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courage pour continuer notre voyage, et pour chercher par le Mexique et par les Philippines un chemin jusqu'ici inconnu aux missionnaires françois pour entrer à la Chine. Nous ne nous sommes déterminés à prendre ce parti qu'après avoir souvent consulté Dieu dans l'oraison, et connu, aussi certainement que nous le pouvons, que cette résolution lui est agréable, et qu'elle convient au bien de notre mission, et à la fidélité que nous devons à une vocation aussi sainte que la nôtre. Nous avons encore plus de cinq mille lieues à faire pour aller à la Chine, où nous ne pourrons arriver qu'en dix-sept ou dix-huit mois d'ici. Car il nous faut traverser la Nouvelle-Espagne pour nous rendre à la ville capitale du Mexique, et de là à Acapulco, d'où nous ne pouvons partir qu'au mois de mars de l'année prochaine 1706, pour les Philippines. Voilà un voyage de la Chine bien nouveau et bien singulier; mais il me semble que c'est une disposition particulière de la Providence, qui veut nous former par là aux travaux et aux exercices de la vie apostolique, en permettant que nous parcourions ainsi cette étendue immense de terres infidèles, et que nous soyons témoins des travaux et du zèle infatigable de nos pères, qui sont répandus dans ces vastes provinces de l'Amérique, et qui y travaillent à planter ou à maintenir la foi.

On voit de jour en jour de nouveaux accroissemens dans cette portion de l'héritage du Seigneur, par la découverte de nouveaux peuples, et par l'industrie toute divine dont se servent ces admirables ouvriers pour gagner à Jésus-Christ ces nations barbares, qui sont depuis si long-temps abandonnées. La mission des Moxes, qui n'a commencé que depuis environ trente ans, est située sous la zone torride, au douzième degré de latitude méridionale. Elle est séparée du Pérou par les hautes montagnes appelées Cordilleras, qu'elle a à l'orient. Du côté du midi,

elle n'est pas éloignée des missions du Paraguay; mais du côté de l'occident et du nord, ce sont des terres immenses qui ne sont pas encore découvertes, et qui fourniront dans la suite un vaste champ au zèle des ouvriers apostoliques. Il y a aujourd'hui plus de trente missionnaires de notre compagnie, qui sont employés à cultiver cette pénible mission. Ils ont déjà converti vingt-cinq à trente mille âmes, dont ils ont formé quinze ou seize bourgades, qui ne sont éloignées les unes des autres que de six à sept lieues. Chaque bourgade est bâtie dans le terrain qui a paru le plus propre pour la santé, et pour y procurer l'abondance : les rues en sont égales et tirées au cordeau, les maisons uniformes. On assigne à chaque famille la portion de terre qui lui est nécessaire pour sa subsistance, et celui qui en est le chef est obligé de faire cultiver ces terres, pour bannir de sa maison l'oisiveté et la pauvreté. L'avantage qu'on en retire, c'est que les familles sont à peu près également riches, c'est-à-dire que chaque maison a assez de bien pour ne pas tomber dans la misère ; mais aucune n'en a en si grande abondance qu'elle puisse vivre dans la mollesse et les délices. Outre les biens qu'on donne à chaque famille en particulier, soit en terres, soit en bestiaux, chaque bourgade a des biens qui sont en commun, et dont on applique le revenu à l'entretien de l'église et de l'hôpital, où l'on reçoit les pauvres et les vieillards que leur âge met hors d'état de travailler. On emploie une partie de ces biens aux ouvrages publics, et à fournir aux étrangers et aux néophytes ce qui leur est nécessaire, en attendant qu'ils puissent travailler. Quand on établit une nouvelle bourgade, toutes les autres sont obligées d'y contribuer chacune selon ses forces et ses revenus. Au commencement de chaque année, on choisit, parmi les personnes les plus sages et les plus vertueuses de la bourgade, des juges et des magistrats pour avoir soin

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de la police, pour punir le vice, et pour régler les différends qui peuvent naître entre les habitans. Chaque faute a son châtiment particulier réglé par les lois. Il y a ordinairement deux missionnaires en chaque bourgade : les juges et les magistrats dont je viens de parler ont tant de respect et de déférence pour ces pères, qu'ils ne font presque rien sans prendre leur avis. Les pères, de leur côté, sont dans un travail continuel. Ils emploient le matin à célébrer les saints mystères, à entendre les confessions qui sont fréquentes, et à donner audience à ceux qui viennent les consulter et leur proposer leurs doutes. Ils font l'aprèsdînée une explication de la doctrine chrétienne; ils visitent les pauvres et les malades, et finissent la journée par la prière publique, qu'on fait tous les soirs dans l'église. Les jours de fête, on y ajoute le sermon le matin et les vêpres le soir. Rien n'est plus édifiant que la manière dont l'office divin se fait dans cette nouvelle mission. S'il n'y a pas beaucoup de ministres pour le service des autels, il y a beaucoup de ferveur, de respect, de dévotion parmi ces nouveaux chrétiens. Comme ces peuples ont du goût pour le chant et pour les instrumens, chaque église a sa musique. Le nombre des musiciens et des autres officiers de l'église est assez grand, parce qu'on a attaché des priviléges particuliers aux offices qui regardent plus immédiatement le service divin et le soulagement des pauvres. Toutes les églises sont grandes et bien bâties, extrêmement propres et embellies d'ornemens de peinture et de sculpture faits par les Indiens, qui se sont rendus habiles dans ces arts. On a eu soin de les pourvoir de riches ornemens, à quoi quelques personnes de piété n'ont pas peu contribué. Outre la nef et une aile de chaque côté, ces églises ont leur choeur, qui est couronné d'un dôme fort propre. La grandeur et la beauté de ces édifices charment les Indiens, et leur donnent une haute idée de notre sainte

religion. Une des plus grandes difficultés que les missionnaires aient eue à vaincre dans la conversion de ces peuples, a été la diversité de langues qui régnoit parmi eux. Pour remédier à un si grand inconvénient, qui retardoit beaucoup le progrès de l'Évangile, on a choisi parmi plus de vingt langues différentes celle qui est la plus générale et qui a paru la plus aisée à apprendre, et on en a fait la langue universelle de tout ce peuple, qui est obligé de l'apprendre. On en a composé une grammaire qu'on enseigne dans les écoles, et que les missionnaires étudient eux-mêmes quand ils entrent dans cette mission, parce que c'est la seule langue dont ils se servent pour prêcher et pour catéchiser.

Comme le supérieur de cette mission a une intendance générale sur toutes les bourgades, il a choisi pour le lieu de sa résidence celle qui est au centre de la province; il a dans sa maison une bibliothèque qui est commune à tous les missionnaires, et une pharmacie remplie de toutes sortes de remèdes, qu'on distribue à toutes les bourgades, selon le besoin qu'elles en ont. Tous les missionnaires s'assemblent une fois l'année en ce lieu-là, pour y faire une retraite spirituelle, et pour y délibérer ensemble sur les moyens d'avancer la conversion de ces peuples, et de procurer le bien de cette Église naissante. Cependant le supérieur de cette mission n'est pas si attaché au lieu où il fait sa demeure ordinaire, qu'il ne visite tous les ans chaque église, et qu'il ne fasse même des excursions dans les pays voisins, pour gagner des âmes à Jésus-Christ. Les dernières lettres qu'on a reçues de cette mission, nous apprennent qu'il y a plus de cent mille hommes qui, charmés de la vie sainte et heureuse que mènent leurs compatriotes sous la conduite des missionnaires, demandent avec instance des ouvriers pour les instruire en notre sainte religion; mais la disette de sujets et de secours n'a pu en

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core permettre à nos pères d'aller travailler à l'instruction de ces peuples, dont la conversion seroit suivie de celle d'un nombre infini d'autres Indiens; car on assure que ces vastes pays sont extraordinairement peuplés. Comme on a reconnu, par une longue expérience, que le commerce des Espagnols étoit très-préjudiciable aux Indiens, soit parce qu'ils les traitent avec trop de dureté, en les appliquant à des travaux pénibles, soit parce qu'ils les scandalisent par leur vie licencieuse et déréglée, on a obtenu un décret de sa majesté catholique, qui défend à tous les Espagnols d'entrer dans cette mission, ni d'avoir aucune communication avec les Indiens qui la composent: de sorte que si, par nécessité ou par hasard, quelque Espagnol vient en ce pays-là, le père missionnaire, après l'avoir reçu avec charité, et exercé à son égard les devoirs de l'hospitalité chrétienne, le renvoie ensuite dans les terres des Espagnols. Tout ce que je viens de rapporter ici, mon révérend père, est tiré des lettres des pères qui travaillent en cette mission; je n'ai rien ajouté à ce qu'ils ont écrit ; au contraire, j'ai omis plusieurs circonstances très-édifiantes, et plusieurs moyens que l'esprit de Dieu a suggérés à ces fervens ouvriers, pour établir un ordre admirable dans cette nouvelle chrétienté, et y entretenir la pureté et la sainteté des moeurs. Voilà donc ce peuple choisi de Dieu, cette nation destinée, en ces derniers temps, à renouveler la ferveur, la dévotion, la vivacité de la foi, et cette parfaite union des coeurs qu'on admiroit autrefois dans les premiers chrétiens de la primitive Église. Mais la vie sainte et fervente de ces néophytes ne doit-elle pas confondre les chrétiens de ces derniers temps, qui, au milieu de tant de secours, de lumières et de grâces, déshonorent la sainteté de notre religion et la dignité du nom chrétien ? C'est ici où je ne puis m'empêcher d'adorer les profonds et impénétrables jugemens de la sagesse

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