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dont il brille, et que nous adorons la forme que nous leur avons assignée comme leur divine habitation. Dans la stricte réalité, l'âme ne respecte pas les hommes comme elle se respecte elle-même, et en science stricte, toutes les personnes sont exposées à subir l'égale condition d'un éloignement infini. Craindrons-nous de refroidir notre amour en le regardant face à face, en sapant les fondements métaphysiques de ce temple élyséen? Ne serai-je pas un être aussi réel que les choses que je contemple? Si je suis aussi réel, je ne craindrai pas de les connaître telles qu'elles sont. Leur essence n'est pas moins belle que leur apparence, bien qu'il soit nécessaire d'organes plus subtils pour pénétrer cette essence. Bien que nous coupions la tige très courte pour la faire servir à tresser des guirlandes et des festons, la racine de la plante n'est pas pour cela indifférente à la science. Au milieu de ces charmantes rêveries, je me hasarderai pourtant à produire ce fait hardi, quoi qu'il ressemble à la momie présente aux banquets égyptiens. L'homme qui se tient fermement uni à sa pensée pense merveilleusement de lui-même : il a conscience d'un succès universel, bien que ce succès doive être acheté par des fautes particulières. Il n'y a pas d'avantages, de puissances, d'or ou de force qui puissent lui être comparés. Je n'ai pas la puissance de choisir ma condition, mais je dois me confier et m'appuyer sur ma pauvreté plus que sur votre richesse. Je ne puis faire que votre conscience soit équivalente à la mienne. L'étoile seule éblouit; la planète n'a que des rayons languissants semblables aux rayons de la lune. J'écoute ce que vous me dites des admirables qualités et du caractère choisi du parti que vous louez; mais je sais bien que, malgré tous ses habits de pourpre, je ne puis l'aimer, à moins qu'il ne soit un pauvre Grec comme moi. Je vois bien, ô mon ami! que l'ombre des phénomènes te recouvre, toi aussi, de son immensité

bigarrée et colorée, et que tu ne peux être comparé avec l'étre bon duquel tout n'est que l'ombre. Tu ne tiens pas étroitement à l'être comme y tiennent la vérité, la justice; tu n'es pas mon âme, tu n'es que sa peinture et son effigie. Tu es venu vers moi tout récemment, et déjà voilà que tu prends pour me quitter ton chapeau et ton manteau. Est-ce qu'il ne semble pas que l'âme nous envoie les amis, ou plutôt les produit comme l'arbre produit ses feuilles, en les poussant du dedans au dehors, et puis par la floraison et la germination de nouveaux boutons jette à bas les vieilles feuilles. La loi de la nature est le changement incessant. Chaque état électrique cache en lui son contraire. L'âme s'environne d'amis, afin d'entrer dans une plus grande connaissance d'ellemême, dans une plus grande solitude; et elle marche seule pendant un temps, afin de pouvoir jouir de sa conversation et de sa société. Cette méthode se trahit d'ellemême, durant toute l'histoire de nos relations personnelles. Perpétuellement l'instinct de l'affection ravive en nous l'espoir de l'union avec nos amis, et perpétuellement aussi le sentiment de la solitude nous rappelle et nous fait cesser cette poursuite. Ainsi l'homme passe sa vie à la recherche de l'amitié, et néanmoins quand il revient à son véritable sentiment, il pourrait écrire une lettre analogue à celle-ci et l'adresser à chaque nouveau candidat à son amour :

<< Cher ami,

« Si j'étais sûr de toi, sûr de ta capacité, sûr d'ac«corder mon humeur avec la tienne, je ne regarderais « plus comme des bagatelles sans importance aucune << de tes démarches. Je ne suis véritablement pas très <«<sage; mon caractère est presque facile à conquérir et « je respecte ton génie que je n'ai pas encore pénétré. « Cependant je n'ose pas supposer en toi une parfaite

<«< intelligence de ma personne, et c'est pourquoi tu es « pour moi un tourment divin. A toi pour toujours ou «< jamais. >>

Cependant ces plaisirs difficiles et ces belles peines sont bonnes pour la curiosité, mais non pas pour la vie. Nous ne devons pas nous y laisser aller; ce sont des toiles d'araignée et non de solides vêtements. Nos amitiés arrivent à de pauvres et étroites conclusions, parce qu'elles sont pour nous un enivrement et un rêve et qu'elles ne touchent pas la fibre virile du cœur humain. Les lois de l'amitié sont grandes, austères, éternelles, faites de la même étoffe que les lois de la nature et de la morale. Mais nous avons cherché dans l'amitié de minces et prompts bénéfices, afin de nous désaltérer aux sources d'une douceur prochaine. Nous nous élançons impétueusement vers le fruit qui mûrit le plus lentement dans le jardin de Dieu et qui ne doit être cueilli qu'après bien des étés et bien des hivers. Nous cherchons nos amis non avec un respect sacré, mais avec une passion adultère qui puisse nous les approprier en quelque sorte; mais c'est en vain. Nous sommes entourés de subtils antagonistes qui se jouent de nous lorsque nous les approchons, et traduisent toute notre poésie dans la prose la plus plate. Presque tous les hommes s'abaissent en se fréquentant. Toute association n'est qu'un compromis, et, ce qui est pire, la fleur et l'arome de chacune de ces belles natures qui nous environnent s'évanouissent lorsqu'elles approchent les unes des autres. Quel perpétuel désappointement ne nous donne pas la société actuelle, même la société des vertueux et des bien doués! D'abord, la prévoyance entourait nos entrevues comme d'un rempart de réserve prudente; mais, maintenant, voilà que nous souffrons et que nous sommes tourmentés par des railleries, par des froideurs soudaines, hors de saison, par des

épilepsies d'esprit et de passions qui se font jour, grâce à la chaleur de l'amitié et de la pensée. Nos facultés mutuelles ne nous expriment pas la vérité, et alors, chacun de notre côté, nous nous soulageons par la solitude.

Dans toutes mes relations je dois trouver l'égalité. Le nombre de mes amis et le contentement que je puis trouver dans leur conversation importent peu, si parmi eux il y en a quelqu'un dont je ne sois pas l'égal. Si j'ai senti mon inégalité pendant une discussion, aussitôt toute la joie que je puis trouver dans leurs qualités devient une joie vile et lâche. Je devrais me haïr moi-même, si désormais je cherchais un asile dans l'âme de mes amis. « Si le vaillant guerrier, renommé dans les combats, est vaincu une seule fois après cent victoires, son nom est pour toujours effacé du livre de l'honneur et tous ses anciens exploits sont oubliés. »

Notre impatience est ainsi vivement amortie. La réserve et la froideur forment un abri sévère qui protége les délicates organisations d'une maturité prématurée. Elles seraient perdues, si elles se connaissaient et se répandaient avant que quelqu'une des excellentes âmes d'ici-bas ne fût assez mûre pour les connaître et témoigner d'elles. Respecte la lenteur de la nature' qui travaille et durcit le diamant pendant mille années. Les bons génies de notre existence n'ont point de paradis pour la témérité impétueuse. L'amour, qui est l'essence de Dieu, n'est pas fait pour la légèreté, mais est créé pour la complète dignité de l'homme. Ne mettons pas dans nos poursuites un puéril entraînement, mais la plus austère dignité; approchons de notre ami, pleins d'une croyance audacieuse en la vérité de son cœur, la profondeur de son être, que nous ne devons pas supposer capable d'être bouleversé.

Le mot est en allemand dans l'original; Naturlangsamkeit.

en

Il est impossible de résister à un sujet aussi sympathique que celui de l'amitié; je laisserai donc de côté pour un moment toute analyse de ses bienfaits sociaux et inférieurs, pour parler de ce qu'il y a de sacré et de rare dans la nature de cette relation qui est une sorte d'absolu, et dont le langage est si pur et si divin qu'il laisse bien loin derrière lui le langage suspect et commun de l'amour.

Je ne souhaite pas de traiter mes amitiés délicatement, mais avec un courage viril. Lorsqu'elles sont réelles, elles ne sont semblables à des verres fragiles ou aux fondants caprices de la gelée, mais elles sont les choses les plus solides qu'il y ait au monde. Après tant de siècles d'expériences, que savons-nous sur la nature et sur nous-mêmes? L'homme n'a pas fait un pas vers la solution du problème de sa destinée. L'univers des hommes est comme frappé d'une condamnation à la folie; mais la douce sincérité de la joie et de la paix que je tire de cette alliance avec l'âme de mon frère est le fruit véritable dont toute nature et toute pensée ne sont que l'enveloppe et l'écorce. Heureuse est la maison qui abrite un ami! Elle peut bien être bâtie sous la forme d'une arche sainte, ou d'un bosquet de fête pour le recevoir, quand bien même il n'y devrait séjourner qu'un seul jour. Heureux est-il lui aussi, s'il connaît la solennité de cette relation et s'il honore ses lois. L'amitié n'est pas un lien stérile. Celui qui se présente comme candidat à cette sainte alliance s'élève comme un olympien vers ces hautes destinées que recherchent toutes les grandes ames; il se destine à des luttes où figureront le temps, le besoin, le danger, et d'où celui-là seul sort vainqueur qui a en lui assez de vérité pour préserver la délicatesse de sa beauté des ravages et des morsures que toutes ces choses fatales lui feront souffrir. Les dons de la fortune peuvent exister ou ne pas exister pour lui, mais le résul

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