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appelons spontanéité et instinct. Cette sagesse primordiale s'appelle intuition, par opposition à nos autres moyens de connaître, qui sont des méthodes acquises. Toutes les choses trouvent leur commune origine dans cette force profonde, dans ce fait qu'aucune analyse ne peut atteindre. Car le sentiment de l'Etre qui, dans nos heures calmes, s'élève, on ne sait comment, dans l'âme, n'est pas différent des choses extérieures, de l'espace, du temps, de la lumière, de l'homme, mais ne fait qu'un avec eux, car il provient évidemment de la même source d'où sont sortis leur être et leur vie. Nous participons à la vie par laquelle tout existe, et cependant, oubliant que nous sommes sortis de la même source, nous regardons comme des apparences tous les objets de l'univers. Dans l'intuition est la fontaine de l'action et la fontaine de la pensée. C'est en elle qu'est le souffle de cette inspiration qui donne à l'homme la sagesse, de cette inspiration qui ne peut être niée sans impiété et sans athéisme. C'est par elle que nous nous asseyons sur les genoux de l'intelligence infinie qui fait de nous les organes de son activité et les temples de sa vérité. Lorsque nous discernons la justice, lorsque nous discernons la vérité, nous ne faisons rien de nous-mêmes, mais simplement nous ouvrons un passage à ses rayons. Lorsque nous nous demandons d'où vient cela; lorsque nous essayons de fouiller dans notre âme pour y surprendre les causes de ces faits, toute philosophie, toute métaphysique se trouve en faute. La présence ou l'absence de notre âme est tout ce que nous pouvons affirmer. Chaque homme distingue parfaitement les actes volontaires de son esprit de ses perceptions involontaires, et il sait qu'il doit à ces dernières un profond respect. Il peut errer dans la manière de les rendre et de les exprimer, mais il sait que, non plus que le jour et la nuit, elles ne sont discutables. Toutes mes actions volontaires, toutes

mes connaissances acquises sont choses vagues et de hasard; mais la rêverie la plus triviale, l'émotion naïve la plus simple sont à la fois familières et divines. Les hommes sans pensée contredisent aussi facilement les perceptions que les opinions, et même plus facilement parce qu'ils ne savent pas distinguer entre l'intuition et la connaissance. Ils s'imaginent que je choisis, pour la mieux voir, cette chose ou cette autre. Mais la perception n'est pas capricieuse, elle est fatale. Si je distingue un rayon de la vérité, mon enfant le verra après moi, et puis, daus le cours du temps, tout le genre humain, bien qu'il puisse arriver qu'il n'ait été jamais vu avant moi, car ma perception d'une vérité est un fait aussi réel que le soleil.

Les relations de l'âme avec l'esprit divin sont si pures qu'il est profane de chercher à y introduire des auxiliaires. Si Dieu parlait, il ne nous communiquerait pas seulement une chose, mais toutes les choses, il remplirait le monde du bruit de sa voix; du centre de sa pensée présente il répandrait la lumière, la nature, le temps et les âmes, et créerait tout de nouveau. De même, lorsqu'un esprit simple reçoit la sagesse divine, alors les vieilles choses s'évanouissent; les textes, les docteurs, les méthodes, les temples tombent; il vit et absorbe le passé et le futur dans l'heure présente. Toutes les choses, sans exception, deviennent sacrées et sont comme dissoutes dans leur propre cause, si bien que, dans ce miracle universel, tous les miracles particuliers disparaissent. C'est pourquoi, si un homme, prétendant vous parler de Dieu, vous ramène à la phraséologie de quelque nation ensevelie dans une autre contrée, dans un autre monde, ne le croyez pas. Le gland est-il donc préférable au chêne dans toute sa beauté? Le père est-il meilleur que l'enfant dans lequel il a mis toute la maturité de son être? D'où vient donc ce culte du passé. Les siècles

sont des conspirateurs en guerre avec la santé et la majesté de l'âme. Le temps et l'espace ne sont que les couleurs physiologiques que l'œil imagine, mais l'âme est la lumière; là où est l'âme, là est le jour; là où elle était, là est la nuit ; et l'histoire est une impertinence et une injure si elle est autre chose qu'un joyeux apologue et une parabole de mon être et de ma destinée.

L'homme est timide et implore toujours l'indulgence pour lui-même. Il n'ose pas dire : je pense, je suis, mais il fait une citation de quelque saint ou de quelque sage. Il est confus en présence du brin de gazon et de la rose qui s'ouvre. Ces roses qui sont sous ma fenêtre se soucient peu des anciennes roses et des plus belles; elles sont ce qu'elles sont; elles vivent aujourd'hui en présence de Dieu. Il n'y a pas de temps pour elles. La rose est simplement la rose, et elle est parfaite dans chaque moment de son existence. Avant qu'un seul bouton ait éclaté, toute sa vie a agi; la fleur tout à fait épanouie n'est pas plus vivante que la tige dépourvue de feuilles. Elle satisfait la nature dans tous les moments également. Mais l'homme diffère, se souvient, il ne vit pas dans le présent, mais, la tête tournée en arrière, il regrette le passé, et, insoucieux des richesses qui l'entourent, il se dresse sur la pointe du pied pour regarder dans l'avenir. Il ne peut être heureux et fort qu'en vivant lui aussi avec la nature dans le présent, au-dessus du temps'.

Cela est assez simple, et cependant voyez combien de fortes intellgences qui n'osent pas encore écouter Dieu lui-même, à moins qu'il ne parle la phraséologie de David, Jérémie ou Paul. Sans doute que nous n'attacherons pas toujours un si grand prix à quelques textes

1 Tout ce paragraphe rappelle le souhait de Faust dans Goethe: « Ah! si je pouvais vivre, spontanément vivre comme le gazon pousse et comme les arbres croissent! »

et à quelques existences. Nous sommes comme des enfants qui répètent par routine les sentences de leurs. grand'mères et de leurs tuteurs, et, à mesure qu'ils grandissent, des hommes de talent et de caractère qu'ils ont eu l'occasion de rencontrer. Péniblement ils cherchent à se rappeler les exactes paroles qu'ils ont entendues; mais un jour, lorsqu'ils arrivent d'eux-mêmes au point de vue où étaient placés ceux qu'ils avaient écoutés autrefois, alors ils comprennent entièrement le sens de ces paroles et voudraient bien pouvoir les oublier. Lorsque nous avons une nouvelle perception, débarrassons joyeusement notre mémoire de ces trésors entassés comme d'objets de rebut. Si un homme vit avec Dieu, sa voix sera aussi douce que le murmure du ruisseau et le frémissement de la moisson courbée par le vent.

Et maintenant la plus haute vérité sur ce sujet n'est pas exprimée et probablement ne peut pas l'être, car tout ce que nous disons n'est que l'ombre et le lointain souvenir de l'intuition. Lorsque le bien est tout près de vous et que vous avez en vous-même la plénitude de la vie, ce n'est par aucun moyen connu et préparé d'avance. Vous ne remarquez pas les empreintes des pas d'aucun autre, vous ne voyez pas la figure de l'homme, vous n'entendez prononcer aucun nom; pensée, méthode, bien, semblent étranges et nouveaux. Cette plénitude de la vie exclut tout autre être; vous venez de l'humanité, mais vous n'allez pas vers elle. Toutes les personnes qui ont jamais existé ne sont plus que des serviteurs fugitifs. La crainte et l'espérance n'existent plus. Nous ne réclamons rien, et l'espoir même semble quelque chose de vil. Nous sommes en pleine vision. Il n'y a plus rien que nous puissions appeler gratitude et même joie. L'âme est élevée au-dessus de la passion. Elle contemple l'identité et la cause éternelle, et per

çoit directement la vérité et la justice. Alors nous sommes comme envahis par la tranquillité et sans inquiétude pour l'univers, en voyant que toutes choses vont bien. Les vastes espaces de la nature, l'océan Atlantique, la mer du Sud; les vastes intervalles du temps, les années, les siècles, n'ont plus aucune importance. Ce que je pense et ce que je sens anéantit le premier état de ma vie et ses circonstances, en les rehaussant, comme il rehausse mon présent, comme il rehaussera toute circonstance possible, ce que nous appelons la vie et ce que nous appelons la mort.

La vie actuelle compte seule et non la vie passée. La puissance cesse à l'instant du repos; elle existe dans le moment de transition d'un état passé à un état nouveau, au moment où on se lance dans le gouffre, où on court vers le but. Le monde déteste les manifestations de l'âme', car ces manifestations abaissent le passé, mettent les richesses au niveau de la pauvreté, changent la réputation en honte, et confondent le saint avec le criminel en les mettant également de côté. Pourquoi alors parler de confiance en soi-même? Tant que l'âme est présente il n'y a aucun pouvoir confiant, il n'y a que des pouvoirs actifs. Parler de confiance est véritablement une pauvreté. Parlons plutôt de ce qui se confie, parce que cela seul travaille et existe. Celui qui a plus d'âme que moi me maîtrise, quand bien même il ne remuerait pas le doigt. Autour de lui, je dois errer condamné par la loi de la gravitation des esprits; celui, en revanche, qui a moins d'âme que moi, je le gouvernerai avec la même facilité. Lorsque nous parlons de vertus éminentes, nous prenons ces mots pour des figures de rhétorique, et nous ne voyons pas que la vertu, c'est l'é

'L'original porte soul becomes, l'âme devient. C'est un mot emprunté à la phraséologie hégélienne.

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