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vrant à un peuple si farouche, dans le dessein de l'humaniser peu à peu, et de le disposer à s'instruire des

vérités du salut. Leurs travaux furent inutiles. D'autres missionnaires, en différens temps, se succédèrent les uns aux autres, et entreprirent leur conversion avec le même courage, et avec aussi peu de succès; et quoique cette terre ait été arrosée du sang de ces hommes apostoliques, elle n'en a jamais été plus fertile. Enfin, il n'y a guère que cinq ans, que, sur une lueur d'espérance de trouver ces Indiens plus traitables, trois nouveaux missionnaires entrèrent assez avant dans leur pays. Le fruit de cette entreprise si récente fut de procurer une mort glorieuse au vénérable père Lizardi, qui expira sous une nuée de flèches que ces barbares lui décochèrent.

Long-temps avant cette dernière tentative, on avoit cessé de cultiver une terre si ingrate; c'étoit se consumer et perdre un temps qui pouvoit beaucoup mieux être employé auprès d'autres nations moins indociles, quoique peutêtre également barbares. On se tourna donc du côté de la province des Chiquites. Cette province contient une infinité de nations sauvages, que les Espagnols ont nommées Chiquites, uniquement parce que la porte de leurs cabanes est basse et fort petite, et qu'ils ne peuvent y entrer qu'en s'y glissant et se rapetissant. Ils en usent de la sorte afin de n'y point donner entrée aux mosquites, et à beaucoup d'autres insectes très-incommodes dont le pays est infesté, surtout dans le temps des pluies. Cette province a deux cents lieues de longueur sur cent de largeur elle est bornée au couchant par la ville de SainteCroix de la Sierra, et un peu plus loin par la mission des Moxes; elle s'étend à l'orient jusqu'au fameux lac des Xarayes, qui est d'une si grande étendue, qu'on le nomme la mer douce. Une longue chaîne de montagnes la borne au nord, et la province de Chaco au midi. Elle

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est arrosée par deux rivières; savoir: le Guapay, qui prend sa source dans les montagnes de Chuquisaca, et coule dans une grande plaine jusqu'à une espèce de village des Chiriguanes nommé Abopo, d'où, prenant son cours vers l'orient, il forme une grande demi-lune, qui renferme la ville de Sainte-Croix de la Sierra; puis, tirant entre le nord et le couchant, il arrose les plaines qui sont au bas des montagnes, et va se décharger dans le lac Mamoré, sur le bord duquel sont quelques missions des Moxes. La seconde rivière se nomme Aperé ou SaintMichel. Sa source est dans les montagnes du Pérou, d'où, coulant sur les terres des Chiriguanes, où elle change son nom en celui de Parapiti, elle se perd dans d'épaisses forêts, et, après plusieurs détours qu'elle fait entre le nord et le couchant, elle va droit au midi; puis, recevant dans son lit tous les ruisseaux des environs, elle passe par les peuplades des Baures, qui appartiennent à une mission des Moxes, et décharge ses eaux dans le lac Mamoré, d'où elle se rend dans le grand fleuve Maragnon ou des Amazones.

On

Ce

pays est fort montagneux et rempli d'épaisses forêts. y trouve une grande quantité de différentes abeilles qui fournissent du miel et de la cire en abondance. Il existe une espèce de ces abeilles que les Indiens nomment openus; ce sont celles qui ressemblent le plus à nos abeilles d'Europe. Le miel qu'elles produisent exhale une agréable odeur; leur cire est fort blanche, mais un peu molle. On y voit des singes, des poules, des tortues, des buffles, des cerfs, des chèvres champêtres, des tigres, des ours et d'autres bêtes féroces. On y trouve des couleuvres et des vipères dont le venin est très-subtil. Il y en a dont on n'est pas plus tôt mordu, que le corps s'enfle extraordinairement, et que le sang sort par tous les membres, par les yeux, par les oreilles, la bouche, les narines, et même

par les ongles. Comme l'humeur pestilente s'évapore avec le sang, leurs morsures ne sont pas mortelles. Il y en a d'autres dont le venin est beaucoup plus dangereux : n'en eût-on été mordu qu'au bout du pied, le venin monte aussitôt à la tête, et se répand dans toutes les veines; il cause des défaillances, le délire et la mort. On n'a pu trouver jusqu'ici aucun remède efficace contre leurs mor

sures.

Le terroir de cette province est sec de sa nature; mais dans le temps des pluies, qui durent depuis le mois de décembre jusqu'au mois de mai, toutes les campagnes sont inondées, et tout commerce est interdit entre les habitans. Il se forme alors de grands lacs qui abondent en toutes sortes de poissons. C'est le temps où les Indiens font la meilleure pêche. Ils composent une certaine pâte amère qu'ils jettent dans ces lacs, et dont les poissons sont friands: cette pâte les enivre; ils montent aussitôt à fleur d'eau, et on les prend sans peine. Quand les pluies ont cessé, ils ensemencent leurs terres, qui produisent du riz, du maïs, du blé d'Inde, du coton, du sucre, du tabac et divers fruits particuliers au pays, tels que sont ceux du platane, des pins, des manis et des zapallos; ceux-ci sont une espèce de calebasse, dont le fruit est meilleur et plus savoureux qu'en Europe. Il n'y croît ni blé ni vin.

Je ne vous parle pas, monsieur, du caractère et des mœurs de ces nations barbares, pour ne point répéter ce qu'on a déjà écrit. Je vous dirai seulement que de toutes les langues qu'on parle parmi ces différentes nations, la plus difficile à apprendre est celle des Chiquites. Ce qu'un des missionnaires écrivoit à ce sujet à un de ses amis, vous le fera aisément comprendre. « Vous ne vous persuaderez jamais, lui mandoit-il, ce qu'il m'en coûte d'application et de travail pour m'instruire de la langue de nos Indiens. Je dresse un dictionnaire de cette langue;

et, quoique j'aie déjà rempli vingt-cinq cahiers, je n'en suis encore qu'à la lettre C. Leur grammaire est très-difficile; leurs verbes sont tous irréguliers, et les conjugaisons différentes. Quand on sait conjuguer un verbe, on n'en est pas plus avancé pour apprendre à conjuguer les autres verbes. Que vous dirai-je de leur prononciation? Les paroles leur sortent de la bouche quatre à quatre, et l'on a une peine infinie à entendre ce qu'ils prononcent si mal. Les Indiens des autres nations ne peuvent la parler que quand ils l'ont apprise dans leur jeunesse. Nous avons d'anciens missionnaires qui n'osent se flatter de la savoir dans sa perfection, et ils assurent que quelquefois ces peuples ne s'entendent pas eux-mêmes. » Il faut avouer cependant que, quoiqu'un missionnaire la parle mal, ces Indiens ne laissent pas de l'entendre, et de concevoir ce qu'il leur dit.

Ce fut à la fin du dernier siècle que le père Joseph de Arce abandonna les Chiriguanes, selon l'ordre qu'il en avoit reçu de ses supérieurs, et que, par des chemins presque impraticables, il entra dans le pays des Chiquites, où, après avoir ramassé un nombre d'Indiens qu'il avoit cherchés dans les forêts avec des fatigues incroyables, il établit une grande peuplade, à laquelle il donna le nom de Saint-Xavier. Son zèle fut bientôt secondé par le père de Zea et par d'autres missionnaires, qui vinrent partager ses travaux ; et en l'année 1726, on comptoit déjà dans ces terres barbares six grandes peuplades d'Indiens convertis à la foi. On se disposoit en la même année 1726 à pénétrer vers le sud, dans les terres des Zamucos, où l'on avoit des espérances bien fondées d'établir une nouvelle peuplade des peuples de cette nation, et de celle des Vgaranos leurs voisins, qui comptent l'une et l'autre plus de deux mille quatre cents Indiens. Cette peuplade doit être sous la protection de saint Ignace.

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Vous jugez assez, monsieur, à quels travaux doit se livrer un ouvrier évangélique, pour aller à la recherche de ces barbares dans leurs montagnes et dans leurs forêts. Il y a d'ordinaire dans chaque peuplade, lorsqu'elle est nombreuse, deux missionnaires occupés à civiliser et à instruire les néophytes des vérités chrétiennes. L'un d'eux fait chaque année des excursions à trente ou quarante licues au loin, chez les nations infidèles, pour les gagner à Jésus-Christ et les attirer dans la peuplade. Il part n'ayant que son bréviaire sous le bras gauche, et une grande croix à la main droite, sans autre provision que sa confiance en Dieu, et ce qu'il pourra trouver sur sa route. Il est accompagné de vingt ou trente nouveaux chrétiens qui lui servent de guides et d'interprètes, et qui font quelquefois les fonctions de prédicateurs. C'est avec leur secours que, la hache à la main, il s'ouvre un passage dans l'épaisseur des forêts; s'il se trouve, ce qui arrive souvent, des lacs et des terres marécageuses à traverser, c'est toujours lui qui, dans l'eau jusqu'à la ceinture, marche à leur tête, pour les encourager par son exemple à le suivre ; c'est lui qui grimpe le premier sur les rochers escarpés et bordés de précipices; c'est lui qui furète dans les antres, au risque d'y trouver des bêtes féroces, au lieu des Indiens qu'il cherche. Au milieu de ces fatigues, il n'a souvent pour y tout régal que quelques poignées de maïs, des racines. champêtres, ou quelques fruits sauvages qu'on nomme motaqui. Quelquefois, pour étancher sa soif, il ne trouve que la rosée répandue sur les feuilles des arbres. Le repos. de la nuit, il le prend sur une espèce de hamac suspendu aux arbres. Je ne parle pas du danger continuel où il est de perdre la vie par les mains des Indiens, qui sont quelquefois en embuscade armés de leurs flèches et de leur massue, pour assommer les inconnus qui viennent sur leurs terres, et qu'ils regardent comme leurs ennemis. Il

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