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tat du combat dépend de sa noblesse intrinsèque et du mépris qu'il aura pour les puériles vulgarités. Deux éléments entrent dans la composition de l'amitié, deux éléments si puissants, que je ne puis découvrir en vertu de quelle supériorité et de quelle raison l'un doit être nommé avant l'autre ; l'un d'eux est la vérité. Un ami est une personne avec laquelle je puis être sincère; en sa présence je puis penser tout haut; avec lui je me trouve enfin en présence d'un homme si réel et si égal à moimême, que je puis dépouiller ces derniers masques de la dissimulation, de la politesse et de la seconde pensée que les hommes ne quittent jamais, et que je puis me conduire avec lui avec la simplicité complète d'un atome chimique qui s'agrége à un autre atome. La sincérité, comme le diadème et l'autorité, est le luxe réservé aux personnes du plus haut rang, qui peuvent dire la vérité, parce qu'il n'y a au-dessus d'elles personne à qui elles aient besoin de se conformer ou d'adresser des flatteries. Chaque homme, lorsqu'il est seul, est sincère; mais vienne à entrer une seconde personne, l'hypocrisie commence. Nous nous gardons et nous défendons des hommes au moyen des compliments, du babillage, des amusements, des affaires. Nous enveloppons notre pensée de mille replis pour que leur vue ne puisse la pénétrer. J'ai connu un homme qui, sous l'influence d'une certaine frénésie religieuse, dépouillait toutes ces draperies dont nous couvrons notre pensée, et qui laissant de côté tout compliment et tout lieu commun, parlait à la conscience de tous ceux qu'il rencontrait avec une puissante intuition et une grande beauté; d'abord on lui résistait, et tout le monde s'accordait à dire qu'il était fou; mais lui, persistant pendant quelque temps dans cette voie, et ne pouvant d'ailleurs pas faire autrement que d'y persister, se trouva avoir obtenu l'avantage d'amener tous les hommes de sa connaissance dans de vraies relations

avec lui. Personne ne pensait à parler faussement de lui ou à s'amuser de lui par des commérages de place publique et de cabinets de lecture; mais grâce à sa grande sincérité, tout homme était obligé de le regarder face à face, et de montrer quel amour de la nature, quelle poésie, quel symbole de poésie il avait en lui. A la plupart d'entre nous la société ne montre pas sa physionomie et ses yeux, mais se détournant elle nous montre le dos. Établir entre soi-même et les hommes de vraies relations dans un âge factice est un acte de folie, n'est-ce pas? Nous pouvons à peine marcher droit ; presque tous les hommes que nous rencontrons nous demandent quelques politesses, nous demandent à être amusés; ils ont quelque renommée, quelque talent, quelque caprice de religion et de philanthropie dans la tête, qu'il ne faut pas contrarier, et ainsi ils réduisent à néant toute conversation. Mais un ami est un homme en bonne santé, qui me met à l'épreuve, moi, et non pas ma candeur; mon ami converse avec moi sans exiger de moi aucune minauderie, aucune révérence, sans que j'aie besoin avec lui de grasseyer et de me masquer. C'est pourquoi un ami est dans la nature une sorte de paradoxe, car pendant que je vais seul je ne vois rien dans la nature dont je puisse affirmer l'existence avec autant d'évidence que j'affirine la mienne; mais maintenant je contemple la ressemblance de mon être reproduit sous une forme qui m'est étrangère, avec toute son élévation, sa variété, sa curiosité. Ainsi donc on peut regarder sans crainte un ami comme le chefd'œuvre de la nature.

Le second élément de l'amitié est la tendresse. Nous sommes enchaînés aux hommes par toutes sortes de liens par le sang, par l'orgueil, par la crainte, par l'espérance, par le lucre, par la convoitise, par la haine, par l'admiration, par toutes sortes de circonstances et de bagatelles, et pourtant nous osons à peine croire

qu'il existe un caractère qui puisse nous enchaîner par l'amour. Existe-t-il un être assez béni pour que nous lui offrions notre tendresse, et s'il existe, sommes-nous assez purs pour la lui offrir. Lorsqu'un homme me devient cher, j'ai touché au but de la fortune. Je trouve dans les livres peu de choses écrites qui aillent profondément dans le cœur de ce sujet ; cependant j'ai un texte que je puis rappeler. Mon auteur dit : Je m'offre brusquement et presque à contre cœur à ceux auxquels j'appartiens véritablement, et je suis moins tendre pour ceux auxquels je suis le plus dévoué. Ah! si cette amitiélà avait des mains et des pieds, comme elle a pour ainsi dire des yeux et une langue éloquente, je voudrais qu'elle fût une vertu de la terre avant d'être une vertu idéale, qu'elle fût la vertu des citoyens avant d'être la vertu des anges. Je blâme le citoyen parce qu'il fait de l'amour une commodité; il en fait un échange de dons, de bons et utiles services; il en fait une relation de bon voisinage, un sentiment qui veille au chevet du malade, qui tient les cordons du poêle aux funérailles, mais il perd entièrement de vue les délicatesses et la noblesse de cette relation. Mais bien que nous ne trouvions pas le dieu de l'amitié sous ce déguisement du bon camarade, cependant nous ne devons pas davantage pardonner au poëte si, lorsqu'il parle de l'amitié, il tisse sa toile trop belle, et s'il ne donne pas un corps à ce sentiment, en lui prêtant les vertus civiles de la justice, de la ponctualité, de la fidélité et de la pitié. Je hais la prostitution du nom de l'amitié, lorsqu'on emploie ce mot pour exprimer des alliances mondaines et capricieuses. Je préfère la compagnie des garçons de charrue et des chaudronniers à cette amitié vêtue de soie et parfumée qui célèbre ses rencontres par de frivoles amusements, par des promenades en voiture, par des diners aux meilleures tavernes. Le but de l'amitié est d'établir le commerce le

plus strict et le plus étroit dont les hommes aient connaissance. L'amitié est faite pour les jours sereins, pour les dons gracieux, pour les promenades à travers la campagne, comme aussi pour les sentiers difficiles, pour les durs voyages, pour la pauvreté, les naufrages, la persécution; elle est faite pour tenir compagnie aux saillies de l'esprit, comme pour s'associer aux tressaillements de la religion. Nous devons naturellement entourer de dignité les besoins journaliers et les fonctions de la vie de l'homme, et les embellir par le courage, la sagesse et l'unité; l'amitié ne doit jamais tomber dans le vulgaire et l'habituel, mais doit être au contraire alerte et inventive, afin de prêter le rhythme et la raison à ce qui n'était d'abord que vulgarité.

La parfaite amitié requiert, pour exister, des natures si rares et si belles, qui se modèrent si bien l'une par l'autre, des natures si heureusement accordées et semblables, et en même temps si différentes (car même dans ce cas particulier un poëte dit que l'amour exige que les amants soient d'une nature différente et d'un caractère divers), que ses prétentions peuvent rarement trouver à se réaliser. L'amitié ne peut exister dans toute sa perfection si elle comprend plus de deux personnes, disent ceux qui sont savants dans cette science chaleureuse du cœur. Je ne me sers pas de termes aussi stricts, peut-être parce que je n'ai jamais connu une amitié aussi élevée que celle des autres; mon imagination se plaît mieux dans un cercle d'hommes et de femmes sublimes, dont les relations mutuelles sont variées, et sur lesquels plane une intelligence élevée; mais je trouve que cette loi, qui veut que l'amitié soit le rapport étroit d'un seul et d'un seul est parfaitement juste appliquée à la conversation, qui est la pratique et la suprême jouissance de l'amitié. Ne mélangez pas trop les eaux; dans ce mélange les bonnes deviennent mauvaises et les meilleures

pires. Vous pourrez trouver à différentes reprises, en causant avec deux hommes différents, des paroles utiles et joyeuses; mais rencontrez-vous une fois tous trois ensemble, et vous ne trouverez pas un mot nouveau et venant du cœur. Sur trois personnes rassemblées, deux peuvent causer et une écouter; mais trois ne peuvent prendre part à une conversation sincère et pénétrante. Dans la bonne compagnie il n'y a jamais de ces conversations entre deux personnes, comparables à celles qui s'engagent dès que vous laissez seules ces deux personnes; dans la bonne compagnie les individus doivent noyer leur égoïsme dans une sorte d'âme sociale, qui soit exactement en rapport avec les divers caractères et les diverses consciences présentes; il n'y a là aucune partialité de l'ami pour l'ami; aucune tendresse du frère pour la sœur, de la femme pour l'époux n'est convenable, mais c'est tout le contraire qui est exigé. Celui-là seul peut parler dans ces occasions, qui navigue sur les eaux des pensées communes à la compagnie, et ne se tient pas timidement ancré à sa pensée propre; et cependant cette convention que le bon sens requiert détruit la haute liberté de la grande conversation, qui exige l'absolue fusion de deux âmes en une seule.

Deux hommes, mais pas davantage, laissés seuls, entrent dans des relations plus simples; cependant c'est leur affinité qui déterminera le sujet sur lequel ils converseront. Les hommes qui n'ont aucune ressemblance et aucun rapport les uns avec les autres, se donnent mutuellement peu de joie et ne soupçonnent jamais la puissance cachée de chacun d'eux. Nous parlons souvent d'hommes qui ont un grand talent de conversation, comme si c'était un don permanent chez ces hommes. La conversation est un rapport passager, rien de plus. Un homme est renommé pour sa pensée et son éloquence; mais malgré tout cela il ne trouve pas un mot à dire à

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