acte ultime d'intelligibilité leur immédiate nécessité objective. Ici encore nous retrouvons donc la même loi, qui veut que l'intelligence ne reçoive son achèvement que moyennant son activité même. Elle est vaincue par l'objet, mais l'objet en acte ultime d'intelligibilité c'est elle-même en acte ultime d'intellection. Elle est subjuguée par l'évidence de l'objet, mais l'évidence de l'objet est aussi la lumière où elle consomme parfaitement sa spontanéité vitale. Voilà pourquoi l'assujettissement à l'aveugle contrainte des formes a priori kantiennes lui répugne par essence. Elle ne peut être nécessitée que par l'évidence.

*

Il faudrait un traité complet pour développer comme il convient tous ces points de doctrine. Nous avons voulu seulement, en nous limitant aux thèses absolument essentielles, qui, étant les plus métaphysiques, sont aussi les plus exposées à être méconnues, -rassembler à grands traits les éléments de ce qu'on pourrait appeler les prolégomènes thomistes à toute critique de la connaissance.

1924.

1. JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. theol., t. VI, p. 441 et suiv. 2. Ibid., p. 440.

CHAPITRE III

L'INTELLIGENCE ET LA PHILOSOPHIE
DE M. BLONDEL '.

« Dire qu'il m'a fallu plus de vingt ans pour retrouver le sens traditionnel des termes intelligence et sagesse, dont il semblait que l'enseignement eût dû nous mettre en possession comme d'un héritage, et qu'il nous faut sans cesse acquérir comme une découverte ! » (Paroles de Victor Delbos, citécs par M. Blondel, Procès, p. 219).

« De même que, jadis, il fut dit aux Égyptiens qui se trouvaient dans une extrême disette: Allez à Joseph, pour qu'ils se procurassent le froment soutien du corps; de même, s'ils nous écoutent, tous ceux qui ont le désir de la vérité iront à Thomas... Cette nourriture est à la portée de tous.» (S. S. Pie XI, encyclique Studiorum ducem).

C

E n'est certes pas par amour de la controverse que j'entreprends d'examiner aujourd'hui les idées de M. Maurice Blondel sur l'intelligence. J'ai, en effet, pour M. Blondel cette admiration que mérite la vail

1. Conférence prononcée à l'Institut catholique de Paris, le 25 avril 1923. Nous publions dans son intégrité le texte de cette conférence, dont certains développements, placés ici entre crochets, avaient dû être retranchés, pour ne pas prolonger au delà de toute limite raisonnable le temps dont nous disposions.

lance d'une haute et ardente pensée, et cette affection non ficta que se doivent des chrétiens qui cherchent d'un même amour à servir le même Maître. Et je me reprocherais de laisser échapper une parole qui risquât de faire méconnaître la noblesse de la méditation solitaire que M. Blondel poursuit depuis de longues années, et qui doit, nous l'espérons du moins, le conduire à une revision, à une mise au point générale des idées exprimées il y a trente ans dans l'Action.

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Mais, d'autre part, l'objet commande. Ce n'est pas nous-mêmes et nos pensées d'un jour que nous adorons. Devant la vérité, nos personnes ne sont rien. Et puisqu'aussi bien M. Blondel a récemment livré au public quelque chose du résultat de ses méditations, puisque sa doctrine et c'est sa grandeur-intéresse les points vitaux de la philosophie chrétienne, puisqu'enfin nous avons affaire, depuis quelques années, non seulement à la méditation philosophique de M. Blondel, mais à une sorte de fermentation de blondélisme qui est, je dois l'avouer, d'une qualité beaucoup moins pure, je suis bien contraint de déclarer ici ma pensée sans ménagement; et je regarderais comme un péché contre la lumière (pour employer une expression chère à M. Blondel) de dissimuler quoi que ce soit des erreurs que, même sous son dernier état, la doctrine de M. Blondel me paraît contenir. Au reste, si je ne me trompe, la maxime in dubiis libertas, dont on a fait grand usage ces derniers temps, autorise la liberté de la critique non moins que la liberté de l'exposition.

Parce que je souhaite ne pas rouvrir d'anciennes controverses, je m'abstiendrai délibérément d'examiner aujourd'hui le livre de l'Action, comme de tenir compte des travaux publiés par les disciples ou commentateurs de M. Blondel; faisant le moins possible allusion à ses écrits antérieurs, je considérerai exclusivement l'étude qu'il a publiée lui-même en 1921 dans la Nouvelle Journée, et qui constitue le dernier cha

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