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ni aucuns des esprits sages et purs qui ont pris chair. Être grand est une excellente condition pour n'être pas compris.

L'homme ne peut violer sa nature. Toutes les saillies de sa volonté sont unies par la loi de son être, de même que les inégalités des Andes et de l'Hymalaya sont insignifiantes et ne peuvent contrarier la courbe de la sphère terrestre. Et il importe peu de savoir de quelle façon vous éprouverez cette nature. Un caractère est comme une stance ou un acrostiche alexandrins, lisezles par en bas, par en haut, de travers, ils répèteront toujours la même chose. Dans cette charmante vie des bois dont Dieu a fait mon lot, laissez-moi me ressouvenir jour par jour de mes honnêtes pensées, sans préméditation, sans réticences, et je n'en doute pas, je les trouverai symétriques. Mon livre exhalera l'odeur du pin et résonnera du bourdonnement des insectes. L'hirondelle qui vole auprès de ma fenêtre entrelacera dans la trame de mon style la paille qu'elle porte à son bec1. Nous passons pour ce que nous sommes. Le caractère se manifeste malgré notre volonté. Les hommes s'imaginent qu'ils ne manifestent leurs vertus et leurs vices que par des actes patents, et ils ne voient pas que la vertu ou le vice émettent un souffle à chaque minute.

Ne redoutez pas d'éviter d'imprimer à la variété de vos actions ce caractère de non persistance; il suffit que chacune de ces actions soit honnête et naturelle à son heure si une seule porte ce caractère, toutes les autres s'harmoniseront, aussi dissemblables qu'elles paraissent. Ces variétés s'effacent lorsqu'on les considère à une courte distance ou d'une toute petite hauteur de

' Charmantes lignes. Nous ne connaissons pas de manière plus gracieuse de rendre et d'exprimer cette union mystérieuse des pensées qui, bien qu'elles soient diverses, portent toutes les couleurs de la vie qui les a inspirées.

pensée. Une même tendance les unit toutes. Le voyage du meilleur vaisseau n'est qu'une ligne en zig zag; mais regardez cette ligne à une distance suffisante, et vous verrez toutes ces irrégularités se fondre en une ligne égale et droite. C'est ainsi que s'expliqueront vos actions naturelles et naïves. Mais la conformité n'explique rien. Agissez simplement, et les actions précédentes que vous aurez faites simplement justifieront celle d'aujourd'hui. La grandeur en appelle toujours à l'avenir. Si je puis être assez grand pour agir droitement et mépriser l'opinion, c'est que mes actions d'autrefois me défendent maintenant. Qu'il arrive ce qu'il pourra, aujourd'hui agissez noblement; méprisez toujours les apparences. La force du caractère est une force qui résulte de l'accumulation des forces de la volonté, de façon que la vertu des jours passés remplit encore de santé le jour d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui donne aux héros du sénat et des champs de bataille cette majesté qui remplit l'imagination? L'idée d'une suite de jours illustres et de victoires qu'ils traînent après eux. Ses actions répandent leur lumière sur l'acteur, le héros qui s'avance. Pour l'œil de chaque homme, il est comme suivi par une escorte visible d'anges. C'est là ce qui fait gronder le tonnerre dans la voix de Chatham, c'est là ce qui met la dignité dans le port de Washington, ce qui fait briller l'Amérique dans les yeux d'Adams. L'honneur est vénérable, parce qu'il n'est pas éphémère, et qu'il est toujours, au contraire, une vieille vertu. Nous lui rendons hommage aujourd'hui, parce qu'il n'est pas d'aujourd'hui. Nous l'aimons, parce qu'il n'est pas une trappe pour notre amour et notre hommage, mais parce qu'il est indépendant, qu'il dérive de lui-même, et qu'il est toujours d'une antique lignée sans tache, quand bien même ce serait dans la personne d'un jeune homme qu'il se manifesterait.

J'espère que dans notre temps nous aurons entendu pour la dernière fois parler de conformité aux usages du monde et de persistance. Jetez ces mots en pâture aux journaux; laissons-les se ridiculiser eux-mêmes. Au lieu de la banale cloche, écoutons plutôt quelques sons de la flûte spartiate. Un grand homme vient pour diner à ma maison; je ne souhaite pas de lui plaire, je souhaite qu'il me plaise. Je désire que ma réception soit cordiale, mais elle doit d'abord être vraie. Affrontons et réprimandons la médiocrité polie et le sordide contentement de ce temps-ci; jetons à la face de la coutume et de l'habitude ce fait qui est le fait dominant de toute l'histoire, c'est que là où un homme se meut, un grand acteur, un grand penseur responsable se meut également; c'est qu'un homme vrai n'appartient à aucun temps, à aucun lieu, mais se fait le centre de l'univers. Là où il est, là est la nature. Il mesure les hommes, les événements, et vous êtes forcé de marcher sous son étendard. Ordinairement chaque personne que l'on rencontre dans la société nous rappelle quelque autre personne, quelque autre chose. Mais un grand caractère ne nous rappelle rien. Il prend la place de la création tout entière. L'homme doit s'élever jusqu'au point de rendre indifférentes toutes les circonstances et de rejeter dans l'ombre tous les moyens. Tous les grands hommes sont cela et font cela. Chaque homme vrai est une cause, une contrée, un siècle; il lui faut des espaces infinis et d'innombrables années pour accomplir sa pensée, et la postérité semble suivre ses pas comme une procession. César est né, et nous aurons pour des siècles un empire romain. Le Christ est né, et des millions d'esprits s'attacheront à son génie et grandiront avec lui. Une institution n'est que l'ombre allongée d'un homme; témoin la réforme de Luther, le quakerisme de Fox, le méthodisme de Wesley, l'abolition de Clarkson. Mil

ton appelait Scipion le sommet de Rome: toute histoire se résout aisément d'elle-même dans la biographie de quelques personnes passionnées et fortes.

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Que l'homme connaisse sa valeur et foule à ses pieds les circonstances. Pourquoi irait-il, à la manière d'un bâtard, d'un intrigant ou d'un pauvre enfant élevé par charité, rodant, s'esquivant timidement dans ce monde qui est le sien. L'homme qui dans la rue ne trouve en lui-même aucune force correspondante à celle qui a bâti une tour ou taillé un dieu de marbre, se sent humble en les contemplant. Une statue, un palais, un livre somptueux ont pour lui un air étrange et menaçant, et semblent lui dire : Qui êtes-vous, monsieur? Et cependant toutes ces choses ne sont, en réalité, que comme des solliciteurs qui réclament son attention et adressent des pétitions à ses facultés, afin que leur regard se tourne de leur côté et qu'elles les prennent en leur possession. La peinture réclame mon verdict, par exemple; me commande-t-elle? non; mais je dois examiner ses réclamations et établir dans quelle mesure les louanges qu'elle réclame doivent lui être accordées. L'histoire populaire de ce manant qui, ramassé ivre mort dans la rue, fut apporté à la maison d'un duc, décrassé, habillé, couché dans le lit du duc, traité à son réveil avec la plus obséquieuse politesse et auquel on persuada que jusqu'alors il avait été insensé, - cette histoire doit sa popularité à ce fait qui symbolise si bien la vie de l'homme, lequel est dans le monde une sorte d'idiot, mais dont la raison se réveille de temps à autre, et qui alors, dans ces courts moments de clairvoyance, se trouve un véritable prince.

Notre manière de lire est celle de mendiants et de sycophantes. Dans l'histoire, notre imagination nous abuse et fait de nous des fous. Royauté et aristocratie, puissance et État, tous ces mots composent pour nous

un plus somptueux vocabulaire que les noms des particuliers et des voisins, que les simples noms de Jean et d'Édouard, de leur petite maison et de leur travail habituel de chaque jour, et pourtant, des deux côtés, les choses de l'existence sont les mêmes; des deux côtés la somme totale de la vie est la même. Pourquoi donc avons-nous tant de déférence pour le roi Alfred, pour Scanderbeg, pour Gustave-Adolphe? Ils furent vertueux, mais ont-ils donc emporté toute vertu avec eux? Lorsque les humbles individus agiront dans un grand but, l'éclat ira des actions des rois à celles des simples gentlemen.

Le monde, à la vérité, a été instruit par ces rois qui ont ainsi magnétisé les yeux des nations. Il a été instruit par ce grand symbole, et a appris par lui ce respect mutuel que l'homme doit à l'homme. La joyeuse loyauté avec laquelle les hommes ont partout permis que le roi, le noble, le grand propriétaire établissent la loi et la hiérarchie des personnes et des choses, la modifiassent et récompensassent les bienfaits, non par l'argent, mais par l'honneur, qu'était-elle sinon le signe hiéroglyphique au moyen duquel ils exprimaient la conscience de leurs propres droits et leur propre grandeur?

Mais le magnétisme qu'exerce toute action originale s'explique aussitôt que nous cherchons les raisons de cette confiance personnelle. Qu'est-ce donc que ce moi originel sur lequel peut être fondée une universelle confiance? Quelle est la nature et le pouvoir de cette étoile de la science qui, sans parallaxe, sans éléments calculables, jette un rayon de beauté sur les actions les plus triviales et les plus impures aussitôt que la moindre marque d'indépendance se manifeste? La recherche nous conduit à cette source qui est à la fois l'essence du génie, l'essence de la vertu et l'essence de la vie, et que nous

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