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porte de ces terres infidèles, ils pussent mettre à profit la première occasion qui s'offriroit d'y entrer. Leur attention et leurs efforts furent inutiles pendant près de cent ans : cette gloire étoit réservée au père Cyprien Baraze, et voici comment la chose arriva : Le frère del Castillo, qui demeuroit à Sainte-Croix de la Sierra, s'étant joint à quelques Espagnols qui commerçoient avec les Indiens, avança assez avant dans les terres. Sa douceur et ses manières prévenantes gagnèrent les principaux de la nation, qui lui promirent de le recevoir chez eux. Transporté de joie, il partit aussitôt pour Lima, afin d'y faire connoitre l'espérance qu'il y avoit de gagner ces barbares à Jésus-Christ. Il y avoit long-temps que le père Baraze pressoit ses supérieurs de le destiner aux missions les plus pénibles. Ses désirs s'enflammèrent encore, quand il apprit la mort glorieuse des pères Nicolas Mascardi et Jacques-Louis de Sanvitores, qui, après s'être consumés de travaux, l'un dans le Chili, et l'autre dans les iles Marianes, avoient eu tous deux le bonheur de sceller de leur sang les vérités de la foi, qu'ils avoient prêchées à un grand nombre d'infidèles. Le père Baraze renouvela donc ses instances, et la nouvelle mission des Moxes lui échut en partage. Ce fervent missionnaire se mit aussitôt en chemin pour SainteCroix de la Sierra avec le frère del Castillo : à peine y furent-ils arrivés, qu'ils s'embarquèrent sur la rivière de Guapay, dans un petit canot fabriqué par les gentils du pays, qui leur servirent de guides. Ce ne fut qu'après douze jours d'une navigation très-rude, et pendant laquelle ils furent plusieurs fois en danger de périr, qu'ils abordèrent au pays des Moxes. La douceur et la modestie de l'homme apostolique, et quelques petits présens qu'il fit aux Indiens d'hameçons, d'aiguilles, de grains de verre et d'autres choses de cette nature, les accoutumèrent peu à peu à sa présence.

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Pendant les quatre premières années qu'il demeura au milieu de cette nation, il eut beaucoup à souffrir, soit de l'intempérie de l'air qu'il respiroit sous un nouveau climat, ou des inondations fréquentes, accompagnées de pluies presque continuelles et de froids piquans, soit de la difficulté qu'il eut à apprendre la langue; car, outre qu'il n'avoit ni maître ni interprète, il avoit affaire à des peuples si grossiers qu'ils ne pouvoient même lui nommer ce qu'il s'efforçoit de leur faire entendre par signes; soit enfin de l'éloignement des peuplades qu'il lui falloit parcourir à pied, tantôt dans des pays marécageux et inondés, tantôt dans des terres brûlantes; toujours en danger d'être sacrifié à la fureur des barbares, qui le recevoient l'arc et les flèches en main, et qui n'étoient retenus que par cet air de douceur qui éclatoit sur son visage : tout cela, joint à une fièvre quarte qui le tourmenta toujours depuis son entrée dans le pays, avoit tellement ruiné ses forces, qu'il n'avoit plus d'espérance de les recouvrer que par le changement d'air. C'est ce qui lui fit prendre la résolution de retourner à Sainte-Croix de la Sierra, où, en effet, il ne fut pas long-temps sans rétablir tout-à-fait sa santé. Éloigné de corps de ses chers Indiens, il les avoit sans cesse présens à l'esprit; il pensoit continuellement aux moyens de les civiliser; car il falloit en faire des hommes avant que d'en faire des chrétiens : c'est dans cette vue que, dès les premiers jours de sa convalescence, il se fit apporter des outils de tisserand, et apprit à faire de la toile, afin de l'enseigner ensuite à quelques Indiens, et de les faire travailler à des vêtemens de coton pour couvrir ceux qui recevoient le baptême; car ces infidèles ont coutume d'aller presque nus.

Le repos qu'il goûta à Sainte-Croix de la Sierra ne fut pas de longue durée. Le gouverneur de la ville, s'étant persuadé que le temps étoit venu d'entreprendre la con

version des Chiriguanes, engagea les supérieurs à y envoyer le père Cyprien. Ces Indiens vivent épars çà et là dans le pays, et se partagent en diverses petites peuplades comme les Moxes : leurs coutumes sont aussi les mêmes, à la réserve qu'on trouve parmi eux quelque forme de gouvernement; ce qui faisoit juger au missionnaire qu'étant plus policés que les Moxes, ils seroient aussi plus traitables. Cette espérance lui adoucit les dégoûts qu'il eut à vaincre dans l'étude de leur langue : en peu de mois il en sut assez pour se faire entendre, et pour commencer ses instructions; mais la manière indigne dont ils reçurent les paroles de salut qu'il leur annonçoit, le forcèrent d'abandonner une nation si corrompue. Il obtint de ses supérieurs la permission qu'il leur demanda de retourner chez les Moxes, qui, en comparaison des Chiriguanes, lui paroissoient bien moins éloignés du royaume de Dieu.

En effet, il trouva les Moxes plus dociles qu'auparavant, et peu à peu il gagna entièrement leur confiance. Revenus de leurs préjugés, ils connurent enfin l'excès d'aveuglement dans lequel ils avoient vécu. Ils s'assemblèrent au nombre de six cents, pour vivre sous la conduite du missionnaire, qui eut la consolation, après huit ans et six mois de travaux, de voir une chrétienté fervente formée par ses soins. Comme il leur conféra le baptême le jour qu'on célèbre la fête de l'Annonciation de la sainte Vierge, cette circonstance lui fit naître la pensée de mettre sa nouvelle mission sous la protection de la mère de Dieu, et on l'a appelée depuis ce temps-là la mission de Notre-Dame de Lorette.Le père Cyprien employa cinq ans à cultiver et à augmenter cette chrétienté naissante: elle étoit déjà composée de plus de deux mille néophytes lorsqu'il lui arriva un nouveau secours de missionnaires. Ce surcroît d'ouvriers évangéliques vint à propos pour aider le saint homme à exécuter le dessein qu'il avoit formé de porter la lumière

de l'Évangile dans toute l'étendue de ces terres idolâtres. Il leur abandonna aussitôt le soin de son Église pour aller à la découverte d'autres nations auxquelles il pût annoncer Jésus-Christ. Il fixa d'abord sa demeure dans une contrée assez éloignée, dont les habitans ne sont guère capables de sentimens d'humanité et de religion. Ils sont répandus dans toute l'étendue du pays, et divisés en une infinité de cabanes fort éloignées les unes des autres. Le peu de rapport qu'ont ensemble ces familles ainsi dispersées, a produit entre elles une haine implacable; ce qui étoit un obstacle presque invincible à leur réunion.

La charité ingénieuse du père Cyprien lui fit surmonter toutes ces difficultés. S'étant logé chez un de ces Indiens, de là il parcourut toutes les cabanes d'alentour : il s'insinua peu à peu dans l'esprit de ces peuples par ses manières douces et honnêtes, et il leur fit goûter insensiblement les maximes de la religion, bien moins par la force du raisonnement, dont ils étoient incapables, que par un certain air de bonté dont il accompagnoit ses discours. Il s'asseyoit à terre avec eux pour les entretenir; il imitoit jusqu'aux moindres mouvemens et aux gestes les plus ridicules, dont ils se servent pour exprimer les affections de leur cœur; il dormoit au milieu d'eux, exposé aux injures de l'air, et sans se précautionner contre la morsure des mosquites. Quelque dégoûtans que fussent leurs mets, il ne prenoit ses repas qu'avec eux. Enfin, il se fit barbare avec ces barbares pour les faire entrer plus aisément dans les voies du salut.

Le soin qu'eut le missionnaire d'apprendre un peu de médecine et de chirurgie fut un autre moyen en usage pour s'attirer l'estime et l'affection de ces peuples. Quand ils étoient malades, c'étoit lui qui préparoit les médecines, qui lavoit et pansoit leurs plaies, qui nettoyoit leurs cabanes; et il faisoit tout cela avec un empressement et une affection qui les charmoient. L'estime et la reconnois

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sance les portèrent bientôt à entrer dans toutes ses vues; ils n'eurent plus de peine à abandonner leurs premières habitations pour le suivre. En moins d'un an, s'étant rassemblés jusqu'au nombre de plus de deux mille, ils formèrent une grande bourgade, à laquelle on donna le nom de la Sainte-Trinité. Le père Cyprien s'employa tout entier à les instruire des vérités de la foi. Comme il avoit le talent de se rendre clair et intelligible aux esprits les plus grossiers, la netteté avec laquelle il leur développa les mystères et les points les plus difficiles de la religion, les mit bientôt en état d'être régénérés par les eaux du baptême. En embrassant le christianisme, ils devinrent comme d'autres hommes, ils prirent d'autres mœurs et d'autres coutumes, et s'assujettirent volontiers aux lois les plus austères de la religion. Leur dévotion éclatoit surtout dans ce saint temps auquel on célèbre le mystère des souffrances du Sauveur: on ne pouvoit guère retenir ses larmes, quand on voyoit celles que répandoient ces nouveaux fidèles, et les pénitences extraordinaires qu'ils faisoient : ils ne manquoient aucun jour d'assister au sacrifice redoutable de nos autels; et ce qu'il y eut d'admirable, vu leur grossièreté, c'est que le missionnaire vint à bout, par sa patience, d'apprendre à plusieurs d'entre eux à chanter en plainchant le cantique Gloria in excelsis, le symbole des apôtres, et tout ce qui se chante aux messes hautes.

Ces peuples étant réduits sous l'obéissance de JésusChrist, le missionnaire crut devoir établir parmi eux une forme de gouvernement; sans quoi il y avoit à craindre que l'indépendance dans laquelle ils étoient nés, ne les replongeât dans les mêmes désordres auxquels ils étoient sujets avant leur conversion. Pour cela il choisit parmi eux ceux qui étoient le plus en réputation de sagesse et de valeur, et il en fit des capitaines, des chefs de famille, des consuls, et d'autres ministres de la justice pour gou

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