Images de page
PDF
ePub

content bien des anecdotes charmantes. On peut trouver un argument favorable à l'optimisme dans le flot abondant de ce doux élément du plaisir qui se rencontre dans chaque faubourg et dans chaque recoin de ce monde excellent. Qu'un homme soit fidèle à sa loi quelle qu'elle soit, et il sera comblé de satisfactions. Il y a de plus grandes différences dans la qualité de nos plaisirs que dans la somme de ces plaisirs qui en renferme pourtant de si divers.

D'un autre côté, la nature punit toute négligence de cette vertu que j'appelle prudence. Si vous pensez que les sens aient leur fin en eux-mêmes, obéissez à leurs lois. Si vous croyez à l'âme, ne vous attachez pas à la douceur sensuelle avant qu'elle n'ait mûri sur l'arbre tardif de la cause et de l'effet. La fréquentation des personnes d'une prévoyance relâchée et imparfaite fait sur les yeux la même impression que le vinaigre. On rapporte que le docteur Johnson disait un jour : « Si l'enfant dit qu'il a regardé par cette fenêtre, tandis qu'il a, au contraire, regardé par celle-là, fouettez-le. »> Notre caractère américain est surtout marqué par ce plaisir plus que calculé que nous donne l'exacte perception des choses et qu'indique si bien l'emploi fréquent de ce dicton « Pas d'erreur. » Mais la gêne que donne l'absence de ponctualité, la confusion de la pensée dans le jugement des faits, l'inattention et l'imprévoyance pour les besoins de demain, ne se rencontrent dans aucune nation. Les belles lois du temps et de l'espace, une fois bouleversées par notre manque d'aptitude à les comprendre, ne laissent apercevoir que de sombres cavernes et de dangereux repaires. Si la ruche est troublée par des mains stupides et téméraires, au lieu de nous donner le miel, elle jettera sur nous les abeilles. Nos paroles et nos actions, pour être belles, doivent venir à temps. Le son produit par l'aiguisement d'une

faux est charmant pendant les matinées de juin, et cependant qu'y a-t-il de plus triste et de plus ennuyeux que le bruit d'une pierre à aiguiser ou le bruit produit par le travail du faucheur, lorsque la saison est trop avancée pour faire le foin? Les hommes imprévoyants, à la cervelle légère, les hommes qui viennent toujours trop tard, gåtent bien mieux que leurs affaires, car ils gâtent le caractère de ceux qui sont en affaires avec eux. J'ai lu une critique sur quelques peintures dont je me souviens toujours lorsque je vois ces hommes malheureux et sans ressources dans l'esprit, qui ne sont pas vrais dans leur perception des choses. Le dernier grand-duc de Weimar, un homme d'une intelligence supérieure, disait : «J'ai souvent remarqué dans les peintures, et surtout à Dresde, combien une certaine propriété contribue à l'effet qui donne la vie aux figures et à la vie une vérité irrésistible. Cette propriété consiste à placer chacune des figures que nous dessinons dans son véritable centre de gravité. J'entends par là que les personnages doivent être placés fermes sur leurs pieds, que les mains doivent fortement serrer, que les yeux doivent être fixés sur l'endroit qu'ils regardent. Même les figures inanimées, telles que les vases et les meubles, avec quelque perfection et quelque correction qu'elles soient dessinées, manquent leur effet aussitôt qu'elles perdent, même faiblement, le repos que leur donne ce centre de gravité, et qu'elles ont une certaine apparence d'oscillation ou d'instabilité. Le Raphaël de la galerie de Dresde (la peinture la plus pathétique que j'aie vue) est le morceau le plus tranquille et le moins passionné que vous puissiez imaginer, car c'est un couple de saints qui adorent la Vierge et l'Enfant. Néanmoins cette peinture réveille des impressions plus profondes que les contorsions de dix martyrs crucifiés; car, outre l'irrésistible beauté de la forme, elle possède au plus haut

degré la propriété de la perpendicularité des figures. » C'est cette perpendicularité que nous exigeons de tous les personnages dans les peintures de la vie. Qu'ils se tiennent debout sur leurs pieds, qu'ils ne remuent pas, qu'ils ne flottent pas; qu'ils distinguent bien entre leurs souvenirs et leurs rêves; qu'ils appellent une pioche, une pioche; qu'ils se tiennent fermement accrochés au fait, et qu'ils honorent leurs sens en toute confiance.

Mais quel homme osera en taxer un autre d'imprudence? Qui est prudent? Les hommes que nous appelons les plus grands sont les moins prudents de tous. Il y a une certaine dislocation fatale dans nos relations avec la nature, pervertissant toutes nos manières de vivre, et faisant de chaque loi notre ennemie, qui semble exciter tous les esprits et toutes les vertus de ce monde à poser les questions de réforme. Nous devons appeler la plus haute prudence pour lui demander ses conseils et l'interroger pour savoir si la beauté, le génie et la santé, qui ne sont maintenant que l'exception, ne pourraient pas être la règle de la nature humaine. Nous ne connaissons pas les propriétés des plantes, des animaux et des lois de la nature, malgré notre sympathie pour tous ces objets; mais tout cela reste encore le sujet des rêves des poëtes. La poésie et la prudence devraient être coïncidentes. Si cette coïncidence existait, les poëtes seraient des législateurs, car la plus hardie inspiration lyrique ne serait plus alors un reproche et une insulte, mais promulguerait le code civil et serait le guide des travaux de chaque jour. Mais aujourd'hui ces deux choses semblent irréconciliablement séparées. Nous avons violé toutes les lois l'une après l'autre, et maintenant nous nous tenons debout au milieu des ruines, et lorsque par hasard nous surprenons une coïncidence entre la raison et le phénomène, nous sommes surpris.

La beauté devrait être le douaire de chaque homme et de chaque femme aussi invariablement que la sensation; mais cela est vraiment rare. La santé et une robuste organisation devraient être universels. Le génie devrait être, non pas une abstraction, mais une incarnation; il devrait être, non le génie, mais un enfant de génie, et chaque enfant devrait être inspiré; mais aujourd'hui nulle part le génie n'est pur et on ne peut le prédire dans aucun enfant. Nous appelons génie, par courtoisie, de demi-lumières; nous appelons génie le talent qui se convertit en argent, le talent qui brille aujourd'hui, afin de pouvoir bien dîner et bien sommeiller demain, et la société est administrée par des hommes de parti, comme on les appelle à juste titre, et non par des hommes divins. Ils se servent de leurs dons pour raffiner encore la luxure et non pour l'abolir. Le génie, au contraire, est toujours ascétique, plein de piété et d'amour. Les belles âmes considèrent l'appétit comme une maladie, et trouvent la beauté dans les limites qui peuvent le borner et dans les coutumes qui peuvent lui résister.

Nous avons trouvé de beaux noms pour recouvrir notre sensualité, mais aucun don ne peut rehausser l'intempérance. L'homme de talent affecte de considérer comme des trivialités les transgressions des lois des sens et de ne les compter pour rien en comparaison de la dévotion qu'il a pour son art; mais son art le réprimande et lui répond qu'il ne lui a jamais enseigné le libertinage, ni l'amour du vin, ni le désir de moissonner là où il n'a pas semé. Son art s'amoindrit avec chaque réduction de sa sainteté, s'amoindrit par chaque défaut de sens commun. Le monde méprisé tire vengeance de celui qui méprise le monde. Celui qui méprise les petites choses périra par de plus petites encore. Le Tasse de Goethe est pour ces raisons à la fois un beau portrait

historique et une tragédie vraie. Les douleurs d'un millier de personnes opprimées et tuées par quelque tyrannique Richard III ne me semblent pas des douleurs aussi réelles que les blessures que se font mutuellement Tasse et Antonio, tous deux en apparence si pleins de droiture : l'un vivant d'après les maximes de ce monde, avec constance et sincérité; l'autre enflammé de tous les sentiments divins, et pourtant s'accrochant encore aux plaisirs des sens sans vouloir se soumettre à leurs lois. C'est là une douleur que nous sentons tous, un nœud que nous ne pouvons pas délier. Le cas du Tasse est fréquent dans la biographie moderne. Un homme de génie, d'un ardent tempérament, insouciant à l'endroit des lois physiques, plein d'indulgence envers lui-même, devient bien vite malheureux, hargneux, mauvais coucheur1, un vrai buisson plein d'épines pour lui-même et pour les autres.

Le scholar nous fait rougir par sa vie double. Lorsque quelque chose de plus haut que la prudence est actif en lui, il est admirable; quand il est besoin de sens commun, il devient un embarras. Hier César n'était pas aussi grand, aujourd'hui Job n'est pas aussi misérable que lui. Hier il était illuminé de la lumière du monde idéal dans lequel il vit; il était le premier des hommes, et maintenant le voilà opprimé par le besoin et la maladie qui le forcent à se glorifier lui-même, car aucun homme n'est assez pauvre pour l'honorer dans ces conditions. Il ressemble aux buveurs d'opium que les voyageurs nous décrivent fréquentant les bazars de Constantinople, qui rôdent tout le jour comme de misérables idiots, et se traînent jaunes, en haillons, maigres, et puis qui, lorsque le soir est venu et que les bazars sont

Nous n'avons pas trouvé d'autre expression que cette locution populaire pour rendre l'expression toute locale et tout américaine de l'original discomfortable cousin.

« PrécédentContinuer »