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tous nos soins. Prions le Seigneur qu'il remplisse de son esprit ceux qui seront employés à leur conversion.

Je sortis le lundi du Tapamourou, et je couchai dans un petit bosquet sur l'un des bords de l'Ouassa; il me fallut y coucher encore le lendemain, parce que, m'étant avancé jusqu'au milieu d'une crique qui conduisoit à d'autres habitations, l'eau qui y manquoit m'obligea de retourner sur mes pas. Le mercredi, j'arrivai chez un Indien nommé Coumarouma, qui m'avoit invité à l'aller voir, et qui m'avoit même offert son emplacement pour y établir une mission; mais il n'est pas, à beaucoup près, si convenable que le haut de l'Ouassa dont j'ai parlé. Comme cet Indien étoit venu à Kourou, et avoit été témoin de la charité des missionnaires pour leurs néophytes, nous nous entretînmes long-temps des mesures qu'on pourroit prendre pour faire chez eux un établissement. Je lui dis, entre autres choses, que les prayes, qui sont une espèce d'enchanteurs et de magiciens, étoient entièrement bannis de la mission du père Lombard, et que je n'en connoissois qu'un seul qui eût la réputation de l'être. Je le lui nommai: il le connoissoit; et sachant qu'il étoit borgne : « Quoi! me dit-il en riant, un tel est pyaye? et comment peut-il voir le diable, n'ayant qu'un œil? » Cette plaisanterie de sa part me fit d'autant plus de plaisir, qu'elle me confirma ce que je savois déjà, que les Palikours ne peuvent souffrir ces sortes de jongleurs : aussi les ont-ils tous fait périr; et il n'y a pas long-temps qu'une troupe de femmes en tuèrent un qui étoit de la nation des Caranarious, parce qu'elles le soupçonnèrent de vouloir exercer sur elles son art magique. Le jeudi, j'allai coucher à l'embouchure du Roucaoua, dans l'espérance de gagner le lendemain de bonne heure quelques habitations de sauvages; mon attente fut trompée, et il fallut coucher dehors cette nuit-là. Cependant, ne pouvant me résoudre à

dormir dans le canot, nous mîmes pied à terre, et nous suspendîmes, comme nous pûmes, nos hamacs (lits portatifs) parmi les joncs et les broussailles; et le lendemain samedi, après avoir navigué toute la matinée avec beaucoup de peine et de fatigues, nous découvrîmes enfin des abatis de bois, et, peu de temps après, des cases de sauvages. J'en connoissois plusieurs que j'avois vus au fort, et ils me reçurent fort bien. Je dis la messe le lendemain, et ce fut un grand sujet de satisfaction, surtout pour les femmes, les jeunes gens et tous ceux qui n'avoient jamais vu célébrer nos saints mystères. Je leur en fis une explication succincte, avec un petit discours sur la nécessité d'embrasser la foi pour entrer dans la voie du salut. J'employai le reste de la journée et le lundi suivant à parcourir les carbets épars de côté et d'autre. J'y rencontrai un déserteur d'une des missions portugaises qui sont sur les bords du fleuve des Amazones; il étoit venu s'établir là avec toute sa famille. Ce bon homme me fit une politesse à laquelle je n'avois pas lieu de m'attendre, et qui me fit connoître le soin qu'ont les Portugais de civiliser les sauvages qu'ils rassemblent : du plus loin qu'il m'aperçut, il vint au devant de moi, tenant à la main une petite baguette dont il se servoit pour secouer la rosée des herbes qui bordoient le sentier par où je passois, ne voulant pas, me dit-il ensuite, que puisque je prenois la peine de le visiter, mes habits en fussent endommagés.

Le mardi, je retournai sur mes pas, et j'allai chez des sauvages que je n'avois pu voir en entrant dans la rivière de Roucaoua. Depuis que je suis dans ce pays, et que je fréquente les sauvages, je n'en ai point vu de si sales ni de si malproprement logés; aussi le lendemain, dès que j'eus dit la messe, nous débarquâmes pour nous rendre à l'embouchure du Couripi. Quoiqu'il n'y ait point d'Indiens établis sur cette rivière, j'aurois bien voulu avoir le

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temps de la remonter pour examiner le terrain, ayant ouf dire qu'il y avoit vers sa source une vaste montagne nommée Oucaillari, où une mission seroit très-bien placée. Mais les fêtes de Noël me rappeloient à Ouyapoc. Les Palikours ont des coutumes assez singulières, mais dont nous ne pouvons être instruits que quand nous demeurerons avec eux. Il y en a deux principalement qui me frappèrent : la première est que les enfans máles vont tout nus jusqu'à l'âge de puberté alors on leur donne la camisa; c'est une aune et demie de toile, qu'ils se passent entre les cuisses, et qu'ils laissent pendre devant et derrière, par le moyen d'une corde qu'ils ont à la ceinture. Avant que de recevoir la camisa, ils doivent passer par des épreuves un peu dures: on les fait jeûner plusieurs jours, on les retient dans leur hamac, comme s'ils étoient malades, et on les fouette fréquemment; cela, disent-ils, sert à leur inspirer de la bravoure. Ces cérémonies achevées, ils deviennent hommes faits. L'autre coutume, qui me surprit bien davantage, c'est que les personnes du sexe y sont entièrement découvertes: elles ne portent que jusqu'au temps de leur mariage une espèce de tablier d'environ un pied en carré, fait d'un tissu de petits grains de verre, qu'on nomme rassade. Je ne sache point que dans tout ce continent il y ait aucune autre nation où règne une pareille indécence. J'espère qu'on aura peu de peine à leur faire quitter un usage si contraire à la raison et à la pudeur naturelle. Nous donnerons d'abord des jupes à toutes les femmes, et il y a líeu de croire qu'elles s'y accoutumeront, car j'en ai déjà vu quelques-unes en porter; elles seront bien plus honnêtement couvertes qu'avec leur tablier. Nous avons aux environs de ce fort une petite nation qui se nomme Tocoyenes, où les femmes sont beaucoup plus modestes. Peu à peu nous amènerons nos chrétiens à s'habiller totalement. Outre la plus grande

décence, nous leur procurerons un autre avantage; c'est qu'en leur faisant naître des besoins, ils en deviendront plus laborieux, et seront par là moins exposés aux tristes suites de l'oisiveté. J'ai l'honneur d'être avec bien du respect, etc.

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MON RÉVÉREND PÈRE, les lettres qui me sont venues d'Europe en différens temps, et de diverses personnes, me donnent lieu de croire qu'on n'y a pas une idée assez juste de cette mission, ni du genre de travaux que demande la conversion de nos sauvages. Quelques-uns s'imaginent que nous parcourons les villes et les bourgades, à peu près comme il se pratique en Europe, où de zélés missionnaires, par de ferventes prédications, s'efforcent de réveiller les pécheurs qui s'endorment dans le vice, et d'affermir les justes dans les voies de la piété. D'autres, qui sont plus au fait de la situation de cette partie du monde, croient qu'un missionnaire, sans se fixer dans aucun endroit, court sans cesse dans les bois après les infidèles, pour les instruire et leur donner le baptême. Cette idée, comme vous le savez, mon révérend père, n'est rien moins que conforme à la vérité. Être missionnaire parmi ces sauvages, c'est en rassembler le plus qu'il est possible pour en former une espèce de bourgade, afin qu'étant fixés dans un lieu, on puisse les former peu à peu aux devoirs de l'homme raisonnable et aux vertus de l'homme chrétien. Ainsi, quand un missionnaire songe à établir une

peuplade, il s'informe d'abord où est le gros de la nation qui lui est échue en partage; il s'y transporte, et il tâche de gagner l'affection des sauvages par des manières affables et insinuantes; il y joint des libéralités, en leur faisant présent de certaines bagatelles qu'ils estiment; il apprend leur langue, s'il ne la sait pas encore; et, après les avoir préparés au baptême par de fréquentes instructions, il leur confère ce sacrement de notre régénération spirituelle. Il ne faut pas croire que tout soit fait alors, et qu'on puisse les abandonner pour quelque temps; il y auroit trop à craindre qu'ils ne retournassent bientôt à leur première infidélité : c'est la principale différence qu'il y a entre les missionnaires de ces contrées, et ceux qui travaillent auprès des peuples civilisés; on peut compter sur la solidité de ceux-ci, et s'en séparer pour un temps, au moyen de quoi on entretient la piété dans des provinces entières; au lieu qu'après avoir rassemblé le troupeau, si nous le perdions de vue, ne fût-ce que pour quelques mois, nous risquerions de profaner le premier de nos sacremens, et de voir périr pendant ce tempslà tout le fruit de nos travaux. Qu'on ne me demande donc pas combien nous baptisons d'Indiens chaque année. De ce que je viens de dire, il est aisé de conclure que quand une chrétienté est déjà formée, on ne baptise plus guère que les enfans qui y naissent, ou quelques néophytes qui, par leur négligence à se faire instruire, ou par d'autres raisons, méritent de longues épreuves, pour ne se pas rendre tout-à-fait indignes de ce sacrement.

Vous n'ignorez pas, mon révérend père, ce que les missionnaires ont à souffrir, surtout dans des commencemens si pénibles: la disette des choses les plus nécessaires à la vie, quelque désir qu'aient les supérieurs de pourvoir à leurs besoins; les incommodités et les fatigues des fréquens voyages qu'ils sont obligés de faire pour réunir ces

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