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de Dieu, qui a fait passer à ces peuples ensevelis, il n'y a encore que trente ans, dans les plus épaisses ténèbres de l'infidélité, ces grâces et ces lumières dont tant d'âmes 2 élevées avec soin dans le sein du christianisme, abusent tous les jours.

Je pourrois vous faire part de bien d'autres nouvelles dignes de votre piété, si j'entreprenois de vous parler de la fameuse mission du Paraguay, si souvent persécutée, et, malgré ses persécutions, toujours si florissante, qu'elle est le modèle de toutes celles qui s'établissent de nouveau dans l'Amérique méridionale. Mais, comme on a écrit l'histoire de cette mission, où l'on peut s'instruire des vertus héroïques des ouvriers qui l'ont cultivée et de la ferveur des néophytes qui la composent, je me dispenserai de vous en parler ici, et je me bornerai à vous faire connoître une nouvelle mission fondée depuis deux ans dans les terres les plus méridionales de l'Amérique, d'où l'on espère, avec le temps, pouvoir pénétrer jusqu'au détroit de Magellan, que nous avons reconnu dans notre voyage. Comme cette mission appartient à la province du Chili, qui a peu d'ouvriers et qui est chargée de plusieurs autres missions, tant des Espagnols que des naturels du pays déjà convertis, elle ne peut employer qu'un petit nombre de sujets à cultiver ce vaste champ. D'ailleurs, cette mission demande des qualités singulières dans les missionnaires qu'on y envoie. Il faut qu'ils aient un tempérament fort et robuste, un détachement parfait de toutes les commodités de la vie, enfin, une douceur insinuante, une force, un courage, une constance à l'épreuve des difficultés les plus insurmontables au milieu d'un peuple barbare. Mais, quelque féroce et indomptée que soit cette nation, elle s'assujettira sans peine au joug de la religion chrétienne, pourvu que le zèle des hommes apostoliques soit soutenu de cette sagesse surnaturelle qui n'envisage

que Dieu, de ce désintéressement qui ne cherche que le salut des âmes, et surtout de cette douceur qui gagne le coeur avant que d'assujettir l'esprit.

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ABRÉGÉ DE LA VIE DU PÈRE CYPRIEN BARAZE,

FONDATEUR DE LA MISSION DES MOXES DANS LE PÉROU.

On entend par mission des Moxes un assemblage de plusieurs nations d'infidèles de l'Amérique, à qui on a donné ce nom parce qu'en effet la nation des Moxes est la première de celles-là qui ait reçu la lumière de l'Évangile. Ces peuples habitent un pays immense qui se découvre à mesure qu'en quittant Sainte-Croix de la Sierra, on côtoie la longue chaîne de montagnes escarpées qui vont du sud au nord; il est situé dans la zone torride, et s'étend depuis dix jusqu'à quinze degrés de latitude méridionale. On en ignore entièrement les limites, et tout ce qu'on en a pu dire jusqu'ici n'a pour fondement que quelques conjectures, sur lesquelles on ne peut guère compter. Cette vaste étendue de terre paroît une plaine assez unie; mais elle est presque toujours inondée, faute d'issue pour faire écouler les eaux. Ces eaux s'y amassent en abondance par les pluies fréquentes, par les torrens qui descendent des montagnes, et par le débordement des rivières. Pendant plus de quatre mois de l'année, ces peuples ne peuvent avoir de communication entre eux; car la nécessité où ils sont de chercher des hauteurs pour se mettre à couvert de l'inondation, fait que leurs cabanes sont fort éloignées les unes des autres. Outre cette incommodité, ils ont encore celle du climat dont l'ardeur ́est excessive: ce n'est pas qu'il ne soit tempéré de temps en

temps, en partie par l'abondance des pluies et l'inondation des rivières, en partie par le vent du nord qui y souffle presque toute l'année; mais d'autres fois le vent du sud, qui vient du côté des montagnes couvertes de neige, se déchaîne avec tant d'impétuosité et remplit l'air d'un froid si piquant, que ces peuples presque nus, et d'ailleurs mal nourris, n'ont pas la force de soutenir ce dérangement subit des saisons, surtout lorsqu'il est accompagné des inondations dont je viens de parler, qui sont presque toujours suivies de la famine et de la peste; ce qui cause une grande mortalité dans tout le pays. Les ardeurs d'un climat brûlant, jointes à l'humidité presque continuelle de la terre, produisent une grande quantité de serpens, de vipères, de fourmis, de mosquites, de punaises volantes, et une infinité d'autres insectes, qui ne donnent pas un moment de repos. Cette même humidité rend le terroir si stérile, qu'il ne peut porter ni blé, ni vignes, ni aucun des arbres fruitiers qu'on cultive en Europe. C'est ce qui fait aussi que les bêtes à laine ne peuvent y subsister: il n'en est pas de même des taureaux et des vaches; on a éprouvé dans la suite des temps, lorsqu'on en a peuplé le pays, qu'ils y vivoient et qu'ils y multiplioient, comme dans le Pérou.

Les Moxes ne vivent guère que de la pêche et de quelques racines que le pays produit en abondance. Il y a de certains temps où le froid est si âpre, qu'il fait mourir une partie du poisson dans les rivières : les bords en sont quelquefois tout infectés. C'est alors que les Indiens courent avec précipitation sur le rivage pour en faire leur provision; et, quelque chose qu'on leur dise pour les détourner de manger ces poissons à demi pourris, ils répondent froidement que le feu raccommodera tout. Ils sont pourtant obligés de se retirer sur les montagnes une bonne partie de l'année, et d'y vivre de la chasse. On trouve sur ces

montagnes une infinité d'ours, de léopards, de tigres, de chèvres, de pores sauvages, et quantité d'autres animaux tout-à-fait inconnus en Europe. On y voit aussi différentes espèces de singes. La chair de cet animal, quand elle est boucanée, est pour les Indiens un mets délicieux. Ce qu'ils racontent d'un animal appelé ocorome, est assez singulier. Il est de la grandeur d'un gros chien; son poil est roux, son museau pointu, ses dents fort affilées. S'il trouve un Indien désarmé, il l'attaque et le jette par terre, sans pourtant lui faire de mal, pourvu que l'Indien ait la précaution de contrefaire le mort. Alors l'ocorome remue l'Indien, tâte avec soin toutes les parties de son corps, et, se persuadant qu'il est mort effectivement, comme il le paroît, il le couvre de paille et de feuillages, et s'enfonce dans le bois le plus épais de la montagne. L'Indien, échappé de ce danger, se relève aussitôt, et grimpe sur quelque arbre, d'où il voit revenir peu après l'ocorome accompagné d'un tigre qu'il semble avoir invité au partage de sa proie; mais, ne la trouvant plus, il pousse d'affreux hurlemens en regardant son camarade, comme s'il vouloit lui témoigner la douleur qu'il a de l'avoir trompé.

Il n'y a parmi les Moxes ni lois, ni gouvernement, ni police; on n'y voit personne qui commande ni qui obéisse; s'il survient quelque différend parmi eux, chaque particulier se fait justice par ses mains. Comme la stérilité du pays les oblige à se disperser dans diverses contrées afin d'y trouver de quoi subsister, leur conversion devient par là très-difficile, et c'est un des plus grands obstacles que les missionnaires aient à surmonter. Ils bâtissent des cabanes fort basses dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur retraite, et chaque cabane est habitée par ceux de la même famille. Ils se couchent à terre sur des nattes, ou bien sur un hamac qu'ils attachent à des pieux ou qu'ils suspendent entre deux arbres, et là ils dorment exposés aux injures

de l'air, aux insultes des bêtes et aux morsures des mosquites. Néanmoins ils ont coutume de parer à ces inconvéniens en allumant du feu autour de leur hamac; la flamme les échauffe, la fumée éloigne les mosquites, et la lumière écarte au loin les bêtes féroces; mais leur sommeil est bien troublé par le soin qu'ils doivent avoir de rallumer le feu quand il vient à s'éteindre. Ils n'ont point de temps réglé pour leurs repas: toute heure leur est bonne dès qu'ils trouvent de quoi manger. Comme leurs alimens sont grossiers et insipides, il est rare qu'ils y excèdent, mais ils savent bien se dédommager dans leur boisson. Ils ont trouvé le secret de faire une liqueur très-forte avec quelques racines pourries qu'ils font infuser dans de l'eau. Cette liqueur les enivre en peu de temps, et les porte aux derniers excès de fureur. Ils en usent principalement dans les fêtes qu'ils célèbrent en l'honneur de leurs dieux. Au bruit de certains instrumens dont le son est fort désagréable, ils se rassemblent sous des espèces de berceaux qu'ils forment de branches d'arbres entrelacées les unes dans les autres; et là ils dansent tout le jour en désordre, et boivent à longs traits la liqueur enivrante dont je viens de parler. La fin de ces sortes de fêtes est presque toujours tragique: elles ne se terminent guère que par la mort de plusieurs de ces insensés, et par d'autres actions indignes de l'homme raisonnable.

que

Quoiqu'ils soient sujets à des infirmités presque continuelles, ils n'y apportent toutefois aucun remède. Ils ignorent même la vertu de certaines herbes médicinales, le seul instinct apprend aux bêtes pour la conservation de leur espèce. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'ils sont fort habiles dans la connoissance des herbes vénéneuses, dont ils se servent à toute occasion, pour tirer vengeance de leurs ennemis. Ils sont dans l'usage d'empoisonner leurs flèches lorsqu'ils font la guerre, et

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