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Une faible population et la nécessité font de chaque homme son propre domestique, son cuisinier, son boucher, son soldat, et l'habitude de suffire ainsi à tous ses besoins fait l'éducation du corps et le dispose à des actions merveilleuses. Tels sont l'Agamemnon et le Diomède d'Homère et la peinture que Xénophon nous a tracée de lui-même et de ses compagnons dans la retraite des dix mille. « Après que l'armée eut traversé la rivière << Téléboas en Arménie, il tomba beaucoup de neige, et, « couvertes par elle, les troupes gisaient misérablement « étendues à terre. Mais Xénophon se leva tout nu, et « prenant une hache, il commença à fendre du bois; << aussitôt tous les autres se levèrent et l'imitèrent. » Il semble qu'il y eût dans son armée une excessive liberté de parole. Les soldats se disputent pour le pillage, ils luttent avec les généraux lorsque ces derniers donnent un nouvel ordre; Xénophon a la langue aussi bien pendue qu'aucun et même beaucoup mieux, et leur rend ainsi autant de services qu'il en reçoit. Qui ne voit que c'est là une troupe de grands enfants avec le code de l'honneur et la discipline relâchée que les adolescents ont ordinairement?

Le grand charme de l'ancienne tragédie et de toute la vieille littérature est la simplicité du discours; cette littérature s'exprime simplement, comme le font, sans le savoir, les personnes d'un grand sens avant que l'habitude de réfléchir soít devenue l'habitude prédominante de l'esprit. Notre admiration de l'antique n'est pas l'admiration du vieux, mais du naturel. Les Grecs ne sont pas des gens qui réfléchissent, mais des hommes possédant des sens parfaits, une santé parfaite et la plus. belle organisation physique qu'il y ait eue au monde. Ce sont des adultes qui agissent avec la simplicité et la grâce des enfants. Ils ont fait des vases, des tragédies et des statues tels que peuvent les faire des sens très sains,

c'est-à-dire qu'ils ont fait des œuvres de bon goût. Dans tous les âges, partout où a existé une saine nature, elle a créé des œuvres analogues; mais comme nation, les Grecs surpassent toutes les autres par leur organisation supérieure. Ils combinent en eux l'énergie de la virilité et le magnifique instinct des enfants. Notre respect pour eux est semblable au respect que nous avons pour les enfants. Personne ne peut réfléchir sur un acte instinctif sans regret et sans mépris de soi-même. Le barde et le héros ne peuvent voir indifféremment les mots et les gestes d'un enfant; ces mots et ces gestes sont aussi grands que les leurs. L'attraction de ces manières vient de ce qu'elles appartiennent à l'homme, de ce qu'elles appartiennent à chacun de nous qui fut autrefois un enfant, et enfin de ce qu'il y a des hommes qui conservent toujours leur caractère d'enfant. Un homme d'un génie enfantin et d'une énergie innée est toujours un Grec et fait revivre notre amour pour la muse de l'Hellénie. Un garçon, une jeune fille pleins de bon sens sont Grecs. Certes, admirable est l'amour de la nature tel que nous le trouvons dans le Philoctete; mais en lisant ces belles apostrophes au sommeil, aux étoiles, aux rochers, aux montagnes et aux vagues, je sens le temps couler comme le reflux de la mer; je sens l'éternité de l'homme, l'identité de sa pensée. Le Grec, à ce qu'il semble, avait pour compagnons les mêmes êtres que moi. Le soleil et la lune, l'eau et le feu touchaient son cœur absolument comme ils touchent le mien. Aussi la distinction si vantée entre les Grecs et les Anglais, entre l'école romantique et l'école classique, me semble superficielle et pédantesque. Lorsqu'une pensée de Platon devient une pensée qui m'est propre; lorsqu'une vérité qui enflamma l'âme de Pindare enflamme la mienne, le temps s'évanouit. Lorsque je sens que nos deux âmes se rencontrent dans une même perception, qu'elles reflètent les mêmes couleurs

et que pour ainsi dire elles se confondent l'une dans l'autre, pourquoi irais-je mesurer les degrés de latitude et compter les années.

Le disciple interprète l'âge de la chevalerie par son propre âge chevaleresque et les époques de navigation et d'aventures maritimes par ses expériences, miniatures tout à fait parallèles à ces grandes actions. Il a la même clef pour ouvrir l'histoire sacrée du monde. Lorsque la voix d'un prophète, sortant des profondeurs de l'antiquité, lui renvoie l'écho d'un sentiment de son enfance, d'une prière de sa jeunesse, alors il va droit à la vérité à travers toutes les confusions de la tradition et toutes les caricatures des institutions.

De rares et extravagants esprits viennent par intervalles, qui nous découvrent de nouveaux faits dans la nature. Je vois que les hommes de Dieu ont toujours de temps à autre apparu parmi les hommes et accompli leur mission qui était écrite dans le cœur et dans l'âme du plus vulgaire de leurs auditeurs. De là évidemment le prêtre et la prêtresse inspirés par un souffle divin.

Jésus étonne et dépasse la portée des hommes sensuels. Ils ne peuvent l'unir à l'histoire et le concilier avec leur nature. Mais qu'ils viennent à respecter leurs intuitions et qu'ils aspirent à vivre saintement, alors leur propre piété leur expliquera chacune de ses actions, chacune de ses paroles.

Avec quelle facilité notre esprit se familiarise avec ces vieilles religions de Moïse, de Zoroastre, de Manou et de Socrate. Je ne puis leur trouver aucune antiquité; elles m'appartiennent beaucoup plus qu'à leurs fondateurs.

J'ai connu aussi les premiers moines et les anachorètes sans traverser les mers et les siècles. Plus d'une fois, des individus se sont présentés à moi, hommes d'une telle négligence de travail et d'un si impérieux besoin de contemplation que, hautains, suppliants et

mendiants au nom de Dieu, ils me rendaient au dixneuvième siècle Siméon Stylite, la Thébaïde et les premiers capucins'.

Les ruses des prêtres de l'Orient et de l'Occident, des mages, des brahmes, des druides et des incas sont expliquées par la vie privée de l'individu. La gênante influence d'un dur formaliste, qui comprimant chez le jeune enfant l'esprit et le courage, paralysant son entendement, n'excite cependant pas son indignation, mais seulement sa crainte et son obéissance, et qui, même par cette tyrannie, éveille en lui plus d'une sympathie, est un fait habituel que l'enfant s'explique lorsqu'il devient homme, en s'apercevant que le tyran de sa jeunesse était lui-même un enfant tyrannisé par les noms, les mots et les formules dont il n'était que l'organe. Ce fait lui enseigne comment Bélus fut adoré et comment les pyramides furent bâties beaucoup mieux que la découverte par Champollion des noms de tous les maçons et du prix de chaque brique. Il trouve à sa porte. l'Assyrie et les remparts de Cholula, et c'est lui-même qui en donne les mesures et en dirige les constructions.

Grâce à cette protestation que chaque personne considérable dirige contre les superstitions de son temps, l'individu remonte pas à pas le sentier des vieux réformateurs, et dans sa recherche de la vérité il rencontre comme eux de nouveaux périls pour sa vertu. Il apprend de nouveau avec eux combien il faut de force morale pour s'arracher au giron de la superstition, et qu'une grande licence marche toujours sur les pas d'une réformation. Combien de fois dans l'histoire du monde le Luther de chaque jour n'a-t-il pas eu à se lamenter sur la décadence de la piété, qui pénétrait même jusqu'à

1 Emerson, on le voit, parle ici des moines avec une impartialité légèrement railleuse et qui sent son protestant.

son foyer domestique! Docteur, disait l'épouse de Martin Luther, comment se fait-il que vous fussiez si souvent en prières et si fervent lorsque vous étiez soumis à la papauté, et qu'aujourd'hui nous priions avec tant de froideur et si rarement?

En avançant, l'homme découvre que ses droits de propriété sur toute littérature, sur toute fable, ne sont pas moins profonds que sur toute histoire. Il découvre que le poëte ne fut pas un excentrique décrivant des situations étranges et impossibles, mais que ce fut l'homme universel qui emprunta sa plume pour écrire une confession qui est vraie pour chacun de nous. Il trouve sa propre biographie dans des lignes qui sont pour lui complétement intelligibles, bien qu'elles aient été écrites longtemps avant sa naissance. L'une après l'autre, il rencontre ses propres aventures dans chaque fable d'Esope, d'Homère, d'Hafiz, d'Arioste, de Chaucer, de Scott, et en vérifie l'exactitude avec sa tête et avec ses mains.

Les belles fables des Grecs, étant des créations de l'imagination et non du caprice, sont des vérités universelles. Quelle foule de pensées et quelle perpétuelle justesse se rencontrent dans la fable de Prométhée! Outre sa valeur primitive comme premier chapitre de l'histoire européenne (car la mythologie voile à peine ici des faits authentiques, l'invention des arts mécaniques et l'émigration des colonies), cette fable nous raconte l'histoire de la religion et de quelques-uns de ses rapports avec la foi des premiers âges. Prométhée est le Jésus de la vieille mythologie; il est l'ami de l'homme; il s'interpose entre l'injuste justice du Père éternel et la race des mortels, et souffre toutes sortes de tourments à cause de cela. Mais là où cette fable se sépare du christianisme et montre Prométhée défiant Jupiter, elle représente un état de l'âme, qui arrive bien vite toutes les

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