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La prudence est la vertu des sens, la science des apparences. C'est l'action la plus objective de notre vie intime. C'est Dieu qui pense pour la bête. La prudence se sert de la matière selon les lois de la matière; elle est contente de chercher la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l'esprit en se conformant aux lois de l'intelligence. Le monde des sens est un monde d'apparences; il n'existe pas pour lui-même, mais il a un caractère symbolique. La vraie prudence, ou autrement dit la loi des apparences, reconnaît la coprésence des autres lois, comprend que son office est subalterne, et que c'est à la surface et non au centre des choses qu'elle accomplit ses œuvres. La prudence est fausse lorsqu'elle est séparée des autres vertus. Elle est légitime tant qu'elle est l'histoire naturelle de l'âme incarnée, tant qu'elle déroule la beauté des lois sous l'étroit horizon des sens.

Il y a des degrés infinis dans les progrès à accomplir pour arriver à la connaissance du monde ; il est suffisant, pour notre dessein actuel, d'en indiquer trois. Il y a une classe d'hommes qui vit en vue de l'utilité du symbole et qui estime la richesse et la santé les biens les plus importants. Une autre classe, s'élevant au-dessus de ce marché, aime la beauté du symbole; le poëte, l'artiste, le naturaliste et le savant font partie de cette catégorie d'hommes. Une troisième classe s'élève par sa vie audessus de la beauté du symbole et adore la chose représentée par le symbole; cette classe se compose des hommes sages. Les premiers ont le sens commun en partage, les seconds le goût, les troisièmes la perception spirituelle. L'homme met longtemps à traverser l'échelle entière; mais une fois il lui arrive de voir le symbole et d'en jouir complétement; dès lors il a pour la beauté un œil clairvoyant, et enfin lorsqu'il dresse sa tente sur le sommet de cette ile sacrée et volcanique de la nature, il ne

s'offre pas à y batir des maisons et des granges, mais il adore la splendeur de Dieu qu'il voit rayonner à travers chaque fente et chaque crevasse.

Le monde est rempli des actes et des proverbes d'une basse prudence qui n'a d'autre religion que celle de la matière, comme si nous ne possédions pas d'autres facultés que le palais, le nez, le toucher, l'oeil et l'oreille, d'une prudence qui adore la règle de trois, qui ne souscrit jamais, ne donne jamais, prête à grand'peine et ne fait qu'une question à toute sorte de projets; cela pétrira-t-il du pain'? Cette prudence est une maladie absolument comparable à cet épaississement de la peau qui continue jusqu'à ce que les organes soient détruits. Mais la culture de l'esprit révélant la haute origine de ce monde apparent, et aspirant à la perfection de l'homme comme étant sa suprême fin, réduit toutes les autres choses, la vie corporelle ou la santé, par exemple, à l'état de moyens. Elle montre que la prudence n'est pas une vertu particulière, mais n'est que le nom que la sagesse prend dans ses rapports avec le corps et ses besoins. Les hommes cultivés pensent et parlent toujours d'après cette règle qu'une grande fortune, l'accomplissement de grandes mesures civiles ou sociales, une grande influence personnelle, une gracieuse et imposante dextérité ont une immense valeur comme preuves de l'énergie de l'esprit. Mais s'ils voient un homme perdre l'équilibre, se jeter à corps perdu dans les affaires ou dans les plaisirs pour l'amour des affaires et des plaisirs, ils en concluent que cet homme peut bien être une bonne roue ou une bonne cheville dans le mécanisme universel, mais qu'il n'est pas un homme cultivé.

La prudence bâtarde qui fait des sens sa fin est le dieu des sots et des làches, et sert de sujet à la comédic. Comme elle est la farce de la nature, elle l'est aussi de la littérature, La vraie prudence limite ce sensualisme grâce

à la connaissance d'un monde intérieur et réel. Cette connaissance une fois acquise, l'ordre du monde, la distribution des affaires et du temps une fois disposés à leurs places respectives, chacune des marques de notre attention recevra sa récompense. Car notre existence, si attachée en apparence à la nature, au soleil, à la lune et aux saisons que marquent les astres, si susceptible de s'acclimater et de s'établir dans toutes les contrées, d'une vivacité si prompte pour le bien et pour le mal, si passionnée pour la splendeur, si sensible au froid, à la faim et à l'encontre des dettes, lit toutes ses premières leçons en dehors de ces livres de la nature dans le monde intérieur.

La prudence ne va pas au delà de la nature et ne se demande pas d'où elle vient : elle prend les lois de la nature pour ce qu'elles sont et telles qu'elles sont dans les conditions où l'être de l'homme les a acceptées, et se conforme à ces lois afin de jouir du bien qui leur est propre; elle respecte l'espace et le temps, le besoin, le sommeil, la loi de polarité, la croissance et la mort. Le soleil et la lune, ces grands formalistes du ciel, accomplissent leurs révolutions pour limiter de tout côté, par des bornes et des périodes, l'être flottant de l'homme; autour de lui se déroule la matière obstinée qui ne s'écarte jamais de sa routine chimique. Il habite dans un globe pénétré et entouré de lois naturelles, protégé par des droits particuliers et divisé extérieurement en lots et en propriétés civiles, qui imposent la contrainte à chacun de ses jeunes habitants.

Nous mangeons le pain qui croît dans les champs. Nous vivons grâce à l'air qui souffle autour de nous, et les sources de notre vie sont attaquées par ce même air,

1 Cette expression, la loi de polarité se rapporte à certaines idées sur la compensation qu'Emerson regarde comme une loi de la nature.

selon qu'il est trop froid ou trop chaud, trop sec ou trop humide. Le temps qui nous paraît si vide, si invisible et si divin avant d'être tout près de nous, porte néanmoins avec lui une foule de bagatelles importunes et s'avance revêtu d'habits en guenilles. Cette porte a besoin d'être peinte, cette serrure a besoin d'être réparée; j'ai besoin de bois, d'huile, de sel, de farine; la maison fume, j'ai mal à la tête; puis vient l'impôt; puis c'est une affaire qu'il faut arranger avec un homme sans tête et sans cœur; puis vient le souvenir poignant d'un mot injurieux ou maladroit; toutes bagatelles qui dévorent les heures. Agissez comme vous voudrez, l'été aura toujours ses mouches. Si nous nous promenons dans les bois, nous avalerons en respirant d'invisibles insectes. Si nous allons à la pêche, nous devons nous attendre à mouiller nos habits. Aussi le climat est-il un grand obstacle pour les personnes paresseuses. Souvent nous prenons la résolution de nous moquer du temps qu'il fait, mais nous n'en gardons pas moins l'œil attaché sur les nuages et sur la pluie.

Nous sommes instruits par ces mesquines expériences qui usurpent les heures et les années. Le sol infertile et les quatre mois de neige de la zone du Nord rendent l'habitant des contrées septentrionales plus sage et plus habile que son compagnon qui jouit de l'éternel sourire du soleil des tropiques. L'habitant des iles peut rôder tout le jour à sa fantaisie. La nuit il peut sommeiller sur une natte aux rayons de la lune, et partout où croît un dattier, la nature, sans se faire prier, a dressé une table pour son repas du matin. Mais l'habitant du Nord est par force obligé de garder la maison. Il est obligé de brasser, de faire cuire, de saler et de conserver sa nourriture. Il doit faire provision de bois et de charbon. Mais comme le travail ne s'exerce pas sans donner à l'homme quelque nouvelle connaissance de la nature et comme les

significations de la nature sont inépuisables, l'habitant du Nord a toujours surpassé en force l'habitant du Sud. Telle est l'importance de ces précautions, qu'un homme, qui sait même beaucoup de choses, ne peut jamais être assez informé de tous ces accidents qui encombrent sa vie. Qu'il ait donc une connaissance exacte de ces choses. Il a des mains, qu'il s'en serve pour toucher; il a des yeux, qu'il s'en serve pour mesurer et discerner. Qu'il reçoive avec empressement, et qu'il arrête au passage chaque fait de chimie, d'histoire naturelle, d'économie; plus il en possédera et moins il sera avare de ceux qu'il a déjà pénétrés. Le temps apporte toujours avec lui les occasions qui nous découvrent la valeur de ces faits. Une certaine somme de sagesse sort de chaque action naturelle et innocente. L'homme domestique, qui n'aime aucune musique autant que celle du coucou de sa cuisine, et que les airs que lui chantent les bûches en brûlant dans le foyer, a des consolations auxquelles les autres hommes n'ont jamais rêvé. La juste application des moyens à la fin n'assure pas moins la victoire dans une ferme ou dans une boutique que dans les partis politiques et dans la guerre. L'homme économe et prudent découvre que cette méthode peut s'appliquer en entassant du bois de chauffage sous un hangar ou en rangeant ses fruits dans son cellier aussi bien que dans les guerres de la Péninsule ou dans la législation du département de l'État. Dans les jours pluvieux, il construit un établi et va prendre dans un coin du grenier sa boîte à outils garnie de vrilles, de pointes, de tenailles, de tarauds et de ciseaux. Là il goûte ces vieilles joies de l'enfance et de la jeunesse, ces affections semblables à celles des chats pour les greniers, les pressoirs, les chambres où le blé est entassé et toutes les commodités établies par un long séjour dans une même demeure. Son jardin ou son poulailler, de médiocre apparence peut-être, lui ra

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