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sur leur émail, et le tintement de la mer sauvage les félicitait de s'être réfugiés vers moi. J'enlevai les herbes marines, j'essuyai l'écume, et j'apportai à ma demeure ces trésors maritimes; mais ce sont maintenant de pauvres objets infects et tristes à voir. Ils ont laissé leur beauté sur le rivage, avec le soleil, le sable et le sauvage tumulte des vagues.

« L'amant épiait sa gracieuse fiancée lorsqu'elle se dérobait au milieu de ses compagnes virginales; il ne savait pas que ce qui l'attirait le plus dans sa beauté était uni à ce chœur blanc comme la neige. A la fin, comme l'oiseau des bois vient à la cage, la jeune fille est allée habiter son ermitage, mais le gai enchantement s'est évanoui; c'est une charmante femme, mais non pas une fée. »

Cette poésie n'est en quelque sorte qu'un prélude à la philosophie d'Emerson. Après avoir contemplé dans ses traits généraux la physionomie du penseur et du poëte, nous allons étudier la doctrine qui se traduit tour à tour chez Emerson sous la forme lyrique et dans la libre prose de l'essai.

II.

DOCTRINE D'EMERSON.

Le lecteur européen qui ouvre les volumes d'Emerson ne peut se défendre d'une première impression de surprise. Tous les noms des philosophes anciens et modernes sont cités pêle-mêle par le moraliste américain, comme s'ils exprimaient la même opinion. Sceptiques et mystiques, rationalistes et panthéistes, sont à côté les uns des autres. Schelling, Oken, Spinosa, Platon, Kant, Swedenborg, Coleridge, se rencontrent dans la même page. Dans ce pays de la démocratie, tous les penseurs paraissent frères. Ce pêle-mêle donne aux doctrines européennes une trompeuse apparence d'unité. Aux yeux d'Emerson, la distance efface les différences et les réu

nit toutes dans la même lumière. Faut-il s'en étonner? L'antiquité aujourd'hui nous apparaît belle et calme; croyez-vous qu'il n'y ait pas là-dessous quelque erreur? croyez-vous que dans l'antiquité il n'y ait pas eu des âpretés de polémique, du retentissement et du bruit dans les écoles, des controverses pleines de haines', de fougueux enthousiasmes, des dissidences? Mais le temps a passé et a détruit les polémiques, le bruit des contemporains, les enthousiasmes d'un moment, ne laissant subsister que le fond immortel de ces systèmes de l'antiquité, la vérité et la beauté. Faut-il s'étonner que l'éloignement des lieux produise sur le solitaire du Massachusetts le même effet que produit sur nous l'éloignement des temps? Emerson voit les œuvres de nos philosophes marquées simplement du sceau de la vérité et du génie humain, et non pas frappées au coin du genius loci.

Il n'y a guère qu'une question qui soit posée dans les livres d'Emerson : Quelle part doit-on faire à la personnalité humaine? Le développement, l'éducation, les droits de l'individu, sa légitime influence sur la société, voilà toute la philosophie d'Emerson. C'est à l'individu qu'Emerson rapporte tout; c'est pour lui que la poésie tresse des guirlandes; c'est pour sa santé et la joie de ses yeux que la nature déploie ses richesses variées; c'est pour sa gloire et son repos que les hommes écrivent, combattent et font des lois. Il a poussé à l'extrême ce principe, si bien que, le livre une fois fermé, on se demande dans quel système il finira par tomber. Deux écueils sont là à ses côtés : le mysticisme et le panthéisme. Les évitera-t-il toujours? Il peut tomber dans le mysticisme par cette extension donnée au développe

Je ne prendrai qu'un exemple. Lisez, dans le premier livre de la Métaphysique, le jugement qu'Aristote porte sur Platon,

ment de l'individu qui, détruisant la nature et l'humanité, laisse l'homme seul avec l'âme suprême (over soul) au milieu des illusions du monde. Qu'en faut-il penser? Gardera-t-il toujours son stoïcisme protestant, ou bien, comme le Faust de Goethe, évoquera-t-il les siècles passés et pénétrera-t-il les secrets de la nature pour se donner le spectacle de la vie universelle?

Mais enfin le principe est excellent en lui-même, et Emerson devait le choisir pour trois motifs: 1o à cause de ses opinions personnelles, 2o à cause de la situation religieuse des États-Unis, 3o à cause du gouvernement américain. A cause de ses opinions personnelles, avonsnous dit quelles sont les opinions politiques et religieuses d'Emerson? à quel parti appartient-il?

« Des deux grands partis politiques qui divisent l'Amérique à cette heure (dit-il), je répondrai que l'un a la meilleure cause et que l'autre possède les meilleurs hommes. Le philosophe, le poëte, l'homme religieux, souhaiteront de voter avec le démocrate pour le libre commerce, le suffrage universel, l'abolition des cruautés légales, et pour faciliter de toute manière, aux jeunes et aux pauvres, l'accès aux sources de la richesse et du pouvoir; mais rarement ils peuvent accepter, comme représentants de ces libéralités, les personnes que leur présente le parti populaire. Elles n'ont pas eu au cœur les fins qui donnent à ce mot de démocratie l'espérance et la vertu qu'il renferme. L'esprit de notre radicalisme américain est destructeur et sans élans, il n'a pas d'amour, il n'a pas de fins divines et ultérieures, il est destructeur simplement, sans haine et égoïsme. D'un autre côté, le parti conservateur, composé des hommes les plus modérés, les plus cultivés, les plus capables de la nation, est timide et se contente simplement d'être le défenseur de la propriété; il ne venge aucun droit, il n'aspire à aucun bien réel, il ne flétrit aucun crime, il ne propose aucune police généreuse, il ne construit pas, n'écrit pas, ne chérit pas les arts, il n'anime pas la religion, n'établit pas d'écoles, n'encourage pas la science, n'émancipe pas l'esclave, ne fraternise pas avec le pauvre, l'Indien ou l'émigrant. D'aucun de ces deux partis, une fois au pou

voir, on ne doit attendre quelque bienfait proportionné aux ressources de la nation, pour la science, l'art ou l'humanité. »

Voilà une explication franche, sans hésitation, et qui sépare Emerson de ces deux partis à la fois. Croit-il davantage à la philanthropie? Il succombe souvent, dit-il, et donne son dollar; « mais ce n'est qu'un stérile dollar. >> Croit-il aux sociétés religieuses? Il s'est séparé de son Église. Quant aux mortes sociétés bibliques, comme il les appelle, il n'en tient aucun compte. C'est un homme qui n'est d'aucun parti, d'aucune Église, d'aucune opinion accréditée en Amérique. Ses opinions sont donc toutes personnelles et individuelles. A quoi et à qui croitil? A lui. De la position d'Emerson au milieu des partis et des systèmes américains découlera naturellement sa philosophie. Il n'appartient à aucun parti; de là résultera, soyez-en sûr, la protestation en faveur de l'individu contre la multitude.

Le second motif qui décide Emerson à élever l'individu au-dessus de la société, c'est la situation religieuse de l'Amérique. Y a-t-il en Amérique une religion qui réunisse les masses? Il n'y en a point. Le protestantisme, en se décomposant en une foule de sectes, tend de plus en plus à faire éclore des religions qui sont celles de quelques individus. Cependant il y a un lien qui rapproche toutes ces sectes, c'est l'esprit puritain. Je m'étonne qu'on n'ait pas déjà fait cette observation. S'il arrivait qu'un jour il y eût (chose fort désirable) un pays où le sentiment religieux dominât sans que la croyance intime, personnelle de chacun fùt inquiétée par ce sentiment, ce pays serait les États-Unis. L'esprit religieux qui réunirait ainsi tous les cœurs, en laissant à l'individu ce qu'on peut appeler son opinion dogmatique, serait l'esprit puritain. Un même cœur, un esprit différent, comme un immense sacrifice où, réunis ensemble, brûleraient les encens et les parfums les plus divers,

voilà l'idéal d'Emerson; c'est aussi l'idéal du protestantisme.

En faisant du développement et de l'éducation de l'individu la base de sa philosophie, en disant à l'individu : << Crois en toi, » Emerson revient aussi, qu'il le sache ou non, au principe posé par Descartes, l'autorité du sens individuel. Descartes et Emerson n'ont pas la moindre ressemblance entre eux; mais ils sont dans une situation identique. Emerson est le premier philosophe américain, comme Descartes le premier philosophe moderne. Lorsque Descartes vint fonder sa philosophie, il écarta tous les livres, rejeta toutes les traditions; lui aussi crut en lui-même. Il avait affaire à la scolastique; il ne voulait plus de ses explications de physique et de ses débris de logique. Emerson aussi a affaire à une sorte de scolastique. Il y a dans son pays je ne sais combien de sectes, toutes ayant des explications différentes, des commentaires ridicules, une exégèse risible, des liturgies souvent fort équivoques. Descartes avait affaire à des scolastiques logiciens, aristotéliciens; il fonda une métaphysique. Emerson a autour de lui des scolastiques religieux; quelle philosophie peut-il créer? Une philosophie morale.

Le troisième motif qui a pu diriger Emerson dans le choix de sa doctrine, c'est le gouvernement même des États-Unis. Les tendances d'Emerson sont certes très démocratiques; il estime même que la démocratie est le gouvernement qui convient le mieux à l'Amérique. On pourrait s'étonner alors de cette philosophie créée au profit de l'individu. Réfléchissons cependant. Au milieu de cette foule d'intérêts, de passions et de contradictions, où reposer nos yeux? Au milieu de ce tourbillon où trouver un cœur tranquille? Sur quelle base fixe élèverons-nous une philosophie? Les masses sont admirables sans doute lorsqu'elles sont unanimes, parce qu'alors

d

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