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et il n'y a eu que près de cent personnes qui aient échappé. Je reçois actuellement une lettre où l'on marque que par les recherches exactes qu'a fait faire don Joseph Marso y Velasco, vice - roi du Pérou, on juge que le nombre des morts, tant à Lima qu'à Callao, passe onze mille.

On a appris, par quelques-uns de ceux qui se sont sauvés, que plusieurs habitans de cette dernière ville, s'étant saisis de quelques planches, avoient flotté longtemps au-dessus des eaux, mais que le choc et la force des vagues les avoient brisés la plupart contre des écueils. Ils racontent aussi que ceux qui étoient dans la ville, se voyant tout à coup enveloppés des eaux de la mer, furent tellement troublés par la frayeur, qu'ils ne purent jamais trouver les clefs des portes qui donnent du côté de la terre. Après tout, quand même ils auroient pu les ouvrir, ces portes, à quoi cette précaution auroit-elle servi, sinon à les faire périr plus tôt, en donnant entrée aux eaux pour pénétrer de toutes parts? Quelques-uns se sont jetés par dessus les murailles pour gagner quelque barque; entre autres le père Yguanco, de notre compagnie, trouva moyen d'aborder au navire nommé l'Assembro, dont le contre - maître, touché de compassion, fit tous ses efforts pour le secourir. Mais, vers les quatre heures du matin, un nouveau coup de mer étant survenu, et les ancres ayant cassé, le navire fut jeté avec violence au milieu de Callao, et le jésuite y périt. Dans les intervalles où les eaux baissoient, on entendoit des cris lamentables, et plusieurs voix d'ecclésiastiques et de religieux, qui exhortoient vivement leurs frères à se recommander à Dieu. On ne sauroit donner trop d'éloges au zèle héroïque du père Alphonse de Losrios, ex-provincial des dominicains, qui, au milieu de ce désordre effroyable, s'étant vu en état de se sauver, refusa de le faire, en disant : « Quelle occasion plus favorable puis-je trouver de gagner le ciel,

qu'en mourant pour aider ce pauvre peuple et pour le salut de tant d'âmes ? » Il a été enveloppé dans ce naufrage universel, en remplissant avec une charité si pure et si désintéressée les fonctions de son ministère.

Comme les eaux ont monté à plus d'une lieue par-delà Callao, plusieurs de ceux qui avoient pu prendre la fuite vers Lima, ont été engloutis au milieu du chemin par les eaux qui sont survenues. Il y avoit dans ce port vingttrois navires grands et petits, dont dix-neuf ont été coulés à fond, et les quatre derniers ont paru échoués au milieu des terres. Le vice- roi ayant dépêché une frégate pour reconnoître l'état de ces navires, on n'a pu sauver que la charge du navire el Socorro, qui consistoit en blé et en suif, et qui a été d'un grand secours pour la ville de Lima. On a aussi tenté de tirer quelque avantage du vaisseau de guerre le Saint-Firmin, mais la chose a paru impossible. Enfin, pour faire comprendre à quel point a été la violence de la mer, il suffit de dire qu'elle a transporté l'église des augustins presque entière jusqu'à une île assez éloignée, où on l'a depuis aperçue. Il y a une autre île, qu'on nomme l'île de Callao, où travailloient les forçats à tirer la pierre nécessaire pour bâtir. C'est dans cette île que le petit nombre de ceux qui ont échappé au naufrage se sont trouvés après l'éloignement des eaux, et le vice-roi a aussitôt envoyé des barques pour les ame

ner à terre.

La perte qui s'est faite à Callao est immense, parce que les grandes boutiques qui fournissent la ville de Lima des choses nécessaires, et où sont les principaux dépôts de son commerce, étoient alors extraordinairement remplies de grains, de suif, d'eau-de-vie, de cordages, de bois, de fer, d'étain et de toutes sortes de marchandises. Ajoutez à cela les meubles et les ornemens des églises où tout éclatoit en or et en argent; les arsenaux et les

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magasins du roi qui étoient pleins; tout cela, sans compter la valeur des maisons et des édifices ruinés, monte à une somme excessive; et si l'on y joint encore ce qui s'est perdu d'effectif à Lima, la chose paroîtra incroyable quiconque ne connoît pas le degré d'opulence de ce royaume. Par la supputation qui s'en est faite, pour rétablir les choses dans l'état où elles étoient auparavant, il faudroit plus de six cents millions.

Pendant cette affreuse nuit qui anéantit Callao, les habitans de Lima étoient dans de continuelles alarmes, à cause des mouvemens redoublés qui faisoient trembler la terre aux environs, et parce qu'ils ne voyoient point de fin à ces épouvantables secousses. Toute leur espérance étoit dans la ville même de Callao, où ils se flattoient de trouver un asile et des secours. Leur douleur devint donc un véritable désespoir, lorsqu'ils apprirent que Callas n'étoit plus. Les premiers qui en apportèrent la nouvelle, furent des soldats que le vice-roi avoit envoyés pour savoir ce qui se passoit sur les côtes. Jamais on n'a vu une consternation pareille à celle qui se répandit alors dans Lima. On étoit sans ressource; les tremblem ens continuoient toujours, et l'on en compta jusqu'au 29 novembre plus de soixante, dont quelques-uns furent trèsconsidérables. Je laisse à imaginer quelle étoit la situation des esprits dans de si étranges conjonctures.

Dès le lendemain de cette nuit lamentable, les prédicateurs et les confesseurs se partagèrent dans tous les quartiers pour consoler tant de misérables, et les exhorter à profiter de ce fléau terrible pour recourir à Dieu par la pénitence. Le vice-roi se montra partout, s'employa sans relâche à soulager les maux de ces infortunés citoyens. On peut dire que c'est un bienfait de la Providence d'avoir donné à Lima, dans son malheur, un viceroi aussi plein de zèle, d'activité et de courage. Il a fait

voir en cette occasion des talens supérieurs et des qualités surprenantes : c'est une justice qu'on lui rend tout d'une voix. Sans lui la faim auroit achevé de détruire tout ce qui restoit d'habitans. Tous les vivres qu'on attendoit de Callao étoient perdus; tous les fours étoient détruits à Lima; tous les conduits des eaux pour les moulins étoient comblés. Dans ce péril extrême, le vice-roi ne se déconcerta point; il envoya à tous les baillis des provinces voisines ordre de faire voiturer au plus tôt les grains qui s'y trouvoient. Il rassembla tous les boulangers; il fit travailler jour et nuit pour remettre les fours et les moulins en état; il fit rétablir tous les canaux, aqueducs, fontaines, afin que l'eau ne manquât point; il prit garde les que bouchers pussent fournir de la viande à l'ordinaire, et il chargea les deux consuls de tenir la main à l'exécution de tous ces ordres. Au milieu de tant de soins, il n'a pas négligé ce qui regardoit le service du roi. Après avoir fait tirer de dessous les ruines toutes les armes qui pouvoient en être dégagées, il a envoyé des officiers à Callao pour sauver le plus qu'il se pouvoit des effets du roi, et il a mis des gardes à l'hôtel de la monnoie pour garantir du pillage tout ce qu'il y avoit d'or et d'argent.

Comme il reçut avis que les côtes étoient couvertes de cadavres qui demeuroient sans sépulture, et que la mer y rejetoit à chaque instant une quantité prodigieuse de meubles et de vaisselle d'or et d'argent, il donna sur-lechamp des ordres pour faire enterrer les corps. Quant aux effets qui étoient de quelque prix, il voulut que les officiers les retirassent et en tinssent un registre exact où chacun pût reconnoître ce qui lui appartenoit; il fit défense, sous peine de la vie, à tout particulier, de rien prendre de tout ce qui seroit sur les côtes; et, pour se faire obéir en ce point important, il fit dresser deux potences à Lima et deux à Callao, et quelques exemples

de sévérité faits à propos tinrent tout le monde en respect.

Depuis la perte de la garnison de Callao, le vice-roi n'avoit plus que cent cinquante soldats de troupes réglées avec autant de miliciens; cependant il ne laissa pas de doubler partout les gardes, pour réprimer l'insolence du peuple, et surtout des nègres et des esclaves. Il en composa trois patrouilles différentes, qu'il fit rôder incessamment dans la ville, pour prévenir les vols, les querelles, les assassinats, qu'on avoit tout lieu de craindre dans une pareille confusion. Une autre attention qu'il a eue, fut d'empêcher qu'on n'allàt sur les grands chemins acheter le blé qui arrivoit. Il a ordonné que tout le blé fût premièrement porté au milieu de la place, sous peine de deux cents coups de fouet pour les personnes de basse extraction, et d'un exil de quatre ans pour les autres. Toutes ces dispositions, aussi sagement imaginées que vigoureusement exécutées, ont maintenu le bon ordre.

Cependant, le dernier jour de novembre, sur les quatre heures et demie du soir, tandis qu'on faisoit la procession de Notre-Dame de la Merci, tout à coup il se répandit un bruit par toute la ville que la mer venoit encore une fois de franchir ses bornes, et qu'elle étoit déjà près de Lima. Sur-le-champ voilà tout le peuple en mouvement: on court, on se précipite; il n'est pas jusqu'aux religieuses qui, dans la crainte d'une prochaine submersion, ne sortent de leurs cloîtres, fuyant avec le peuple, et chacun ne songeant plus qu'à sauver sa vie. La foule des fuyards augmentoit l'épouvante. Les uns se jettent vers le mont Saint-Christophe, les autres vers le mont Saint-Barthélemy; on ne se croit nulle part en sûreté. Dans ce mouvement général il n'a péri qu'un seul homme, don Pedro Landro, grand trésorier, qui, en fuyant à cheval, est tombé et s'est tué. Le vice-roi, qui n'avoit reçu aucun avis des côtes, comprit aussitôt que ce n'étoit

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