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Ce jour-là même, à une heure après midi, nous arrivâmes à l'habitation d'Ouakiri, chef de toute la nation des Quens, qui souhaitoit avec ardeur de voir un missionnaire parmi ses poïtos; c'est ainsi qu'on nomme les sujets d'un capitaine indien. Nous eûmes la douleur d'apprendre qu'il y avoit quatre mois que la mort l'avoit enlevé. Il étoit enterré dans un spacieux tabout (espèce de case) tout neuf, où nous passâmes la nuit. Ce que j'y remarquai de singulier, c'est que la fosse étoit ronde, et non pas longue comme elles le sont d'ordinaire. En ayant demandé la raison, on me répondit que l'usage de ces peuples étoit d'inhumer les cadavres comme s'ils étoient accroupis. Peut-être que la situation recourbée où ils sont dans leurs hamacs courts et étroits, a introduit cette coutume peut-être aussi que la paresse y a bonne part; car il ne faut pas alors remuer tant de terre. Quoi qu'il en soit, la nation des Ouens, et le missionnaire qui va travailler à leur conversion, ont fait une grande perte dans la personne d'Ouakiri. C'étoit un homme plein de feu, ami des François, aspirant au bonheur d'écouter nos instructions, et ayant plus d'autorité sur ceux de sa nation que n'en ont communément les capitaines parmi les sauvages. Nous nous flattons néanmoins que cette perte n'est pas irréparable; car nous nous sommes aperçus que ses enfans et son frère ont hérité de lui les mêmes sentimens. Comme nous ne connoissions pas d'autre nation au-delà du lieu où nous étions, il fallut songer au retour: nous descendîmes la rivière de Camoppi, et le 23 nous entrâmes dans celle d'Ouyapoc, quoique nos gens se fussent arrêtés quelques heures à chasser les cabiais, que les Pirious nomment cabionara. C'est un animal amphibie, qui ressemble à un gros marcassin. On en tua deux dans l'eau à coups de fusil et de flèche. Cette chasse pensa nous coûter cher. Comme on faisoit boucaner cette viande pendant la nuit,

selon l'usage des Indiens, dans les bois où nous étions couchés, nous fùmes réveillés brusquement par les cris des tigres, qui ne sembloient pas être éloignés : sans doute qu'ils étoient attirés par l'odeur de la viande. Nous allumâmes à l'instant de grands feux, qui les écartèrent. Il s'en faut bien que les eaux de l'Ouyapoc soient aussi ramassées que celles du Camoppi. On trouve à tout moment dans l'Ouyapoc des bancs de roches, des bouquets de bois, et des îlots qui forment comme autant de labyrinthes: aussi cette rivière n'est-elle pas, à beaucoup près, si fréquentée que l'autre, et c'est, à ce que je crois, ce qui nous procura la satisfaction de voir à différentes fois deux ou ́trois manipouris, qui traversoient la rivière en des endroits où le chenal étoit plus découvert. Le manipouri est une espèce de mulet sauvage. On tira sur un, mais on ne le tua pas; à moins que la balle ou la flèche ne perce les flancs de cet animal, il s'échappe presque toujours, surtout s'il peut attraper l'eau, parce qu'alors il plonge, et va sortir au bord opposé du lieu où il a reçu la blessure le chasseur lui a faite. Cette viande est grossière, et d'un goût désagréable.

que

Nous reconnûmes le 25, à notre droite, une petite rivière nommée Yarouppi. C'est là qu'on trouve la nation des Tarouppis. Les eaux étoient si basses qu'il ne nous fut pas possible d'y entrer. J'en fus d'abord affligé; mais ce qui me consola un moment après, c'est que j'ai lieu de croire que l'impossibilité où nous avons été de les voir n'apportera aucun retardement à leur conversion. Nous avons vu plusieurs de ces Indiens chez les Ouens, avec qui ils sont en liaison; car ils se visitent souvent, en traversant les terres qui séparent l'Ouyapoc du Camoppi, et ils m'ont bien promis de faire connoître aux chefs de leur nation le sujet de notre voyage, en m'assurant qu'ils en auroient de la joie, et qu'ils entreroient aisément dans nos vues. Dès

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le lendemain 26, nous arrivâmes chez les Coussanis, un peu avant le coucher du soleil : il y a apparence qu'ils n'étoient là que depuis peu de temps, car leurs cases n'étoient pas encore achevées. Ils nous dirent que le principal capitaine et le gros de la nation s'étoient enfoncés dans les bois pour éviter la rencontre des Portugais, lesquels ne manquent guère, chaque année, de faire des excursions vers le haut des rivières qui se déchargent dans le grand fleuve des Amazones, soit pour ramasser du cacao, de la salsepareille et du bois de crabe, qui est une espèce de cannelle, soit pour faire des recrues de sauvages, et les rassembler, comme nous faisons, dans des peuplades; mais l'extrême éloignement que ces Indiens ont des Portugais, fait justement soupçonner qu'ils en sont traités avec trop de dureté. Nous passâmes la nuit dans cet endroit, et le 27 nous allâmes visiter deux autres carbets assez éloignés, et où il y avoit un bon nombre de ces Indiens : c'est tout ce que nous trouvâmes de la nation des Coussanis, Leur accueil fut assez froid; j'attribue leur indifférence au peu de communication qu'ils ont eue jusqu'ici avec les François, et à la disette extrême dans laquelle ils vivent; jusque – là que je remarquai plusieurs femmes qui, faute de rassade, n'avoient pas même le tablier ordinaire que les personnes du sexe ont coutumie de porter. Leur misère excita notre compassion; et comme nous étions au bout de notre course, n'y ayant point d'Indiens au-delà, nous leur distribuâmes libéralement la plus grande partie de la traite qui nous restoit. Cette libéralité ne contribuoit pas peu à gagner leur confiance; ils nous parlèrent avec ouverture de cœur, et se déterminèrent sans peine à se fixer dans le lieu nous avons que choisi pour y établir une plade. Depuis ce temps-là deux des plus considérables de cette nation sont venus me voir à Ouyapoc; plusieurs autres sont allés danser chez les Pirious. Lorsque, parmi

peu

çes barbares, une nation va danser chez une autre, c'est la plus forte preuve qu'elle puisse donner de son amitié et de sa confiance. Ainsi, cette démarche des Coussanis est un témoignage certain de l'estime qu'ils font des Pirious, depuis qu'ils sont sous la conduite d'un missionnaire. Après avoir ainsi confirmé toutes ces nations dans la résolution où elles paroissent être d'embrasser le christianisme, nous pensâmes à notre retour, et nous arrivâmes le 3 décembre à la mission de Saint-Paul.

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Nous avons bien remercié le Seigneur des heureuses dispositions que nous avons trouvées dans ces nations sauvages; car c'est déjà beaucoup gagner sur des esprits si légers et si inconstans, que de vaincre l'inclination naturelle qu'ils ont d'errer dans les forêts, de changer de demeure, et de se transporter chaque année d'un lieu à un autre. Voici comme se font parmi eux ces sortes de transmigrations. Plusieurs mois avant la saison propre à défricher les terres, ils vont à une grande journée de l'endroit où ils sont, pour y choisir un emplacement qui leur convienne ils abattent tous les bois que contient le terrain qu'ils veulent occuper, et ils y mettent le feu. Quand le feu a tout consumé, ils plantent des branches de manioc; car cette racine vient de bouture. Lorsque le manioc est mûr, c'est-à-dire, au bout d'un an ou de quinze mois, ils quittent leur première demeure et viennent camper dans ce nouvel emplacement: aussitôt qu'ils s'y sont logés, ils vont abattre du bois à une journée plus loin pour l'année suivante, brûlent le bois qu'ils ont abattu, et plantent leur manioc à l'ordinaire. C'est ainsi qu'ils vivent pendant des trente ou quarante ans. C'est ce qui rend leur vie fort courte la plupart meurent assez jeunes, et l'on ne voit guère qu'ils aillent au-delà de quarante-cinq ou cinquante ans. Cependant, malgré toutes les incommodités inséparables de ces fréquens voyages, ils aiment extrêmement

cette vie vagabonde et errante dans les forêts. Comme rien ne les attache à l'endroit où ils sont, et qu'ils n'ont pas grands meubles à porter, ils espèrent toujours être mieux ailleurs.

A mon retour à Ouyapoc, je fus bien consolé d'apprendre, par une lettre du père Lombard, que le père Caranave avoit déjà baptisé la plus grande partie des Galibis répandus le long de la côte, depuis Kourou jusqu'à Sinnamari, et qu'il se disposoit à faire un établissement solide aux environs de cette rivière. D'autres lettres de Cayenne m'apprennent que le père Fourré va se consacrer à la mission des Palikours. Cette nation mérite d'autant plus nos soins, qu'étant peu éloignée de nous, elle est, pour ainsi dire, à la porte du ciel, sans qu'on ait pu jusqu'ici la leur ouvrir. Quant au père Dautillac, vous ne sauriez croire ce qu'il lui en coûte de peines et de fatigues pour rassembler dans Ouanari les Indiens du voisinage, c'est-à-dire, les Tocoyennes, les Maourious et les Maraones. Il faut avoir un zèle aussi solide et aussi ardent que le sien, pour ne s'être point rebuté des diverses contradictions qu'il a eues à essuyer et auxquelles il n'avoit pas lieu de s'attendre. Dieu l'a consolé par la docilité de plusieurs de ces infidèles, et par l'ardeur que quelques-uns ont fait paroître pour écouter ses instructions. Je ne vous en citerai qu'un trait qui vous édifiera. Un Indien, nommé Cayariouara, de la nation des Maraones, ne pouvant profiter de la plupart des instructions à cause de l'éloignement où étoit sa parenté, s'offrit au missionnaire pour être le pêcheur de sa bourgade. Après avoir passé toute la journée à la pêche, il venoit la nuit trouver le père pour le prier de l'instruire; et, après avoir persévéré pendant quatre mois dans ces exercices, il retourna chez lui et instruisit tous ses parens des vérités de la religion : après quoi il les amena à la mis

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