Images de page
PDF
ePub

me résoudre à faire une journée de plus, et à passer un pont qui se trouvoit entre deux montagnes; je suivis leur conseil; mais quand je vis ce pont, ma frayeur fut extrême. Imaginez-vous deux pointes de montagnes escarpées et séparées par un précipice affreux, ou plutôt par un abîme profond, où deux torrens rapides se précipitent avec un bruit épouvantable. Sur ces deux pointes, on a planté de gros pieux, auxquels on a attaché des cordes faites d'écorces d'arbres, qui, passant et repassant plusieurs fois d'une pointe à l'autre, forment une espèce de rets qu'on a couvert de planches et de sable. Voilà tout ce qui forme le pont qui communique d'une montagne à l'autre. Je ne pouvois me résoudre à passer sur cette machine tremblante, qui avoit plutôt la forme d'une escarpolette que d'un pont. Les mules passèrent les premières avec leur charge; 'pour moi, je suivis en me servant et des mains et des pieds, sans oser regarder ni à droite ni à gauche. Mais enfin la Providence me sauva, et j'entrai dans la province de Pachakamac. Je passai, en quittant le pont, au pied d'une haute montagne dont la vue fait frémir; le chemin est sur le bord de la mer; il est si étroit qu'à peine deux mules peuvent y passer de front. Le sommet de la montagne est comme suspendu et perpendiculaire sur ceux qui marchent au-dessous, et il semble que cette masse soit à tout moment sur le point de s'écrouler; il s'en détache même de temps en temps des rochers entiers, qui tombent dans la mer, et qui rendent ce chemin aussi pénible que dangereux. Les Espagnols appellent ce passage el mal passo d'Ascia, à cause d'une mauvaise hôtellerie de ce nom, qu'on trouve à une lieue de là.

Dans l'espace de plus de quarante lieues, je n'ai pas vu un seul arbre, si ce n'est au bord des torrens, dont la fraîcheur entretient un peu de verdure. Ces déserts ins

pirent une secrète horreur; on n'y entend le chant d'aucun oiseau; et dans toutes ces montagnes, je n'en ai vu qu'un appelé condor, qui est de la grosseur d'un mouton, qui se perche sur les montagnes les plus arides, et qui ne se nourrit que de vers qui naissent dans les sables brûlans dont les montagnes sont environnées.

comme

La province de Pachakamac est une des plus considérables du Pérou; elle porte le nom du dieu principal des Indiens, qui adorent le soleil sous ce nom, l'auteur et le principe de toutes choses. La ville capitale de cette province étoit fort puissante autrefois, et renfermoit plus d'un million d'âmes dans son enceinte. Elle fut le théâtre de la guerre des Espagnols, qui l'arrosèrent du sang de ses habitans. Je passai au milieu des débris de cette grande ville; ses rues sont belles et spacieuses, mais je n'y vis que des ruines et des ossemens entassés. Il règne parmi ces masures un silence qui inspire de l'effroi, et rien ne s'y présente à la vue qui ne soit affreux. Dans une grande place qui m'a paru avoir été le lieu le plus fréquenté de cette ville, je vis plusieurs corps que la qualité de l'air et de la terre avoit conservés sans corruption; ces cadavres étoient épars çà et là; on distinguoit aisément les traits de leurs visages, car ils avoient seulement la peau plus tendue et plus blanche que les Indiens n'ont coutume de l'avoir. Je ne vous parlerai point de plusieurs autres petites villes que j'ai vues dans ma route; je me contenterai de vous dire qu'en général elles sont pauvres, mal bâties et très-peu fréquentées des voyageurs.

MISSIONS DU CHILI.

LETTRE DU PÈRE LABBE,

MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS,

AU PÈRE ***

A la Conception de Chili, le 8 janvier 1712.

MON RÉVÉREND PÈRE, j'ai l'honneur de vous écrire aussitôt qu'il m'est possible de le faire, et je me persuade que vous lirez avec quelque plaisir le journal que je vous envoie de mon voyage depuis le Port-Louis jusqu'à la ville de la Conception, où nous mouillâmes le 26 décembre de l'année 1711.

Ce fut le 13 septembre 1710 que nous mîmes à la voile. Après avoir essuyé jusqu'à deux fois les vents contraires qui nous rejetèrent dans le port, quoique nous eussions fait trente lieues au large, nous aperçûmes le 29 l'île des Sauvages, peu éloignée de Madère. Nous passâmes le lendemain entre Porto-Santo et Madère sans les pouvoir reconnoître. Le 3o, nous mouillâmes dans la rade de Ténériffe pour y faire de l'eau. Une escadre angloise, qui avoit paru la veille, y avoit jeté l'alarme. Le capitaine-général, que j'allai saluer avec notre capitaine, avoit peine à croire que nous ne l'eussions pas aperçue. Le soir, comme je retournois à bord, il y eut une seconde alarme; on alluma des feux sur les hauteurs de l'île

pour

assembler

au plus tôt les milices; mais ce ne fut qu'une terreur panique. Cette île est habitée par les Espagnols; on y

voit une

montagne qu'on appelle le Pic, qui s'élève jusqu'au-dessus des nues; nous l'apercevions encore à quarante lieues audelà. Nous demeurâmes huit jours dans la rade de cette île. Deux jours avant que d'en partir, sur le soir, nous fûmes spectateurs d'un petit combat naval qui se donna à une lieue de nous, entre un brigantin anglois de six canons, et une tartane françoise qui n'avoit qu'un canon et quatre pierriers; ils se battirent près de deux heures avec un feu continuel de part et d'autre. Après quoi la tartane s'approcha de nous, et nous demanda du secours : on fit passer trente hommes dans la tartane, et on en mit quinze dans la chaloupe; ils eurent bientôt joint le bâtiment anglois, qui se rendit après avoir essuyé le feu de la mousqueterie. Cependant les Espagnols ne vouloient pas permettre qu'on l'emmenât, quoiqu'ils convinssent qu'il étoit de bonne prise : on le laissa à la prière du consul françois. Nous partîmes de cette île le 7 de décembre, et le 10 à midi nous nous trouvâmes directement sous le tropique du cancer, ayant de hauteur 23 degrés 30 minutes. Le II, on commença à voir des poissons volans qui sont d'un très-bon goût; ils ont quatre ailes, deux au-dessus de la tête, et deux proche la queue. Ils ne sortent de l'eau et ne se mettent à voler que quand ils sont poursuivis par les dorades et les bonites. Plusieurs donnèrent dans les voiles; d'autres se cassèrent la tête contre le corps du navire; on en voyoit qui étoient suspendus aux cordages, et il y en eut qui nous tombèrent dans les mains.

Le 15, on découvrit une des îles du Cap-Vert, appelée Bona-Vista. La nuit du 15 au 16, vers les onze heures du soir, j'aperçus le volcan de l'île de Feu, et je le fis remarquer à quelques officiers. On mit aussitôt en panne pour ne pas s'exposer à échouer sur les roches qui sont aux environs de cette île. Dès que le jour parut, on découvrit l'île fort distinctement; nous n'en étions éloignés

que de six à sept lieues; nous passâmes assez proche d'elle, et, étant par son travers, nous fûmes pris du calme qui dura le reste du jour. Nous eûmes le loisir de considérer ce volcan; il sort d'une montagne qui est à l'est de l'île, d'où l'on voit des tourbillons de flamme s'élancer dans les airs, et des étincelles en forme de gerbes qui se perdent dans les nues. Ces îles sont habitées par les Portugais, qui y sont en petit nombre; elles paroissent fort stériles; la terre y est entièrement brûlée par la chaleur extrême du climat. Le 20 décembre, nous nous trouvâmes par les 5 degrés de latitude, et les calmes nous prirent. Nous y restâmes quarante jours de suite, et nous eûmes beaucoup à souffrir de l'excessive chaleur et de la disette d'eau. Du reste, le poisson fourmilloit autour du navire, et nous en vécûmes pendant tout ce temps-là. Ce qu'il y eut d'agréable et de consolant pour nous, c'est que de cent quarante personnes que nous étions dans le vaisseau, il n'y en eut aucune qui tombât malade.

l'on

Le 10 février 1711, nous passâmes la ligne, et le 18 du même mois on reconnut la côte du Brésil, que commença à ranger. Le 21, nous mouillâmes proche les îles Sainte-Anne; elles sont au nombre de trois ; quelques brisans semblent en former une quatrième. Elles sont toutes couvertes de bois; la terre ferme n'en est éloignée que de trois ou quatre lieues. On trouve sur ces îles quantité de gros oiseaux, qu'on nomme fous, parce qu'ils se laissent prendre sans peine; en peu de temps nous en prîmes deux douzaines. Ils ressemblent assez à nos canards, à la réserve du bec qu'ils ont plus gros et arrondi; leur plumage est gris; on les écorche comme on fait les lapins. Le 22, nous doublâmes le cap Friou. En le doublant, nous aperçûmes un navire portugais. On lui donna lá chasse tout le jour et la nuit. Le lendemain on s'en rendit maître. Il avoit quatorze pièces de canon: sa

« PrécédentContinuer »