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des chrétiens qui respectoient si peu son caractère étoient punissables, que le génie des Indiens les portoit naturellement à abuser d'une telle condescendance, et que sa patience ne serviroit qu'à les rendre plus insolens. Le saint homme avoit bien d'autres pensées; il leur répondoit, avec sa douceur ordinaire, que Dieu sauroit bien trouver d'autres moyens de le maintenir dans l'autorité qui lui étoit nécessaire pour traiter avec ces peuples, et ,que l'amour des croix et des humiliations étant l'esprit de l'Évangile qu'il leur annonçoit, il ne pouvoit trop leur enseigner par son exemple cette philosophie toute divine.

LETTRE (EXTRAIT) DU PÈRE GUILLAUME D'ÉTRÉ

AU PÈRE JOSEPH DUCHAMBGE.

A Cuenca, le 1er juin 1731.

MON RÉVÉREND PÈRE, je ne sais comment il s'est pu faire que depuis vingt-trois ans que je suis dans ces missions de l'Amérique méridionale, je n'aie point reçu de vos lettres, et que vous n'en ayez point reçu pareillement des miennes. J'espère que celle-ci vous parviendra; et pour suppléer au détail que je vous faisois dans les précédentes, je vais vous rendre compte, en peu de mots, de mes occupations auprès de ces nations infidèles, et des diverses peuplades chrétiennes qui se forment sur l'un et l'autre bord du grand fleuve Maragnon, ou, comme d'autres l'appellent, de la rivière des Amazones.

Ce fut l'année 1708 que j'y arrivai, et mon premier soin fut d'apprendre la langue del inga, qui est la langue générale de toutes ces nations. Quoique cette langue soit commune à tous les peuples qui habitent les bords de

ce grand fleuve, cependant la plupart de ces nations ont leur langue particulière, et il n'y en a que quelques-uns dans chaque nation qui entendent et qui parlent la langue dominante. Aussitôt que je commençai à entendre et à parler la langue del inga, on me confia le soin de cinq nations peu éloignées les unes des autres; savoir, des Chayabites, des Cavapanas, des Paranapuras, des Muniches et des Ottanaves. Ces nations habitent le long de la rivière Guallaga, assez près du lieu où cette rivière se jette dans le fleuve Maragnon. Après avoir passé sept ans avec beaucoup de consolation parmi ces peuples, à les instruire des vérités du salut et à les entretenir dans la pratique des vertus chrétiennes, un plus vaste champ s'ouvrit à mon zèle, et je l'aurois cru bien au-dessus de mes forces, si je n'avois été persuadé que quand Dieu nous commande par l'organe de ceux qui tiennent ici-bas sa place, il ne manque pas de soutenir notre foiblesse. On me nomma supérieur-général et visiteur de toutes les missions qui s'étendent à plus de mille lieues sur les deux rives du Maragnon, et sur toutes les rivières qui, du côté du nord et du midi, viennent se décharger dans ce grand fleuve.

J'eus la consolation d'apprendre, dans mes premières excursions, que quatre nombreuses nations infidèles paroissoient disposées à écouter les missionnaires et à embrasser la foi. Et en effet, elles renoncèrent à l'idolâtrie, et se convertirent, les unes plus tôt, et les autres plus tard, de la manière que je vais vous le raconter. Ces nations sont les Itucalis, qui demeurent sur les bords d'une rivière nommée Chambira Yacu, laquelle vient se rendre dans le Maragnon ; les Yameos, qui sont un peu plus bas, le long du Maragnon, du côté du nord; les Payaguas et les Iquiavates, qui habitent le long de la rive orientale de la grande rivière Napo, laquelle se jette, comme les au

tres, dans le Maragnon. Ceux qui marquèrent le plus d'empressement pour se soumettre à l'Évangile, furent les Itucalis. Ils allèrent d'eux-mêmes visiter les églises des peuplades chrétiennes ; ils demandèrent avec instance un missionnaire; ils promirent de bâtir au plus tôt une église semblable à celles qu'ils voyoient, avec une maison pour le père qui voudroit bien les instruire. Et en effet, m'étant rendu chez eux environ quinze jours après la demande qu'ils avoient faite, je trouvai l'église et la maison achevées. Je demeurai un grand mois avec eux, et ils me fournirent libéralement tout ce qui étoit nécessaire à ma subsistance. Tous les jours, matin et soir, ils venoient réciter les prières, et entendre l'instruction que je faisois aux uns en leur propre langue, et aux autres en la langue générale del inga. Je conférai le baptême aux enfans que leurs parens me présentèrent, et à environ deux cents adultes que je trouvai suffisamment instruits. J'établis quelques-uns d'eux, pour mieux instruire le reste de leurs compatriotes, en leur promettant que je reviendrois bientôt les voir, et donner le baptême à ceux qui seroient en état de le recevoir. Ces peuples sont plus sévères dans leurs mœurs et sont moins opposés au christianisme que les autres infidèles : malgré les chaleurs brûlantes du climat, ils sont modestement vêtus, au lieu que les autres vont presque nus. D'ailleurs, la polygamie, qui est en usage parmi presque toutes ces nations, n'est point permise chez eux, et ils n'ont chacun qu'une seule femme. C'est ce qui rend leur conversion plus aisée, et le missionnaire n'a plus qu'à confirmer leur mariage, en leur administrant ce sacrement selon les cérémonies de l'Église. Les Yameos, qui sont à une journée plus bas dans les forêts voisines du Maragnon, ayant eu occasion de fréquenter une nation toute chrétienne de leur voisinage, demandèrent pareillement un missionnaire. Le père qui a la con

duite des Omaguas les alla voir, leur bâtit une église, les instruisit des vérités chrétiennes, et donna le baptêmeà tous ceux qui y étoient disposés. Cette nation est composée de plus de deux mille Indiens.

Un autre événement que je vais rapporter, donna lieu à l'établissement de trois peuplades dans la province des Y quiavates et des Payaguas, qui habitent les terres arrosées par la grande rivière de Napo. Voici comment la chose arriva. Des Indiens infidèles avoient séduit et débauché un assez bon nombre de nos néophytes, et les avoient entraînés avec eux dans leurs habitations qui sont le long de la rivière Ucayalle. J'appris cette nouvelle avec le plus vif sentiment de douleur, et mon premier mouvement fut de courir après ces brebis égarées, pour les ramener au bercail. Mais qu'aurois-je pu faire moi seul au milieu de ces barbares? C'eût été me livrer témérairement et sans fruit à leur fureur. J'étois dans ces perplexités, lorsque six braves Espagnols, à la tête desquels étoit le capitaine Cantos, s'offrirent de m'accompagner avec une escorte d'Indiens chrétiens, capables de se faire respecter des infidèles. On fixa le jour du départ, et lorsqu'il fut arrivé, nous nous embarquâmes dans cinquante canots, qui formoient une petite armée navale. Chaque Espagnol commandoit cinquante Indiens. Les Espagnols étoient armés de leurs sabres et de leurs fusils; les Indiens portoient leurs armes ordinaires, qui sont la lance, l'arc et les flèches. Nous descendîmes ainsi le fleuve Maragnon en fort bon ordre. Lorsque nous arrivâmes à l'embouchure de la rivière Ucayalle, qui se jette dans le Maragnon du côté du midi, je reçus une lettre du père Louis Coronado, missionnaire des Payaguas, qui déconcerta notre entreprise. Il me mandoit que les Yquiavates lui avoient député trente Indiens de leur nation, pour le prier, ou de venir lui-même chez eux, ou de leur envoyer

quelqu'un qui pût présider à la construction de l'église qu'ils vouloient bâtir, afin que le père qui leur seroit destiné trouvât tout prêt à son arrivée, et qu'il n'eût plus qu'à les instruire; qu'il avoit reçu ces députés avec les plus grandes marques d'affection; qu'après les avoir bien régalés, il leur avoit fait présent de ferremens, de couteaux, de fausses perles, de pendans d'oreilles, d'hameçons et d'autres bagatelles semblables, qui sont fort estimées de ces peuples; qu'en les renvoyant, il leur avoit confié son domestique espagnol, nommé Manuel Estrada, pour les aider à bâtir leur église; que ces perfides, séduits et incités par quelques Indiens de la rivière Putumayo, soulevés contre les pères franciscains, leurs missionnaires, avoient tué cet Espagnol en trahison; que luimême étoit comme assiégé dans son quartier, avec un frère franciscain et vingt-cinq néophytes, sans oser paroître au dehors, et qu'on étoit obligé de faire tour à tour sentinelle et d'être continuellement au guet, pour éviter toute surprise de la part de ces barbares; qu'enfin ils se trouvoient dans un danger très-pressant, et qu'il me prioit instamment de venir au plus vite à leur secours.

Le capitaine de notre petite flotte, auquel je communiquai cette lettre, fit aussitôt débarquer les troupes qui la composoient, et les fit ranger avec leurs armes en ordre de bataille, pour en faire la revue. Alors je leur fis part de la même lettre, et je leur en expliquai le contenu en langue del inga. L'indignation fut générale, et tous s'écrièrent qu'il n'y avoit point à délibérer, et que, sans perdre un seul moment, il falloit se rembarquer, pour aller délivrer le missionnaire, et venger la mort de l'Espagnol. Comme je vis les Indiens fort animés à la vengeance, je pris à part le capitaine, et je le priai de ne pas souffrir qu'on répandit le sang de ces malheureux; qu'à la bonne heure on leur inspirât de la terreur, pour répri

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