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nons à connaître de nouveaux degrés de grandeur. Quand l'homme est sorti de cette inspiration, son ton a changé. Il ne cause pas avec les hommes, ne parle pas en gardant toujours l'œil ouvert sur leurs opinions. Il les juge. Il leur demande d'être simples et vrais. Le voyageur frivole essaie d'embellir sa vie en citant le lord, le prince, la comtesse qui lui ont parlé ainsi, ou qui ont agi avec lui de telle façon. Les ambitieux vulgaires nous montrent leur argenterie, leurs bijoux et leurs hagues. Les hommes plus cultivés dans le récit qu'ils font de leurs expériences personnelles cueillent toutes les circonstances poétiques charmantes, la visite à Rome, l'homme de génie qu'ils ont vu, l'ami brillant qu'ils ont connu, et peut-être aussi, s'avançant davantage, parlent-ils du paysage splendide, de la montagne étincelante de lumière, des pensées qu'elle leur a inspirées et dont ils ont joui avant-hier; ils cherchent à jeter ainsi sur leur vie une couleur romantique; mais l'âme qui est arrivée à adorer le grand Dieu est simple et vraie; elle n'a pas de couleur de rose, de beaux amis, de chevalerie et d'aventures; elle n'a nul besoin d'être admirée ; elle habite dans l'heure actuelle, dans l'expérience réelle de la vie habituelle, et, en raison de cette importance donnée au présent, la plus simple circonstance s'imprègne de pensées et s'imbibe des flots de cette mer de lumière.

Conversez avec un esprit grandement simple et la littérature vous paraitra une duperie. Ses plus simples discours sont dignes d'être écrits; cependant ils sont si communs, ils sont tellement en circulation que, les ramasser au milieu des infinies richesses de l'âme, c'est comme ramasser quelques grains de sable sur la terre, ou renfermer un peu d'air dans une fiole, lorsque toute la terre et toute l'atmosphère nous appartiennent. Dans la société d'hommes simples, l'homme qui n'est

qu'auteur ressemble à un filou qui s'est glissé parmi des gentlemen afin de voler une épingle ou un bouton d'or. Vous ne pouvez pénétrer et être admis dans ce cercle qu'en vous dépouillant de votre parure artificielle; qu'en conversant et en agissant avec l'homme avec vérité et simplicité, avec franchise et avec une souveraine affirmation.

Des âmes semblables à celles que nous avons décrites vous traitent comme le feraient des dieux; ces hommes marchent comme des dieux sur la terre, acceptant sans aucune admiration votre esprit, votre vertu ou, pour mieux dire, vos actes de devoir; car votre vertu, ils la regardent comme de leur propre sang, d'un sang royal comme le leur, et bien plus comme la créatrice des dieux. Mais quel mépris jette leur simple et fraternelle conduite sur les flatteries mutuelles que les auteurs emploient pour se consoler et se blesser! Ils ne flattent pas, eux. Je ne m'étonne pas si ces hommes vont trouver pour converser avec eux Cromwell, Christine, Charles II, Jacques Ier et le Grand-Turc. Car, par leur élévation, ils sont les compagnons des rois, et plus d'une fois ils ont dû souffrir du ton servile de la conversation du monde. Ils sont toujours comparables à un messager divin envoyé aux princes; ils se confrontent avec eux, roi contre roi, sans abaissement ni concession, et ils donnent aux nobles natures le spectacle consolant et la satisfaction de la résistance, de la pure humanité, d'une familière et sereine camaraderie, de nouvelles idées ; ils laissent ces princes des hommes plus sages et supérieurs à ce qu'ils étaient. Ces âmes nous font sentir que la sincérité est meilleure que la flatterie. Agissez simplement avec l'homme et la femme, afin de les obliger à la plus extrême sincérité, et de détruire en eux toute espérance de vous abuser. C'est là le plus grand compliment que vous puissiez leur faire.

<«<Leur plus haute louange, disait Milton, n'est pas la flatterie, et leur plus simple avis est une sorte de louange. »

Ineffable est l'union de Dieu et de l'homme dans chaque acte de l'âme. La plus simple personne qui, dans son intégrité, adore Dieu, devient Dieu elle-même; cependant les flots de cette fusion universelle sont toujours nouveaux, et sa source toujours inconnue et introuvable. Toujours elle inspire le respect et l'étonnement. Combien l'idée de Dieu peuplant les places solitaires, effaçant les cicatrices de nos malheurs et de nos désappointements, se lève sur l'homme affectueuse et caressante! Lorsque nous avons brisé notre Dieu traditionnel, et que nous en avons fini avec notre Dieu de rhétorique, alors Dieu peut enflammer notre cœur de sa présence'. Alors le cœur double, pour ainsi dire, et acquiert la puissance de s'élargir et de s'ouvrir de chaque côté un nouvel infini. Cette présence inspire à l'homme une infinie confiance. Il n'a pas la conviction, mais l'intuition que ce qui est le bon est aussi le vrai; qu'il peut aisément chasser avec cette pensée toutes les incertitudes particulières, toutes les craintes, et ajourner jusqu'à la révélation certaine du temps la solution des problèmes qui lui sont propres. Il est assuré que ses intérêts propres sont chers à l'être lui-même. Par la présence des lois universelles dans son esprit, il est rempli d'une si universelle confiance, qu'il noie dans les flots de cette confiance toutes les espérances chéries et les plus stables projets de sa condition mortelle. Il croit qu'il ne peut échapper à son bien. Les choses qui te sont destinées gravitent vers toi. Vous courez pour chercher votre

1 Incontestablement cette idée est peu orthodoxe; cependant je ne pense pas qu'on puisse reprocher de pareilles pensées à Emerson. Ce fait, qu'il a été ministre unitaire, suffit à les expliquer.

pas

ami. Laissez courir vos pieds, mais votre esprit n'a besoin de courir. Si vous ne le trouvez pas, n'accorderez-vous pas qu'il est bon que vous ne l'ayez pas trouvé? Car il existe un pouvoir qui est en lui aussi bien qu'en vous, qui vous aurait portés l'un vers l'autre, si cela eût été bon. Vous vous préparez avec passion à sortir et à rendre un service auquel vous invitent votre talent, votre goût, l'amour des hommes et l'espérance de la renommée. Est-ce que vous n'avez pas déjà senti que vous n'avez aucun droit à rendre ce service, si ce n'est le désir secret que vous avez d'être empêché de le rendre? Oh! crois que pendant toute ta vie, chaque mot prononcé autour de la sphère du globe qu'il est important pour toi d'entendre, vibrera à ton oreille. Chaque proverbe, chaque livre, chaque dicton qui t'est nécessaire comme aide ou consolation viendra assurément vers toi. Chaque ami après lequel soupire, non pas ta fantasque volonté, mais un grand et tendre cœur, te serrera dans ses embrassements. Et cela parce que ton cœur est le cœur de tous les hommes, parce qu'il n'y a nulle part dans la nature ni trappe, ni murailles, ni intersection, parce qu'un même sang, une infinie circulation coule à travers tous les hommes, de même que l'eau qui entoure le globe n'est qu'une mer et n'a en réalité qu'un même flux et un même reflux.

Que l'homme donc enseigne la révélation de la nature et de l'esprit; qu'il sache que le Tout-Puissant habite avec lui; que si le sentiment du devoir est dans son esprit, les sources de la nature y sont aussi. Mais s'il veut savoir ce que dit le grand Dieu, il doit, comme disait Jésus, « entrer dans sa chambre et fermer les portes. » Dieu ne se manifestera pas aux lâches. Celui qui veut connaître Dieu doit prêter l'oreille à la voix intérieure qui parle en lui et s'éloigner des asiles où retentissent les accents de la dévotion des autres hom

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mes. Leurs prières mêmes lui sont nuisibles jusqu'à ce qu'il se les soit appropriées. L'âme ne se fait pas d'appel à elle-même. Notre religion se repose ordinairement sur le nombre des croyants, et dans toutes les occasions où l'appel de ce nombre est fait, — aussi indirect qu'il soit, la proclamation que la religion n'est pas trouve toujours à se faire entendre. Celui qui trouve la pensée de Dieu une pensée douce et absorbante ne compte pas ses coreligionnaires. Que pourraient me dire Calvin ou Swedenborg lorsque je brûle d'un pur amour et que je repose dans une parfaite humilité?

Il importe peu que cet appel soit fait à des multitudes ou à un seul. La foi qui repose sur l'autorité n'est pas la foi. Le degré de confiance en l'autorité mesure le déclin de la religion, l'éloignement de l'âme. La position que les hommes ont faite à Jésus après tant de siècles est une position d'autorité. Ce fait les caractérise eux-mêmes, mais ne peut altérer les faits éternels. L'âme est grande et simple. Elle ne flatte pas, n'obéit pas à la façon des adeptes, ne se fait pas de sommation à elle-même. Elle croit toujours à elle-même. Devant les immenses possibilités de l'âme, toute simple expérience, toute biographie passée aussi immaculées et saintes qu'elles soient s'évanouissent. Devant ce ciel sacré que nos pressentiments nous prophétisent, nous ne pouvons louer aisément aucune des formes de vie que nous avons vues ou dont nous avons lu les descriptions. Non-seulement nous affirmons que nous avons peu de grands hommes, mais qu'à parler d'une manière absolue nous n'en avons aucun; que nous n'avons ni histoire ni souvenir d'un caractère ou d'une manière de vivre qui nous satisfasse entièrement. Les saints et les demi-dieux que l'histoire adore, nous sommes contraints de les accepter, mais nous les acceptons avec un grain d'indulgence. Bien que dans nos heures soli

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