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vent acquérir le droit de bourgeoisie. C'est par cette politique que les magistrats retiennent dans le devoir les esclaves du pays, qui joignent à leurs vices naturels tous ceux que la servitude entraîne ou produit.

Quoique Pisco ne soit remarquable, ni par son étendue, ni par la beauté de ses édifices, cependant on pourroit la regarder comme une des premières villes du Pérou. L'an 1690, elle fut abîmée par des tremblemens de terre. Elle étoit située sur les bords de la mer la terre s'étant agitée avec violence, la mer se retira à deux lieues loin de ses bords ordinaires. Les habitans, effrayés d'un si étrange événement, se sauvèrent dans les montagnes : après la première surprise, quelques-uns eurent la hardiesse de revenir pour contempler ce nouveau rivage; mais tandis qu'ils le considéroient, la mer revint en fureur et avec tant d'impétuosité, qu'elle engloutit tous ces malheureux, que la fuite et la vitesse de leurs chevaux ne purent dérober à la mort. La ville fut submergée, et la mer pénétra fort avant dans la plaine. La rade où les vaisseaux jettent l'ancre aujourd'hui, est le lieu même où la ville étoit assise autrefois. Cette ville, ayant été ruinée de la sorte, fut rebâtie à un quart de lieue de la mer. Sa situation est assez agréable; la noblesse de la province y fait son séjour, et le voisinage de Lima y amène une foule de négocians lorsque nos vaisseaux y abordent. On peut jeter l'ancre ou devant la ville, ou dans un enfoncement qui est à deux lieues plus haut vers le midi. Ce dernier ancrage est le meilleur, mais le moins commode, parce que ce canton est désert. Ce pays m'a paru fort beau, et l'air y est plus pur que dans les autres ports du Pérou; il y a plusieurs églises à Pisco, mais elles sont plus riches que belles; cependant j'ai vu avec beaucoup de plaisir un monastère de pères récollets, qui est situé au bout d'une avenue d'oliviers, dans un lieu très-solitaire. L'église en

est propre et bien entretenue, et les cloîtres en sont d'une simplicité charmante. A deux ou trois lieues de là on trouve une montagne, où l'on prétend que les Indiens s'assembloient autrefois pour adorer le soleil. La tradition marque que ces sauvages jetoient du haut de cette montagne dans la mer des pièces d'or et d'argent, des émeraudes, dont le pays abondoit, et quantité d'autres bijoux qui étoient en usage parmi eux. Cette montagne est si fameuse dans la province, que c'est la première chose que les étrangers vont voir à leur arrivée. J'ai suivi la coutume établie, mais je n'y ai rien trouvé qui fût digne de la curiosité d'un voyageur.

En quittant le territoire de Pisco, j'entrai dans la province de Chinca, qui a aujourd'hui pour capitale un petit bourg d'Indiens qui porte le nom de la province. Ce bourg. étoit autrefois une ville puissante, qui, dans son étendue, contenoit près de deux cent mille familles. On comptoit dans cette province plusieurs millions d'habitans; actuellement elle est déserte, car à peine y reste-t-il deux cents familles. Je trouvai sur ma route quelques monumens érigés pour conserver la mémoire de ces géans dont parle l'histoire du Pérou, et qui furent frappés de la foudre pour un crime qui fit descendre autrefois le feu du ciel sur les villes de Sodome et de Gomorrhe. Voici à ce sujet la tradition des Indiens. Ces peuples disent que pendant un déluge qui inonda leur pays, ils se retirèrent sur les plus hautes montagnes jusqu'à ce que les eaux se fussent écoulées dans la mer; que lorsqu'ils descendirent dans les plaines, ils y trouvèrent des hommes d'une taille extraordinaire, qui leur firent une guerré cruelle; que ceux qui échappèrent à leur barbarie, furent obligés de chercher un asile dans les cavernes des montagnes; qu'après y avoir demeuré plusieurs années, ils aperçurent dans les airs un jeune homme qui foudroya les géans, et que, par la défaite de

ces usurpateurs, ils rentrèrent en possession de leurs anciennes demeures. On n'a pu savoir en quel temps ce déluge est arrivé; c'est peut-être un déluge particulier tel que celui de la Thessalie, dont on démêle la vérité parmi les fables que les anciens nous ont laissées de Deucalion et de Pyrrha. Quant à l'existence et au crime des géans, je ne m'y arrêterai point, d'autant plus que les monumens que j'ai vus n'ont aucune trace d'antiquité. Les vestiges des guerres fameuses qui ont dépeuplé cette province, sont quelque chose de plus réel. Pays autrefois charmant, ce n'est plus qu'un vaste désert qui vous attriste sur le malheureux sort de ses anciens habitans; on ne peut y passer sans être saisi d'effroi, et l'humeur sombre et tranquille du peu d'Indiens qu'on y voit, semble vous rappeler sans cesse les infortunes et la mort de leurs aïeux. Ces Indiens conservent très-chèrement le souvenir du dernier de leurs Incas, et s'assemblent de temps en temps pour célébrer sa mémoire. Ils chantent des vers à sa louange, et jouent sur leurs flûtes des airs si lugubres et si touchans, qu'ils excitent la compassion de tous ceux qui les entendent. On a vu des effets frappans de cette musique deux Indiens, attendris par le son des instrumens, se précipitèrent, il y a quelques jours, du haut d'une montagne escarpée, pour aller rejoindre leur prince, et lui rendre dans l'autre monde les services qu'ils lui auroient rendus dans celui-ci. Cette scène tragique se renouvelle souvent, et éternise par là dans l'esprit des Indiens le douloureux souvenir des malheurs de leurs ancêtres. On rencontre dans la province de Chinca plusieurs tombeaux antiques. J'en ai vu un dans lequel on avoit trouvé deux hommes et deux femmes, dont les cadavres étoient presque encore entiers. A côté d'eux étoient quatre pots d'argile, quatre tasses, deux chiens et plusieurs pièces d'argent. C'étoit là sans doute la manière dont les

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que

Indiens inhumoient leurs morts. Comme ils adoroient le soleil, et qu'ils s'imaginoient qu'en mourant ils devoient comparoître devant cet astre, on mettoit dans leurs tombeaux ces sortes de présens pour les lui offrir et le fléchir en leur faveur. Les historiens conviennent dans plusieurs endroits du Pérou, les cadavres conservent longtemps leur forme naturelle. Soit que l'extrême sécheresse de la terre produise cet effet, soit qu'il y ait quelque autre qualité qui maintienne les corps sans corruption, il est certain qu'il n'est pas rare d'en trouver d'entiers après plusieurs années.

Arica, autre petite ville du Pérou, n'est pas plus considérable que Pisco; mais elle est beaucoup plus renommée, à cause du commerce qu'y font les Espagnols qui viennent du Potosi et des autres mines du Pérou. Cette ville est située à 18 degrés 28 minutes de latitude méridionale sa rade est fort mauvaise, et les vaisseaux y sont exposés à tous les vents. Quoique Arica soit sur le bord de la mer, l'air y est très-malsain, et on l'appelle communément le tombeau des François. Les habitans même du pays ressemblent plutôt à des spectres qu'à des hommes; les fièvres malignes, la pulmonie, et en général toutes les maladies qui proviennent ou de la corruption de l'air, ou des influences de cette corruption sur le sang, ne sortent presque jamais de leur ville. Il y a dans le voisinage une montagne toujours couverte des ordures de ces oiseaux de proie que nous appelons gouellans et cormorans, et qui se retirent là pendant la nuit. Comme il ne pleut jamais dans la plaine du Pérou, et que les chaleurs y sont excessives, ces ordures, échauffées par les rayons du soleil, exhalent une odeur empestée qui doit infecter l'atmosphère. Le nombre de ces oiseaux est si grand, que l'air en est quelquefois obscurci. Le gouverneur en retire un gros revenu: on se sert de leurs ordu

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res pour engraisser les terres qui sont sèches et arides. Tous les ans il vient plusieurs vaisseaux pour acheter de cette marchandise qui se vend assez cher, et dont tout le profit revient au gouverneur. La montagne d'où on la tire est creuse, et l'on assure, sans beaucoup de fondement, qu'il y avoit autrefois une mine d'argent très-abondante. Les habitans du pays ont là-dessus des idées fort singulières. Ils s'imaginent que le diable réside dans les concavités de cette montagne, aussi bien que dans un autre rocher, appelé morno de los Diablos, qui est situé à l'embouchure des rivières d'Ita et de Sama, à 15 lieues d'Arica. Ils prétendent que les Indiens, ayant été vaincus par les Espagnols, y avoient caché des trésors immenses, et que le diable, pour empêcher les Espagnols d'en jouir, avoit tué plusieurs Indiens qui vouloient les leur découvrir. Ils disent aussi qu'on entend sans cesse un bruit épouvantable auprès de ces montagnes ; mais comme elles sont situées sur le bord de la mer, je ne doute point que les eaux qui entrent avec violence dans leurs concavités, ne produisent cette espèce de mugissement que les Espagnols qui ont l'imagination vive, et qui trouvent du merveilleux partout, attribuent à la puissance et à la malignité du diable. Quelques jours après mon arrivée à Arica, il y eut un tremblement de terre si extraordinaire, qu'il se fit sentir à deux cents lieues à la ronde. Tobija, Arreguipa, Tagna, Mochegoa, et plusieurs autres petites villes ou bourgs furent renversés. Les montagnes s'écroulèrent, se joignirent et engloutirent les villages bâtis sur les collines et dans les vallées. Ce désordre dura deux mois entiers par intervalles. Les secousses étoient si violentes, qu'on ne pouvoit se tenir debout; cependant peu de sonnes périrent sous les ruines des maisons, parce qu'elles ne sont bâties que de roseaux revêtus d'une terre fort légère. Je fus obligé de coucher près de six semaines sous

per

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