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l'ébranlement, si maltraitées qu'il faudra nécessairement achever de les abattre. Des deux tours de la cathédrale, l'une a été renversée jusqu'à la hauteur de la voûte de la nef, l'autre jusqu'à l'endroit où sont les cloches, et tout ce qui en reste est extrêmement endommagé. Ces deux tours en tombant ont écrasé la voûte et les chapelles, et toute l'église a été si bouleversée, qu'on ne pourra la rétablir sans en venir à une démolition générale.

Il en est arrivé de même aux cinq magnifiques églises qu'avoient ici différens religieux. Celles qui ont le plus souffert sont celles des augustins et des pères de la Merci. A notre grand collège de Saint-Paul, les deux tours de l'église ont été ébranlées du haut en bas; la voûte de la sacristie et une partie de la chapelle de Saint-Ignace sont tombées. Le dommage a été à peu près égal dans toutes les autres églises de la ville, qui sont au nombre de soixante-quatre, en comptant les chapelles publiques, les monastères et les hôpitaux. Ce qui augmente les regrets, c'est que la grandeur et la magnificence de la plupart de ces édifices pouvoit se comparer à ce qu'il y a de plus superbe en ce genre. Il y avoit dans presque toutes ces églises des richesses immenses, soit en peintures, soit en vases d'or et d'argent, garnis de perles et de pierreries, et que la beauté du travail rendoit encore plus précieux. Il est à remarquer que dans les ruines de la paroisse de SaintSébastien on a trouvé le soleil renversé par terre, hors du tabernacle, qui est demeuré fermé, sans que la sainte hostie ait rien souffert. On a trouvé la même chose dans l'église des Orphelins, le soleil cassé, les cristaux brisés et l'hostie entière. Les cloîtres, les cellules des maisons religieuses des deux sexes, sont totalement ruinés et inhabitables. Au collége de Saint-Paul, dont j'ai déjà parlé, des bâtimens tout neufs, et qui viennent d'être achevés, sont. remplis de crevasses. Les vieux corps de logis sont encore

en plus mauvais état. La maison du noviciat, son église, sa chapelle intérieure, sont entièrement par terre. La maison professe est aussi devenue inhabitable. Un de nos pères, ayant sauté par la fenêtre, dans la crainte d'être écrasé sous les ruines de l'église, s'est cassé le bras en trois endroits. La chute des grands édifices a entraîné les petits, et a rempli de matériaux et de débris presque toutes les rues de la ville.

rues,

Dans l'épouvante excessive qui avoit saisi tous les habitans, chacun cherchoit à prendre la fuite; mais les uns ont été aussitôt ensevelis sous les ruines de leurs maisons, et les autres, courant dans les étoient écrasés par la chute des murs: ceux-ci, par les secousses du tremblement, ont été transportés d'un lieu à un autre, et en ont été quittes pour quelques légères blessures; ceuxlà ont enfin trouvé leur salut dans l'impossibilité où ils ont été de changer de place. Le magnifique arc de triomphe qu'avoit fait construire sur le pont le marquis de Villagunera, dernier vice-roi de ces royaumes, et au haut duquel il avoit fait placer une statue équestre de Philippe V, cet ouvrage si frappant par la majesté et par la richesse de son architecture, a été renversé et réduit en poudre. Le palais du vice-roi, qui, dans sa vaste enceinte, renfermoit les salles de la chancellerie, le tribunal des comptes, la chambre royale et toutes les autres juridictions dépendantes du gouvernement, a été tellement détruit, qu'il n'en subsiste presque plus rien. Le tribunal de l'inquisition, sa magnifique chapelle, l'université royale, les colléges et tous les autres édifices de quelque considération ne conservent plus que de pitoyables vestiges de ce qu'ils ont été. C'est un triste spectacle, et qui touche jusqu'aux larmes, de voir, au milieu de ces horribles débris, tous les habitans réduits à se loger ou dans les places ou dans les jardins. On ne sait si l'on ne sera pas forcé de rétablir la ville

dans un autre endroit, quoique la première situation soit sans contredit la plus commode pour le commerce, étant assez avancée dans les terres, et n'étant point trop éloignée de la mer.

Une des choses qui ont le plus ému la compassion, c'est la triste situation des religieuses qui se trouvent tout à coup sans asile, et qui, n'ayant presque que des rentes constituées sur différentes maisons de la ville, ont perdu dans un instant le peu de bien qu'elles avoient pour leur subsistance. Elles n'ont plus d'autre ressource que la tendresse de leurs parens, ou la charité des fidèles. L'autorité ecclésiastique leur a permis d'en profiter, et leur a donné pour cela toutes les dispenses nécessaires. Les seules récollettes ont voulu demeurer dans leur monastère ruiné, s'abandonnant à la divine Providence. Chez les carmélites de Sainte-Thérèse, de vingt-une religieuses, il y en a eu douze d'écrasées avec la prieure, deux converses et quatre servantes; à la Conception, deux religieuses, et une seule au grand couvent des Carmélites. Chez les dominicains et les augustins, il y a eu treize religieux tués, deux chez les franciscains, deux à la Merci. Il est étonnant que, toutes ces communautés étant très-nombreuses, le nombre des morts ne soit pas plus considérable.

Nous avons eu à notre noviciat plusieurs esclaves et domestiques écrasés; mais aucun de nos pères, dans nos différentes maisons, n'a perdu la vie. Il paroît que les bénédictins, les minimes, les pères agonisans, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ont eu le même bonheur. A l'hôpital de Sainte-Anne, fondé par le premier archevêque de Lima, en faveur des Indiens des deux sexes, il y a eu soixantedix malades écrasés dans leur lit par la chute des planchers. Le nombre total des morts monte à près de cing mille. C'est ce qu'assure la relation qui paroît être la plus fidèle de toutes celles qu'on a reçues, parce qu'il y

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règne un plus grand air de sincérité, et que d'ailleurs, pour les différens détails, elle s'accorde plus parfaitement avec tout ce qui a été écrit de ce pays-là. Parmi les morts il y a eu très-peu de personnes de marque. On nomme don Martin de Olivade, son épouse et sa fille, qui, étant sortis de la maison, se sont trouvés dans la rue, sous un grand pan de muraille, au moment qu'il est tombé. Don Martin est venu à bout de se tirer de dessous les ruines; mais lorsqu'il a appris que son épouse, qu'il aimoit tendrement, étoit écrasée, il en est mort de douleur. Une circonstance singulière, et qui semble ajouter au malheur de cette aventure, c'est que ce gentilhomme n'a péri que parce qu'il a cherché à se mettre en sûreté, et qu'il ne lui seroit arrivé aucun mal s'il étoit resté chez lui, sa maison étant une de celles qui n'ont point été renversées. Tous les morts n'ont pu être enterrés en terre sainte. On n'osoit approcher des églises, dans la crainte que causoient les nouvelles secousses qui se succédoient les unes aux autres. On a donc creusé d'abord des fosses dans les places et dans les rues. Mais pour remédier promptement à ce désordre, le vice-roi a convoqué la confrérie de la Charité, qui, aidée des gouverneurs de police, s'est chargée de porter les cadavres dans toutes les églises séculières et régulières, et s'est acquittée de cette périlleuse commission avec une extrême diligence, afin de délivrer au plus tôt la ville de l'infection dont elle étoit menacée. Ce travail n'a pas laissé de coûter la vie à plusieurs, à cause de la puanteur des corps ; et l'on appréhende avec raison que tout ceci ne soit suivi de grandes maladies, et peut-être d'une peste générale, parce qu'il y a plus de trois mille mulets ou chevaux écrasés qui pourrissent, et qu'il a été impossible jusqu'à présent de les enlever. Ajoutez à cela la fatigue, les incommodités, la faim qu'il a fallu souffrir les premiers jours, tout étant en con

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fusion, et n'y ayant pas un seul grenier ni un seul magasin de vivres qui ait été conservé.

Mais où le mal a été encore incomparablement plus grand, c'est au port de Callao. Le tremblement de terre s'y est fait sentir avec une extrême violence à la même heure qu'à Lima. Il n'y a eu d'abord que quelques tours et une partie des remparts qui aient résisté à l'ébranlement. Mais, une demi-heure après, lorsque les habitans commençoient à respirer et à se reconnoître, tout à coup la mer s'enfle, s'élève à une hauteur prodigieuse, et retombe avec un fracas horrible sur les terres, engloutissant tous les gros navires qui étoient dans le port; lançant les plus petits par-dessus les murailles et les tours, jusqu'à l'autre extrémité de la ville; renversant tout ce qu'il y avoit de maisons et d'églises; submergeant tous les habitans; de sorte que Callao n'est plus qu'un amas confus de gravier et de sable, et qu'on ne sauroit distinguer le lieu où cette ville étoit située, qu'à deux grandes portes et quelques pans de mur du rempart qui subsistent encore. On comptoit à Callao six maisons de religieux, une de dominicains, une de franciscains, une de la Merci, une d'augustins, une de jésuites et une de Saint-Jean-de-Dieu. Il y avoit actuellement chez les dominicains six de leurs religieux de Lima, tous sujets d'un mérite distingué, qui étoient occupés aux exercices d'une octave, établie depuis quelques années pour faire amende honorable au Seigneur. Les franciscains avoient aussi chez eux un grand nombre de leurs confrères de Lima, qui étoient venus recevoir le commissaire général de l'ordre, lequel devoit y débarquer le lendemain. Tous ces religieux ont péri misérablement; et de tous ceux qui étoient dans la ville, il ne s'est sauvé que le seul père Arizpo, religieux augustin. Le nombre des morts, selon les relations les plus authentiques, est d'environ sept mille, tant habitans qu'étrangers,

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