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Office n'est pas suffisamment brave et viril'. La prière erre dans l'infini, demandant à Dieu d'ajouter à l'âme quelque vertu lointaine et inconnue; elle se perd ainsi dans les mille labyrinthes du naturel et du surnaturel, des choses médiates et habituelles et des choses miraculeuses. Quant à la prière qui s'attache à demander quelque commodité particulière moindre que le bien absolu, elle est vicieuse. La prière est la contemplation des faits de la vie dans son plus haut point de vue. C'est le soliloque d'une âme contemplative et frémissante. C'est l'esprit de Dieu trouvant que ses œuvres sont bonnes. Mais la prière, prise comme moyen d'atteindre à une fin particulière, est làche et vile. Elle suppose le dualisme et non l'unité de la nature et de la conscience. Aussitôt que l'homme ne fait plus qu'un avec Dieu, il n'est plus comme individu. Alors il peut contempler la prière dans chaque action; la prière du fermier s'agenouillant dans son champ pour le sarcler, la prière du rameur s'agenouillant sous l'effort de chaque coup de sa rame, sont de véridiques prières que la nature tout entière entend, bien qu'elles ne cherchent que des fins vulgaires. Catarach, dans la Bonduca de Fletcher, lorsqu'on lui enjoint de pénétrer les pensées du dieu Audate, répond: «< Sa pensée est ensevelie, cachée dans nos efforts; nos actions courageuses sont nos meilleurs dieux. >>

Un autre genre de fausses prières, ce sont nos regrets. Le mécontentement est le manque de confiance en soi; c'est l'infirmité de la volonté. Regrettez les calamités si vous pouvez par là secourir celui qui souffre; sinon

Tout ce qui suit pourra surprendre le lecteur; je crois devoir lui rappeler qu'Emerson appartient à la secte des Unitaires, la plus libre de toutes les sectes protestantes.

2 Tout ceci est un commentaire un peu large, je le crains, de la vieille maxime: Laborare est orare.

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mettez-vous à l'ouvrage, et déjà le mal commence à être réparé. Notre sympathie est juste aussi vile que no? regrets. Nous allons vers ceux qui pleurent follement, puis nous nous asseyons, et nous demandons à grands cris pour eux les consolations de la société, au lieu de leur lancer la vérité et la santé par de rudes secousses électriques et de les remettre de nouveau par ce moyen en communication avec l'esprit. Le secret de la fortune, c'est la possession de la joie. Bien venu des dieux et des hommes est l'homme qui croit en lui. Pour lui, toutes les portes s'ouvrent à deux battants; toutes les langues parlent de lui, tous les honneurs le couronnent, tous les yeux le suivent avec désir. Notre amour va vers lui et l'embrasse, précisément parce qu'il n'en a pas besoin. Nous le caressons et nous le célébrons avec sollicitude et force louanges, parce qu'il a marché dans sa propre voie et qu'il a dédaigné notre approbation. Les dieux l'aiment parce que les hommes l'ont haï. « Pour l'homme persévérant, dit Zoroastre, les bienheureux immortels sont pleins d'une vive sympathie. >>

De même que les prières des hommes sont une maladie de la volonté, ainsi leurs croyances sont une maladie de l'intelligence. Ils disent, comme ces fous d'Israélites, que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. Vous, parlez et que tous ceux qui sont avec vous parlent, et nous vous obéirons. Partout je suis privé de rencontrer l'esprit de Dieu dans mon frère, parce qu'il a fermé les portes de son propre temple et qu'il se contente de raconter sur Dieu les histoires que lui a racontées son frère ou le frère de son frère. Chaque nouvel esprit est une nouvelle classification. Si c'est un esprit d'une activité peu commune, un Locke, un Lavoisier, un Bentham, un Spurzheim, il impose sa classification aux autres hommes, et avec elle, hélas! un nouveau système. L'agrément de ce système est toujours en proportion de

la profondeur de la pensée et du nombre des objets qu'il touche et met à la portée du disciple. Mais tout cela apparaît surtout dans les croyances et dans les églises qui sont aussi les classifications de quelque puissant esprit s'exerçant sur la grande pensée élémentaire du devoir et les relations de l'homme avec le Tout-Puissant. Tels sont le quakerisme, le calvinisme, le swedenborgianisme. L'élève prend à subordonner toute chose à la nouvelle terminologie le même plaisir que la jeune fille qui, venant d'étudier la botanique, voit par ce moyen une nouvelle terre et de nouvelles saisons. Il arrivera que, pour un temps, l'élève sentira qu'il doit beaucoup au maître, il trouvera que sa puissance s'est accrue par l'étude de ses écrits. Ce sentiment de reconnaissance se prolongera jusqu'à ce qu'il ait épuisé l'esprit de son maître. Mais, pour tous les esprits sans équilibre, la classification est une idole, passe pour la fin et non pour un moyen rapidement épuisable, si bien que les limites du système se confondent à leurs yeux dans l'horizon lointain avec les limites de l'univers et que toutes les lumières du ciel leur semblent suspendues dans l'arche bàtie par leur maître. Ils ne peuvent imaginer comment vous, étranger à leur système, vous pouvez voir, comment vous pouvez avoir le droit de voir clair; c'est quelque rayon de notre lumière que vous nous dérobez, semblent-ils dire. Ils ne s'aperçoivent pas qu'une lumière indomptable, non systématique, rejaillira sur toutes les doctrines, même sur la leur. Laissons-les done babiller en attendant et appeler leur système leur propriété. Leur cabane, aujourd'hui si nette et si nouvelle, deviendra trop étroite et trop basse pour eux s'ils sont honnêtes et s'ils cherchent le bien; elle craquera, elle s'affaissera, elle pourrira et s'évanouira, et la lumière immortelle, jeune et joyeuse, aux millions d'orbes et aux millions de couleurs, brillera sur l'univers comme au premier jour,

C'est grâce à ce manque de culture individuelle que l'idolatrie des voyages et les idoles de l'Italie, de l'Angleterre et de l'Égypte subsistent encore pour les Américains instruits. Ceux qui ont rendu l'Angleterre, l'Italie ou la Grèce vénérables à notre imagination n'ont pas accompli cette tâche en rôdant autour de la création comme un papillon autour d'une lampe, mais en s'attachant fortement à la place où ils se trouvaient et en s'y tenant comme l'axe de la terre. Dans nos heures viriles, nous sentons que notre devoir se trouve là où nous sommes, et que nos joyeux compagnons de circonstance nous suivront comme ils pourront. L'âme n'est pas voyageuse; l'homme sage reste chez lui en compagnie de son âme, et lorsque l'occasion, la nécessité, le devoir l'appellent hors de sa demeure et l'entraînent dans des contrées lointaines, il est encore chez lui à l'étranger, il ne se dépouille pas de son individualité; mais, par l'expression de sa contenance, il fait sentir aux hommes qu'il est un missionnaire de la sagesse et de la vertu, et qu'il visite les cités et les hommes non comme un valet ou un chevalier d'aventure, mais comme un souverain. Je n'ai aucune objection à faire aux voyages entrepris pour un but d'art, d'étude et d'éducation, pourvu que l'homme ait été d'abord localisé et n'aille pas chercher au loin des choses plus grandes que celles qu'il connaît. Celui qui voyage pour s'amuser ou pour voir des choses qu'il ne peut emporter avec lui, voyage hors de lui-même, et, parmi les vieilles choses, devient vieux même dans sa jeunesse; sa volonté et son esprit sont devenus aussi vieux et aussi ruinés que Thèbes et Palmyre: il est une ruine qu'il promène à travers des ruines.

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Le texte porte domesticated, admirable expression qui étend et élargit le foyer domestique jusqu'aux frontières de la patrie, et d'un autre côté condense la patrie et la fait entrer tout entière dans le foyer domestique,

Les voyages sont le paradis des fous. Nous devons à nos premiers voyages la découverte que les lieux ne sont rien. Chez moi, je rêve qu'à Naples et à Rome je serai enivré de beauté, et que je perdrai ma tristesse. Je fais mes paquets, j'embrasse mes amis, je m'embarque; à la fin je me réveille à Naples, et à mes côtés se tient le même fait sévère, le même moi triste et inflexible que j'avais cherché à fuir. Je cherche le Vatican et les palais; j'affecte d'être enivré par la vue de toutes ces choses et les réflexions qu'elle me suggèrent; mais je ne suis pas enivré. Partout où je vais, ce même moi m'accompagne.

Mais la rage des voyages n'est qu'un symptôme d'une corruption plus profonde qui affecte toutes nos actions intellectuelles. L'intelligence est vagabonde, et notre système d'éducation la fouette encore sans relâche. Nos esprits voyagent lorsque nos corps sont obligés de rester à la maison. Nous imitons alors; car qu'est-ce que l'imitation sinon le voyage de l'esprit? Nos maisons sont bities dans le goût étranger; nos tables sont garnies d'ornements étrangers; nos opinions, nos goûts, nos esprits tout entiers suivent les leçons du passé et des nations lointaines, comme une servante qui suit des yeux sa maîtresse. C'est l'âme qui a créé les arts partout où ils ont fleuri. Ce fut dans son propre esprit que l'artiste chercha son modèle. Ce fut une application de sa pensée à la tâche qu'il avait à accomplir et aux conditions qu'il avait à observer. Pourquoi copier les modèles doriques ou gothiques? La beauté, la commodité, la grandeur de la pensée, le charme de l'expression, toutes ces choses sont aussi possibles à atteindre chez nous que chez les autres nations; et si l'artiste américain étudiait avec amour et espoir l'œuvre précise qu'il doit accomplir, s'il savait observer le climat, le sol, la longueur du jour, les besoins du peuple, la forme et les habitudes du gouvernement, et s'il savait tenir compte de toutes ces

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