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à l'école latine. Ce que nous n'appelons pas éducation est plus précieux que ce que nous nommons ainsi. Au moment où nous recevons une pensée nous ne nous amusons pas à faire des conjectures sur sa valeur relative. Souvent l'éducation épuise tous ses efforts à essayer d'empêcher et de tromper ce magnétisme naturel qui choisit ce qui lui est propre avec une infaillible sûreté.

Notre nature morale est pareillement viciée par chaque intervention de notre volonté. Les hommes représentent la vertu comme un combat, et prennent de grands airs en racontant les résultats de leurs luttes, et partout cette question est agitée : l'homme le meilleur n'est-il pas celui qui lutte avec la tentation? Mais il n'y a, dans cette affaire, aucun mérite. Ou bien Dieu est présent ou il ne l'est pas. Nous aimons les caractères en proportion de leur spontanéité et de leurs impulsions. Moins un homme pense à ses vertus, moins il les connaît, plus nous l'aimons. Les victoires de Timoléon qui, au dire de Plutarque, coulaient et couraient comme des vers d'Homère, sont les meilleures. Lorsque nous voyons une âme dont toutes les actions sont royales, gracieuses et charmantes comme les roses, nous devons remercier Dieu puisqu'il a permis que de telles choses existent et puissent exister, au lieu de nous tourner brusquement du côté de l'ange et de dire : « Crump est un homme meilleur que celui-là, lui qui lutte en grognant avec tous les diables qui l'assiégent'. »

Cette prépondérance de la nature sur la volonté n'est pas moins manifeste dans toute notre vie pratique. Il y a moins d'intentions dans l'histoire que nous n'en supposons. Nous attribuons des desseins profondément ca

1 Nous avons laissé subsister en français le mot anglais crump qui signifie bossu, mal bâti, et dont Emerson fait un nom propre avec intention, pour opposer cette résistance sans harmonie à la grâce du héros spontané.

chés, des plans prémédités et suivis à César et à Napo léon; mais le meilleur de leur puissance était, non pas en eux, mais dans la nature. Les hommes d'une prospérité extraordinaire et d'un grand génie ont toujours, dans leurs moments honnêtes, répété le refrain: « Ce n'est pas par nous, ce n'est pas en nous. » Selon la foi de leur époque ils ont toujours élevé des autels à la Fortune, à la Destinée ou à saint Julien. Leur succès consistait dans le parallélisme de leur conduite et de leurs pensées, qni ne trouvait en eux aucun obstacle, et les merveilles dont ils n'étaient que les conducteurs et les guides semblaient leurs propres actions. Est-ce que ce sont les fils métalliques servant de conducteurs qui engendrent le galvanisme? Il est même vrai de dire qu'ils avaient en eux moins de sujets de réflexion que tout autre homme; c'est ainsi que la vertu d'une flûte est d'être douce et creuse. Ce qui semblait en eux volonté et obstination immuable n'était qu'absence de volonté et annihilation de soi. Shakspeare aurait-il pu jamais pu nous donner une théorie de Shakspeare? Un homme d'un prodigieux génie mathématique pourrait-il communiquer aux autres hommes l'intuition de ses propres méthodes? S'il communiquait son secret, immédiatement il perdrait toute sa valeur exagérée, et étant exposé au grand jour, il ne serait plus que l'instrument de l'énergie vitale, du pouvoir d'agir ou ne pas agir.

La leçon que toutes ces observations nous enseignent invinciblement, c'est que notre vie pourrait être plus simple et plus aisée que nous ne la faisons, que le monde pourrait être un lieu plus heureux qu'il ne l'est, qu'il ne serait pas besoin de tant de combats, de convulsions, de désespoirs, de grincements de dents, et de mains tordues de rage, et que nous créons nous-mêmes nos propres maux. Nous mettons évidemment obstacle à l'optimisme de la nature en intervenant hors de propos; car, toutes les fois que nous touchons à ces terres bénies

du passé, ou que, dans le présent, nous approchons d'un sage esprit, nous sommes capables d'observer que nous sommes entourés par des lois spirituelles qui s'exécutent d'elles-mêmes.

La physionomie de la nature extérieure nous enseigne la même leçon avec une calme supériorité. La nature ne souffre pas d'agitation ni de fumée. Elle n'aime pas notre bienveillance ou notre science, plus que nos fraudes et nos guerres. Lorsque nous sortons de la Banque, ou de la convention abolitioniste, ou du meeting de tempérance, ou du club transcendental pour aller dans les champs et dans les bois, elle semble nous dire : que d'ardeur et d'agitation, mon petit monsieur !

Nous sommes pleins d'actions mécaniques. Par nécessité nous nous mêlons aux affaires du monde jusqu'à ce que les sacrifices et les vertus de la société nous deviennent odieux. L'amour ferait notre joie, mais notre bienveillance est malheureuse. Les écoles du dimanche, les églises et les sociétés des pauvres finissent par être pour nous de véritables fardeaux. Nous nous ennuyons et nous souffrons pour ne plaire à personne. Il y a des moyens naturels d'arriver aux fins auxquelles tendent ces institutions, mais nous ne les suivons pas. Pourquoi toutes les vertus travailleraient-elles d'une manière uniforme et marcheraient-elles dans le même sentier? Pourquoi, toutes, donneraient-elles de l'argent? Pour nous, gens de la campagne, cela est très incommode, et nous ne pensons pas qu'aucun bien puisse sortir de cette gêne. Nous n'avons pas de dollars; ce sont les marchands qui en ont; qu'ils en donnent. Les fermiers donneront le blé; les poëtes chanteront; les femmes fileront; les laboureurs prêteront leurs bras; les enfants apporteront des fleurs. Et pourquoi donc traîner ce mortel ennui d'une école du dimanche à travers toute la chrétienté? Il est naturel et il est beau que l'enfance cherche à sa

voir, et que l'âge mûr enseigne; mais il est toujours assez temps de répondre aux questions lorsqu'elles sont posées. Ne fermez pas les jeunes enfants contre leur volonté dans un banc d'église; ne les forcez pas à vous interroger dans un moment où ils n'en ont pas la volonté.

Si nous élargissons l'horizon de nos vues, nous apercevons que toutes les choses sont égales; les lois, les belles lettres, les croyances, les manières de vivre, semblent un travestissement de la vérité. Notre société est encombrée par de pesantes machines qui ressemblent aux aqueducs sans fin que les Romains bâtissaient audessus des collines et des vallées et qui ont été mises de côté après la découverte de cette loi, que l'eau s'élève au niveau de sa source. Notre société est un mur chinois que tout léger Tartare peut franchir. C'est une armée permanente qui ne vaut pas la paix. C'est un empire gradué, titré, richement doté, qui devient tout à fait superflu lorsqu'il est une fois reconnu que les meetings de nos villes valent tout autant.

Tirons une leçon des enseignements de la nature qui procède toujours par de courts moyens. Lorsque le fruit est mûr, il tombe. Lorsque le fruit est cueilli, la feuille tombe. Le circuit des eaux est une simple chute. La marche des hommes et de tous les animaux est une chute en avant. Tous nos travaux manuels, toutes les œuvres de notre énergie, les actions de fouiller, de fendre, de creuser, de ramer et ainsi de suite, sont accomplies par la force d'une chute perpétuelle, et la terre, les globes, la lune, les comètes, le soleil, les étoiles n'existent qu'en vertu d'une chute éternelle.

La simplicité de l'univers est très différente de la simplicité d'une machine. Le pédant est celui qui cherche en dehors de lui, et ici ou là, comment le caractère est formé et la science acquise. La simplicité de la nature

n'est pas telle parce qu'elle peut être aisément comprise, mais parce qu'elle est inépuisable. La dernière analyse de cette simplicité ne peut jamais être achevée. Nous jugeons de la sagesse d'un homme par ses espérances, car nous savons bien que la perception des trésors inépuisables de la nature constitue une immortelle jeunesse. Nous sentons la force de fertilité de la nature lorsque nous comparons nos noms et nos réputations précises avec notre flottante et fluide conscience. Nous passons dans le monde pour appartenir à des sectes et à des écoles, pour pieux et pour érudits, et nous ne sommes toute notre vie que de jeunes enfants. On voit bien comment le pyrrhonisme a pu se développer. Chaque homme aperçoit qu'il est placé sur le point intermédiaire d'où chaque chose peut être alfirmée et niée en même temps avec autant de raison. Il se voit vieux et jeune, sage et ignorant à la fois. Il entend et comprend à la fois ce que vous dites des séraphins et ce que vous dites du chaudronnier. Il n'existe pas d'homme perpétuellement sage; cette sagesse permanente n'existe que dans les fictions des stoïciens. Lorsque nous lisons ou que nous peignons, nons nous rangeons du côté des héros contre le lâche et le voleur; mais nous avons été nous-mêmes ce lâche et ce voleur, et nous le serons encore, non par de triviales circonstances, mais par la comparaison de notre vie avec les grandeurs possibles de l'âme.

La courte inspection des circonstances qui, chaque jour, prennent place dans notre vie, nous montrera que c'est une loi plus haute que celle de notre volonté qui règle les événements; que nos pénibles travaux sont stériles et sans nécessité; que nous ne sommes forts que par nos actions aisées, simples et spontanées, et que c'est en nous contentant d'obéir que nous devenons saints. La croyance et l'amour, ou plutôt l'amour croyant nous soulage du poids immense des soucis. O mes frères, Dieu

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