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MISSIONS DU PARAGUAY.

MÉMOIRE DU PÈRE BURGES

SUR LES CHIQUITES ET AUTRES NATIONS INDIENNES DU PARAGUAY.

LES Chiquites, ainsi nommés par les Espagnols du Paraguay qui en ont fait la découverte, sont entre le 16o degré de latitude australe, et le tropique du capricorne ; ils ont à l'occident la ville de Saint-Laurent et la province de Sainte-Croix de la Sierra, et s'étendent vers l'orient environ cent quarante lieues jusqu'à la rivière Paraguay. Au nord, cette contrée est terminée par les montagnes des Tapacures qui la séparent de celles des Moxes; au sud, elle confine avec l'ancienne ville de Sainte-Croix. Le pays a environ cent lieues du nord au sud; son terrain est montagneux; il abonde en miel; on y trouve des cerfs, des buffles, des tigres, des lions, des ours et d'autres bêtes semblables; les pluies et les ruisseaux forment de grandes mares où se trouvent des crocodiles et certaines espèces de poissons. Dans la saison des pluies le pays est tout inondé; alors tout commerce cesse entre les habitations. Comme durant l'hiver le plat pays est tout couvert de méchantes herbes, ces Indiens labourent les collines, et ils y ont d'ordinaire une bonne récolte de maïs, de racines d'yuca, de manioc, dont ils font de la cassave qui leur sert de pain, de patates, de légumes et de divers autres fruits.

Le dérangement des saisons et la chaleur excessive du climat y causent beaucoup de maladies, et souvent même

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la peste, qui enlève beaucoup de monde. Ces peuples sont d'ailleurs si grossiers, qu'ils ignorent jusqu'aux moyens de se précautionner contre les injures de l'air. Ils ne connoissent que deux manières de se faire traiter dans leurs maladies : la première est de faire sucer la partie où ils sentent de la douleur, par des gens que les Espagnols ont appelés pour cette raison chupadores. Cet emploi est exercé par les caciques, qui sont les principaux de la nation, et qui par là se donnent une grande autorité sur l'esprit de ces peuples. Leur coutume est de faire diverses questions au malade : « Où sentez vous de la douleur ? lui demandent-ils. En quel lieu êtes-vous allé immédiatement avant votre maladie? N'avez-vous pas répandu la chica? (C'est une liqueur enivrante dont ils font grand cas.) N'avez-vous pas jeté de la chair de cerf ou quelque morceau de tortue ? » Si le malade avoue quelqu'une de ces choses: « Justement, reprend le médecin : voilà ce qui vous tue; l'âme du cerf ou de la tortue est entrée dans votre corps, pour se venger de l'outrage que vous lui avez fait. » Le médecin suce ensuite la partie malade, et au bout de quelque temps il jette par la bouche une matière noire : « Voilà, dit-il, le venin que j'ai tiré de votre corps. » Le second remède auquel ils ont recours est plus conforme à leurs moeurs barbares. Ils tuent les femmes indiennes qu'ils s'imaginent être la cause de leur mal, et, offrant ainsi par avance cette espèce de tribut à la mort, ils se persuadent qu'ils sont exempts de le payer pour eux-mêmes. Comme leur intelligence est fort bornée, et que leur esprit ne va guère plus loin que leurs sens, ils n'attribuent toutes leurs maladies qu'aux causes extérieures, n'ayant aucune idée des principes internes qui altèrent la santé.

Ils ont la plupart la taille belle et grande, le visage un peu long. Quand ils ont atteint l'àge de vingt ans, ils lais

sent croître leurs cheveux: ils vont presque tout nus; ils laissent pendre négligemment sur les épaules un paquet de queues de singes et de plumes d'oiseaux qu'ils ont tués à la chasse, afin de faire voir par là leur habileté à tirer de l'arc. Ils se percent les oreilles et la lèvre inférieure, où ils attachent une pièce d'étain: ils se servent encore de chapeaux de plumes assez agréables par la diversité des couleurs. Les seuls caciques ont des chemisettes; les femmes portent une espèce de tablier qui s'appelle dans leur langue typoy. On ne voit parmi eux aucune forme de police ni de gouvernement: cependant dans leurs assemblées ils suivent les avis des anciens et des caciques. Le pouvoir de ces derniers ne se transmet point à leurs enfans; ils doivent l'acquérir par leur valeur et par leur mérite. Ils passent pour braves quand ils ont blessé leur ennemi ou qu'ils l'ont fait prisonnier. Ils n'ont souvent d'autre raison de se faire la guerre, que l'envie d'avoir quelques ferremens, ou de se rendre les maîtres des autres, à quoi ils sont portés par leur naturel fier et hautain. Du reste, ils traitent fort bien leurs prisonniers, et souvent ils les marient à leurs filles. Bien que la polygamie ne soit pas permise au peuple, les caciques peuvent avoir deux ou trois femmes: comme le rang qu'ils tiennent les oblige à donner souvent la chica, et que ce sont les femmes qui l'apprêtent, une seule ne suffiroit pas à cette fonction. On ne prend aucun soin de l'éducation des enfans, et on ne leur inspire aucun respect pour leurs parens; ainsi abandonnés à eux-mêmes, ils ne suivent que leur caprice, et ils s'accoutument à vivre dans une indépendance absolue. Leurs cabanes sont de paille et faites en forme de four; la porte en est si petite et si basse, qu'ils ne peuvent s'y glisser qu'en se traînant sur le ventre; c'est ce qui les a fait nommer Chiquites par les Espagnols, comme qui diroit peuples rapetissés. Ils en usent ainsi,

à ce qu'ils disent, afin de se mettre à couvert des mosquites, dont on est fort incommodé durant le temps des pluies. Ils ont pourtant de grandes maisons construites de branches d'arbres, où logent les garçons qui ont quatorze à quinze ans ; car, à cet âge, ils ne peuvent plus demeurer dans la cabane de leur père. C'est dans ces mêmes maisons qu'ils reçoivent leurs hôtes et qu'ils les régalent en leur donnant la chica. Ces sortes de festins, qui durent d'ordinaire trois jours et trois nuits, se passent à boire, à manger et à danser. C'est à qui boira le plus de la chica, dont ils s'enivrent jusqu'à devenir furieux : alors ils se jettent sur ceux dont ils croient avoir reçu quelque affront, et il arrive souvent que ces sortes de réjouissances se terminent par la mort de quelquesuns de ces misérables.

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Voici de quelle manière ils passent la journée dans leurs villages ils déjeûnent au lever du soleil, puis ils jouent de la flûte en attendant que la rosée se passe; car, selon eux, elle est fort nuisible à la santé. Quand le soleil est un peu haut, ils vont labourer leurs terres avec des pelles d'un bois très-dur, qui leur tiennent lieu de bêches. A midi ils viennent dîner. Sur le soir ils se promènent, ils se rendent des visites les uns aux autres, ils se donnent à manger et à boire : le peu qu'ils ont se partage entre tous ceux qui se trouvent présens. Comme les femmes sont ennemies du travail, elles passent presque tout leur temps à se visiter et à s'entretenir ensemble: elles n'ont d'autre occupation que de tirer de l'eau, d'aller quérir du bois, de cuire le maïs, l'yuaca, etc., de filer de quoi faire leur typoy, ou bien les chemisettes et les hamacs de leurs maris; car, pour ce qui les regarde, elles couchent sur la terre, qu'elles couvrent d'un simple tapis de feuilles de palmier, ou bien elles se reposent sur une claie faite de gros bâtons assez inégaux. Ils soupent au coucher du so

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leil, et aussitôt après ils vont dormir, à la réserve des jeunes garçons et de ceux qui ne sont pas mariés : ceux-ci s'assemblent sous des arbres, et ils vont ensuite danser devant toutes les cabanes du village. Leur danse est assez particulière its forment un grand cercle au milieu duquel se mettent deux Indiens qui jouent chacun d'une longue flûte qui n'a qu'un trou, et qui, par conséquent, ne rend que deux tons. Ils se donnent de grands mouvemens au son de cet instrument, sans pourtant changer de place. Les Indiennes forment pareillement un cercle de danse derrière les garçons, et ils ne vont prendre du repos qu'après avoir poussé ce divertissement jusqu'à deux ou trois heures dans la nuit. Le temps de leur pêche et de leur chasse suit la récolte du maïs. Quand les pluies sont passées, lesquelles durent depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai, ils se partagent en diverses troupes, et vont chasser sur les montagnes pendant deux ou trois mois ils ne reviennent de leur chasse que vers le mois d'août, qui est le temps auquel ils ensemencent leurs terres.

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Il n'y a guère de nation, quelque barbare qu'elle soit, qui ne reconnoisse quelque divinité. Pour ce qui est des Chiquites, il n'y a parmi eux nul vestige d'aucun culte qu'ils rendent à quoi que ce soit de visible ou d'invisible, pas même au démon, qu'ils appréhendent extrêmement. Ainsi, ils vivent comme des bêtes, sans nulle connoissance d'une autre vie, n'ayant d'autre dieu que leur ventre, et bornant toute leur félicité aux satisfactions de la vie présente. C'est ce qui les a portés à détruire tout-à-fait les sorciers, qu'ils regardoient comme les plus grands ennemis de la vie; et même à présent, il suffiroit qu'un homme eût rêvé en dormant que son voisin est sorcier, pour qu'il se portât à lui ôter la vie s'il le pouvoit. Cependant ils ne laissent pas d'être fort superstitieux, surtout par

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