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les personnes qui n'approchent pas de toi! Chaque fois que nous cédons à une considération personnelle, nous perdons un état divin: nous vendons les trônes des anges pour un court et turbulent plaisir.

Combien de fois ne devons-nous pas apprendre la même leçon! Les hommes cessent de nous intéresser aussitôt que nous trouvons leurs limites. Le péché n'est que limitation. Aussitôt que vous avez rencontré les limites d'un homme, vous en avez fini avec lui. Peu importent ses talents, ses entreprises, sa science. Hier encore, il vous attirait et vous séduisait singulièrement; il était pour vous une grande espérance, une mer dans laquelle vous pouviez nager; mais aujourd'hui, vous avez trouvé les rivages de cette mer, vous avez reconnu qu'elle n'est au plus qu'un petit étang, et vous ne vous en inquiétez pas davantage que si vous ne l'aviez jamais vue.

Chaque pas que nous faisons dans la pensée réconcilie vingt faits contraires en apparence, et nous les montre comme des expressions différentes d'une loi unique. Aristote et Platon sont considérés comme les chefs de deux écoles respectives. Un homme sage verra qu'Aristote platonise. En entrant d'un pas plus avant dans la pensée, les opinions discordantes se réconcilient et ne nous apparaissent plus que comme les deux points extrêmes d'un même principe, et nous ne pouvons pénétrer jamais assez avant dans les sphères de l'âme pour toucher le point extrême où de plus hautes visions ne se présenteront plus à nous.

Tremblez lorsque Dieu envoie un penseur sur notre planète. Toutes choses sont en péril alors. C'est comme lorsqu'une conflagration a éclaté dans une grande cité : personne ne sait quelles choses sont en sûreté, et comment finira l'incendie. Il n'y a aucune partie de la science qui ne doive être retournée de tous côtés; il n'y a pas nne réputation littéraire, un de ces noms que nous ap

pelons les noms éternels de la renommée qui ne soient en péril d'être réexaminés et condamnés. Les espérances les plus enracinées de l'homme, les pensées de son cœur, les religions des nations, les manières et les mœurs du genre humain sont toutes à la merci d'une nouvelle généralisation. La généralisation est toujours une nouvelle vague de la Divinité pénétrant dans l'esprit de l'homme. De là les frissonnements avec lesquels les hommes la voient arriver.

La valeur consiste dans la puissance que l'homme a de se relever, de ne pas se laisser abattre, de ne pas se laisser dominer par cette nouvelle généralisation, de se tenir droit dans quelque lieu et au milieu de quelques circonstances qu'il soit placé. L'homme ne peut arriver à cette valeur qu'en préférant la vérité à ses opinions d'autrefois sur la vérité, que par une prompte acceptation de la vérité de quelque côté qu'elle lui arrive, que par l'intrépide conviction que ses lois, ses relations avec la société, la chrétienté et le monde auxquels il appartient seront un jour dépassées et mourront.

Il y a des degrés dans l'idéalisme. Nous jouons d'abord académiquement avec l'idéalisme, de même qu'on s'est servi d'abord de l'aimant comme d'un jouet. Puis, dans la chaleur de la jeunesse et de la poésie, nous sentons qu'il peut être vrai, que déjà nous surprenons sa vérité par fragments et par rayons; puis il prend un maintien sévère et imposant, et nous soupçonnons alors qu'il doit être vrai; enfin il se montre sous une forme morale et pratique, et nous apprenons que Dieu existe, qu'il est en nous, que toutes les choses ne sont que des ombres de lui-même. L'idéalisme de Berkeley n'est que l'expression crue de l'idéalisme de Jésus, et ce dernier n'est à son tour que l'expression de ce fait, à savoir, que la nature tout entière est la rapide émanation du bien agissant et s'organisant de lui-même. Mais l'histoire et

l'état du monde, à un moment donné, dépendent bien plus directement encore de la classification intellectuelle qui existe dans les esprits des hommes. Les choses qui sont chères aux hommes à une certaine heure le sont à cause des idées qui se sont levées autrefois à l'horizon de leur esprit et qui ont produit le présent ordre de choses comme un arbre porte ses fruits. Un nouveau degré de culture révolutionnerait aussitôt le système entier des désirs et des poursuites de l'homme.

La conversation est un jeu circulaire. Dans la conversation nous brisons les limites qui nous enferment dans un cercle silencieux. Les personnes ne doivent pas être jugées par l'esprit auquel elles participent et même qu'elles expriment sous l'influence de cette pentecôte de la conversation; le lendemain nous les trouverons bien éloignées des improvisations de la veille, nous les trouverons chevauchant encore à pas lents sur leurs vieux bâts. Et pourtant, sachons jouir de cette flamme pendant qu'elle se suspend en brillant au-dessus de nous. Lorsque chaque nouveau causeur jetant sur nous de nouvelles lumières, nous émancipant de la tyrannie du dernier causeur, pour nous opprimer à son tour par la grandeur et la tyrannie exclusive de sa propre pensée, nous abandonne à un nouveau rédempteur, nous semblons recouvrer nos droits, devenir des hommes. O quelles vérités profondes et seulement exécutables dans les siècles futurs sont contenues dans la simple prédiction de chaque vérité! Dans les communes heures, la société reste froide et impassible comme une statue. Nous sommes là attendant avec frivolité quelque chose qui puisse nous remplir et n'ayant d'autre science que celle du peut-être, et ces puissants symboles qui nous entourent ne sont pas pour nous des symboles, mais des bagatelles prosaïques et triviales. Mais voici venir le dieu qui convertit les statues en hommes, qui par la flamme de ses regards

va brûler le voile qui enveloppe toutes choses et rendre manifeste à tous les yeux le sens intime de chaque objet de l'ameublement, de la coupe, du vase, du fauteuil, de l'horloge, des draperies. Les faits qui, vus à travers les brouillards d'hier, nous semblaient si gigantesques, la propriété, le climat, l'éducation, la beauté personnelle et autres choses semblables ont singulièrement changé de proportions. Toutes ces choses que nous tenions pour bien assises craquent et remuent; les littératures, les cités, les climats, les religions tremblent sur leurs fondements et dansent devant nos yeux. Et cependant voyez comme promptement tous ces élans se circonscrivent. Le discours est bon, mais le silence est meilleur et le couvre de confusion. La longueur du discours indique la distance de pensée qui existe entre celui qui parle et celui qui écoute. S'ils étaient en parfait accord d'intelligence sur quelque point, les mots leur seraient inutiles. S'ils étaient parfaitement d'accord sur tous les points, les mots leur seraient insupportables.

La littérature est un point extérieur du cercle de notre vie moderne, autour duquel un autre cercle peut être décrit. Le service que nous rend la littérature, c'est de nous fournir une plate-forme, grâce à laquelle nous pouvons observer de plus haut notre vie présente. Nous nous nourrissons de science ancienne, nous nous installons du mieux que nous pouvons dans les maisons grecques, puniques, romaines, afin de voir plus sagement et de mieux comprendre les demeures et les manières de vivre françaises, anglaises et américaines. De la même façon, nous voyons mieux la littérature du milieu de la nature sauvage, du milieu du tourbillon des affaires, du haut d'une grande religion. Le champ ne peut pas être bien vu si pour le voir on entre dans le champ même, L'astronome doit se servir du diamètre de l'or

bite de la terre comme de base, pour trouver la parallaxe de chaque étoile.

C'est pourquoi nous estimons le poëte. Tous les arguments et toute la sagesse ne sont pas dans les encyclopédies, dans les traités métaphysiques, dans les sources théologiques, mais sont aussi dans le sonnet ou la comédie. Dans mon travail journalier, je suis enclin à répéter mes anciens pas, je ne crois pas qu'il y ait de remède à cela, qu'il y ait aucune puissance capable de me changer et de me réformer. Mais quelque Pétrarque ou quelque Arioste, ivre du nouveau vin de son imagination, m'écrit une ode ou un vif roman pleins de pensées et d'actions audacieuses. Ses notes aiguës m'enthousiasment et m'enflamment, brisent la chaîne entière de mes habitudes et m'ouvrent les yeux sur ma propre puissance, et sur toutes les possibilités latentes qu'elle cache. I attache des ailes à tous les vieux et solides objets qui nous étaient familiers, et une fois de plus je suis capable de choisir un droit chemin dans la théorie et dans la pratique.

La même nécessité nous impose le devoir de choisir un point d'où nous puissions observer la religion. Nous ne pouvons pas toujours voir le christianisme d'après le catéchisme; mais peut-être pouvons-nous l'observer du milieu des pâturages, d'un bateau voguant sur le lac, et écouter sa voix au milieu des chants des oiseaux des bois. Purifiés par la lumière élémentaire et le vent, baignés dans la mer de belles formes que nous offrent les champs, peut-être nous pourrons jeter sur la vie un regard juste et droit. Le christianisme est cher à juste titre aux meilleurs des individus qui composent le genre humain ; cependant il n'y a pas un jeune philosophe élevé dans une école chrétienne qui n'ait spécialement admiré ce courageux passage de saint Paul : « Et alors le Fils aussi sera soumis à celui qui tient toutes

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