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Dernièrement, comme j'écoutais un sermon à l'église, je sentis mon désir s'accroître encore. Le prédicateur, homme estimé pour son orthodoxie, exposait de la manière habituelle la doctrine du jugement dernier. Il expliqua comment la justice n'a pas tout son cours en ce monde, établit que les méchants sont heureux, les bons misérables, et tira de la raison et de l'Écriture les preuves qui forçaient à croire à une compensation dans la vie future. Cette doctrine ne parut exciter parmi les assistants aucune récrimination, et l'assemblée se dispersa, sans que j'eusse remarqué que personne fit une observation sur ce sermon.

Cependant quel était le sens de ce discours, que voulait dire le prédicateur en établissant que les bons sont misérables dans la vie présente. Voulait-il dire par là que les maisons, les terres, les places, le vin, les chevaux, les somptueux vêtements, le luxe sont entre les mains des hommes sans principes, tandis que les saints sont pauvres et méprisés, et qu'une compensation, qui leur donnerait plus tard les mêmes biens, les billets de banque et les doublons, le gibier et le vin de Champagne, leur est bien due. Cette compensation doit être celle dont il entendait parler, car si ce n'est pas celle-là, quelle est-elle? Consiste-t-elle en ce qu'il leur sera permis de prier et de bénir, d'aimer et de servir les hommes ? mais c'est ce qu'ils font déjà maintenant. La légitime induction qu'un disciple eût pu tirer de cette doctrine était celle-ci : « Nous aurons le même bon temps dont jouissent maintenant les pécheurs; ou bien, pour pousser jusqu'aux dernières conséquences,-« vous péchez maintenant, nous pécherons plus tard; nous pécherions maintenant si nous pouvions; mais n'étant pas assez heureux pour pouvoir pécher aujourd'hui, nous prendrons notre revanche demain. »

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L'erreur de cette doctrine consiste dans cette immense

concession que les méchants sont toujours heureux, que la justice n'a pas son cours immédiatement. L'aveuglement du prédicateur consistait à estimer le succès viril au vil prix des marchés, au lieu de confronter le monde avec la vérité, et de le réfuter par là, en établissant la présence éternelle de l'àme, l'omnipotence de la volonté, au lieu de distinguer ainsi les étendards du bien et du mal, du succès et du mensonge, et de sommer les morts à comparaître devant son tribunal.

Je trouve le même ton misérable dans les livres populaires sur la religion, écrits de nos jours, et les mêmes doctrines acceptées par les hommes littéraires lorsqu'ils traitent de sujets analogues. Je pense que notre théologie populaire a gagné en décorum, mais non pas en principe, sur les superstitions qu'elle a renversées. Mais les hommes sont meilleurs que cette théologie. Leur vie journalière lui donne un démenti. Chaque àme ingénieuse et pleine d'aspirations laisse cette doctrine derrière elle ensevelie dans les limbes de son expérience passée; et tous les hommes sentent quelquefois la fausseté qu'ils ne pourraient démontrer, car les hommes sont meilleurs qu'ils ne le pensent. Ce qu'ils écoutent sans arrièrepensée, et ce qu'ils acceptent sans réflexion dans les écoles et au pied des chaires, s'ils l'entendent exprimer dans la conversation, ils l'interrogeront probablement dans le silence de leur pensée. Un homme qui dogmatise dans une compagnie mélangée, sur la Providence et les lois divines, obtient pour toute réponse un silence qui enseigne à un observateur le mécontentement de l'auditeur et en même temps son incapacité à établir par lui-même son opinion.

Dans cet essai et dans l'essai suivant, je rappellerai quelques faits qui peuvent servir à indiquer la manière dont s'exerce la loi de la compensation; heureux au delà mon attente, si je pouvais seulement dessiner avec

vigueur et exactitude le plus petit arc de ce cercle. La polarité de l'action et la réaction se rencontrent dans chaque division de la nature dans les ténèbres et la lumière, dans la chaleur et dans le froid, dans le flux et le reflux des mers, dans les sexes masculins et féminins, dans l'aspiration et l'expiration des plantes et des animaux, dans la systole et la dyastole du cœur, dans les ondulations des fluides et du son, dans les forces centrifuges et centripètes, dans l'électricité, le galvanisme et l'affinité chimique. Placez l'aimant à un bout de l'aiguille, la force magnétique opposée agit à l'autre bout; si le sud attire, le nord repousse. Pour creuser cette place, il vous faut encombrer celle-là. Un inévitable dualisme divise toute la nature, de sorte que chaque objet est une moitié et en suggère une autre qui doit la compléter : comme esprit, matière; homme, femme; subjectif, objectif; dans, au dehors; au-dessus, au-dessous; mouvement, repos; oui, non.

Le monde ainsi est double, et double est aussi chacune de ses parties. Le système entier des choses est représenté dans chaque parcelle. Il y a quelque chose qui ressemble au flux et au reflux de la mer, au jour et à la nuit, à l'homme et à la femme, dans une simple pomme de pin, dans un grain de blé, dans chaque individu du règne animal. La réaction, si grande dans les éléments principaux, se répète dans d'infiniment petites limites. Par exemple, dans le règne animal, les physiologistes ont observé qu'il n'y a pas de créatures privilégiées, mais qu'une certaine compensation balance chaque don et chaque défaut. Un surplus donné d'un côté est payé par une réduction sur quelque autre partie de la même créature. Si la tête et le cou sont plus larges, le tronc et les extrémités sont plus courts.

La théorie des forces mécaniques est un autre exemple. Ce que nous gagnons en puissance est perdu en

durée, et vice versa. Les révolutions périodiques ou équivalentes des planètes nous offrent encore un nouvel exemple; les influences du climat et du sol dans l'histoire politique en sont un autre. Le climat froid fortifie. Un sol stérile n'enfante pas les fièvres, les crocodiles, les tigres et les scorpions.

Le même dualisme se cache dans la nature et dans la condition de l'homme. Chaque excès est la cause d'un défaut; chaque défaut la cause d'un excès. Chaque douceur a son amertume; chaque mal a son bien. Chaque faculté qui perçoit le plaisir porte en elle une punition égale au plaisir, en cas d'abus. Il lui faut répondre de sa modération au prix de sa vie. Pour chaque grain d'esprit, il y a un grain de folie. Pour chaque chose que nous perdons, nous en gagnons une autre, et pour chaque chose que nous gagnons, nous en perdons en retour quelque autre. Si les richesses s'accroissent, les dépenses s'accroissent aussi. Si celui qui récolte récolte trop, la nature prend en dehors de l'homme ce qu'elle place dans ses coffres, elle augmente ses biens, mais tue le propriétaire. La nature hait les monopoles et les exceptions. Les vagues de la mer ne sont pas plus promptes à se trouver un niveau après leur plus vive agitation, que les variétés des conditions ne sont promptes à s'égaliser. Il y a toujours quelque circonstance niveleuse qui jette le superbe, le puissant, le riche, le fortuné, sur · le même terrain que les autres hommes. Un homme estil trop puissant et trop fier pour la société, ou bien estil par tempérament et par position un mauvais citoyen, un morose coquin compliqué de certaines portions de la nature du pirate, la nature lui envoie cette troupe de petits garçons et de petites filles que vous voyez se diriger vers l'école du village, et son amour et ses craintes pour eux adoucissent sa physionomie et lui enseignent la courtoisie. Ainsi la nature chasse le porc au dehors, fait

pénétrer l'agneau au dedans et tient la balance juste. Le fermier s'imagine que le pouvoir et les places sont de belles choses; mais le président a payé cher sa maison blanche. Ordinairement elle lui a coûté sa tranquillité et les meilleurs d'entre ses attributs virils. Pour conserver pendant un court espace de temps une position éminente en apparence, il est heureux de se courber jus`qu'à terre devant ses maîtres réels qui se tiennent droits derrière le fauteuil. Ou bien encore les hommes désirent-ils la grandeur plus substantielle et plus permanente du génie? Mais là non plus il n'existe d'immunités. Celui qui par la force de sa pensée et de sa volonté est grand et domine un grand nombre de choses, porte la responsabilité de cette domination. Avec chaque flot de lumière arrive un nouveau danger. Possède-t-il la lumière? il doit alors rendre témoignage de la lumière et devancer cette sympathie qui lui donne de si vives satisfactions, par sa fidélité envers les nouvelles révélations que lui fait incessamment l'âme éternelle. Il lui faut haïr son père et sa mère, sa femme et son enfant. Possède-t-il tout ce que le monde aime, admire et convoite, il doit rejeter ces admirations, affliger le monde par sa fidélité envers la vérité, et se résigner à voir son nom passer en proverbe et devenir un sujet de railleries.

Cette loi de la compensation écrit les lois des cités et des nations. Elle ne déviera pas de sa fin du plus petit iota. Il est inutile de vouloir machiner, conspirer et combiner des moyens de défense contre elle. Les choses se refusent à être longtemps mal conduites. Res nolunt diu male administrari. Quoique les désastres qu'a engendrés un mal nouveau ne soient pas apparents, les désastres existent et se manifesteront. Si le gouvernement est cruel, la vie de celui qui gouverne n'est pas en sûreté. Si l'impot est trop fort, le revenu ne vous donnera rien. Si vous faites un code criminel sanguinaire, les jurés ne condam

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