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ture et son instinct, et, par toute sorte de ruses et d'habiletés, il amènera l'enfant à se développer dans le droit sens. «Laissons-lui tout deviner, dit-il; » mais il lui donne les moyens de deviner : il le place dans les circonstances favorables, il lui fait sa route, et l'enfant, averti par son sentiment intérieur, n'a plus qu'à la reconnaitre et à marcher seul.

L'instinct et la spontanéité sont donc les facultés qui nous amènent à Dieu. Quel est le Dieu d'Emerson? Il s'appelle over soul, l'âme suprême. Il y a dans cette doctrine de l'alexandrinisme, du mysticisme de Swedenborg et du panthéisme. L'homme sent toujours ses pensées couler en lui, il est comme un spectateur étonné, il ne sait où est la source de ces pensées. Cette source, c'est l'âme. L'âme, le principe pensant, est en dehors de l'homme. Il n'y a qu'une âme, c'est Dieu, qui, selon le proverbe vulgaire, vient nous visiter sans cloches. « C'est cette âme qui, lorsqu'elle souffle à travers notre intelligence, s'appelle génie, à travers notre volonté vertu, à travers nos affections amour. Tout semble nous montrer que l'âme n'est pas un organe, mais la cause qui anime les organes; qu'elle n'est pas une faculté, mais se sert des facultés comme de mains et de pieds. » C'est donc Dieu qui agit dans l'esprit en qui l'homme a toute volonté et toute pensée. Et plus loin Emerson ajoute : « Il n'y a pas dans l'âme de muraille où l'homme-effet cesse, et où Dieu-cause commence. » Quand Dien ou l'âme suprême vient nous visiter, nous voyons tous ses attributs : justice, amour, puissance, liberté. En lui nous connaissons toutes choses. Chaque nouvelle visite de l'âme suprême nous élève plus haut dans l'infini et brise le fini autour de nous. Arrivé à cette adoration de l'âme suprême, la lumière se fait pour l'individu, les temps disparaissent, et au lieu du passé et de l'avenir on n'a plus que le présent de l'éternité. Qu'est-ce que l'enthousiasme, l'inspi

ration? C'est l'adoration, la terreur de l'esprit à l'approche de Dieu. « Les tressaillements de Socrate, l'union de Plotin, la vision de Porphyre, la conversion de Paul, l'aurore de Boehme, les convulsions de George Fox et de ses quakers, l'illuminisme de Swedenborg, sont de ce genre. » Nous allons donc tomber dans le mysticisme? Emerson s'arrête sur le bord. Ces visites de Dieu ne sont, à l'entendre, que la récompense que Dieu accorde à l'homme sage; cette révélation individuelle est la grâce qu'il envoie à l'âme simple et véridique qui accomplit son devoir sans s'inquiéter des usages du monde, « qui n'a pas de couleurs de rose, de beaux amis, de chevalerie et d'aventures; » en d'autres termes, c'est la sanction religieuse de cette philosophie. Sous ce point de vue, la doctrine d'Emerson est belle et vraiment admirable. L'individu transporté dans l'infini par la présence de Dieu n'est pas poëte, ni philosophe, ni homme religieux; il est plus que tout cela ses actions, ses pensées, sa vie tout entière, sont marquées d'un caractère d'éternité, sub specie æterni, comme dit Spinosa.

Le vrai sens de cette révélation individuelle, c'est d'être la récompense de la vie morale; mais elle a aussi son origine historique, elle a sa source dans le protestantisme. Quelle est la base du christianisme? C'est une révélation primitive faite par Dieu aux hommes. Cette révélation été recueillie et a formé les dogmes et les croyances qui composent la religion; elle s'est perpétuée par tradition et établie par l'autorité. Le protestantisme, ayant brisé la tradition et rejeté l'autorité, a sapé la base du christianisme, la révélation primitive. A la place de cette révélation, il en a établi une tout individuelle qui parle à l'homme constamment et guide non-seulement sa vie religieuse, mais sa vie sociale. De là une grande différence entre le mysticisme catholique et le mysticisme protestant, puritain surtout. Le mysticisme

catholique cherche l'amour; le mysticisme puritain cherche avant tout la vérité. Il a des tendances nonseulement philosophiques, mais politiques. C'est ce mystiscisme puritain qui inspire Emerson, c'est éclairé en effet par la révélation individuelle qu'il aborde les questions les plus diverses de l'art, de la politique et des sciences.

Le panthéisme, on a pu le remarquer, s'introduit à pleins flots dans la doctrine de l'âme suprême telle que l'expose Emerson, c'est peut-être parce que l'écrivain ne formule jamais complétement sa pensée. Il y a dans l'essai d'Emerson sur l'over soul beaucoup d'idées qui se rapprochent de celles de Novalis. Lorsque Emerson exprime cette pensée : « L'homme est la façade d'un temple où toute vertu et tout bien habitent; ce n'est pas l'homme que nous honorons, c'est l'âme dont il est l'orl'âme qui ferait courber nos genoux, gane, si elle apparaissait à travers les actions de l'homme; » il se rencontre avec Novalis, cet autre esprit hésitant comme lui entre le christianisme`et le panthéisme. Le rêveur allemand a dit : « Lorsque je touche une main humaine, je touche au ciel. Il n'y a qu'un temple dans l'univers, c'est le corps de l'homme; s'incliner devant l'homme, c'est rendre hommage à cette révélation de la chair. »> Emerson hésite évidemment entre le panthéisme et un puritanisme mystique. Pour tout dire, il nous semble que, s'il y a panthéisme chez Emerson, c'est le panthéisme de Malebranche. Chez l'oratorien comme chez le ministre unitaire, le panthéisme pénètre plutôt par les élans du cœur que par la logique. Emerson voit, comme Malebranche, toutes choses en Dieu; c'est en lui qu'il connaît les idées. « L'âme suprême, dit Emerson, est la terre commune de toutes nos pensées. >> « Dieu, dit Malebranche, est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu du corps. » Il n'y a pas jusqu'à ces mystérieux

tressaillements par lesquels Dieu, selon Emerson, nous avertit de sa présence, qui ne rappellent le système des causes occasionnelles.

Cependant le panthéisme, non plus celui de Malebranche, mais celui de Spinosa, s'introduit par un endroit dans cette doctrine. Lorsque Emerson dit : « Tout nous montre que l'âme n'est pas une faculté, mais se sert des facultés comme de mains et de pieds; qu'elle n'est pas l'intelligence et la volonté, mais la maitresse de l'intelligence et de la volonté, » il ne s'aperçoit pas qu'il ne détermine point la faculté qui constitue le moi, et que par là il arrive à anéantir l'identité de l'individu auquel il a tant accordé. Lorsqu'on médite sur soi-même, on voit agir les diverses facultés; mais quelle est la faculté maitresse de celles-là? On ne l'aperçoit pas clairement. Il faut cependant qu'il y ait une faculté maitresse des autres, une âme en un mot des facultés intellectuelles. Pour parler la langue philosophique, quelle est la faculté qui constitue le moi? Est-ce la volonté? est-ce l'intelligence? Dans Emerson, la faculté causatrice est en dehors de l'homme, nos facultés ne sont que des mains et des pieds. Ailleurs, dans le chapitre sur l'Intelligence, il dit : « L'homme est aussi bien dans ses intellections que dans ses volitions. » Spinosa sait bien tout cela, car il remarque qu'il y a des pensées et des actes que l'on peut tantòt rattacher à la volonté, tantôt à l'intelligence, sans pouvoir déterminer précisément la faculté à laquelle ils se rapportent. Dès lors le résultat est très simple. S'il n'y a pas une faculté qui constitue essentiellement le moi, l'homme n'a pas d'identité véritable; si la cause de toutes nos actions, la faculté génératrice de toutes nos pensées est en dehors de nous, notre existence tout entière n'est qu'une série de phénomènes et de faits dont nous avons bien conscience, mais sur lesquels nous n'avons aucun pouvoir, L'homme

n'est pas autre chose que le théâtre où parlent ces inspirations, où agissent ces péripéties, où passent ces personnages éphémères. L'auteur est ailleurs, inconnu et mystérieux, l'auteur anonyme qui a inventé la pièce et distribué les rôles. Si l'homme n'a pas une véritable identité, son être va flotter, sa vie sera une continuelle transformation. L'homme qui ne se connaît pas luimême, qui ne sait d'où lui viennent ses pensées, est alors englouti dans un être universel et aveugle qui ne se connait pas davantage et renferme en lui toutes les existences particulières.

On peut s'étonner qu'Emerson n'ait pas songé à établir l'identité de l'individu. C'est que l'extension et la négation d'un principe aboutissent quelquefois au même résultat. L'individu, dans Emerson, attire l'univers à lui, comme dans d'autres systèmes il est absorbé par l'univers. Qu'on suive un instant les conséquences toutes naturelles et inévitables de la philosophie d'Emerson, et on verra comment il peut être conduit à un panthéisme très rigoureux. La morale d'Emerson ne s'appuie pas sur la raison, mais sur un sentiment instinctif. Cette confiance en soi mène à l'oubli de soi. Confiance et oubli sont deux termes qui se rejoignent. Celui qui, sans souci des opinions d'autrui, se confie à lui-même, arrive alors à se considérer comme la seule réalité existante; il se généralise pour ainsi dire et touche à l'infini. Ce fait de croire en soi et seulement en soi entraîne à regarder comme des mensonges tous les obstacles qui s'élèvent devant nous; tout ce qui nous entoure n'aura donc pas de réalité, car une chose n'est réelle pour nous qu'autant qu'elle nous force à la reconnaître sinon notre supérieure, du moins notre égale. Il arrivera dès lors un moment où l'individu qui fait de son cœur ou de sa pensée son seul univers perdra la conscience de la réalité de la vie dans les choses environnantes, De même que dans

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