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et, pour se délivrer de ces importuns censeurs de leurs vices, ils les chassèrent de leur ville. A leur place, ils y admirent la lie de toutes les nations; leur ville devint bientôt l'asile et le repaire de quantité de brigands, soit italiens, soit hollandois, espagnols, etc., qui, en Europe, s'étoient dérobés aux supplices que méritoient leurs crimes, ou qui cherchoient à mener impunément une vie licencieuse. La douceur du climat, la fertilité de la terre, qui fournit toutes les commodités de la vie, servoit encore à augmenter leurs penchans pour toutes sortes de vices. Du reste, il n'est point aisé de les réduire : leur ville est située à treize lieues de la mer, sur un rocher escarpé, environné de précipices: on n'y peut grimper que par un sentier fort étroit, où une poignée de gens arrêteroient une armée nombreuse; au bas de la montagne, sont quelques villages remplis de marchands, par le moyen desquels ils font leur commerce. Cette heureuse situation les entretient dans l'amour de l'indépendance; aussi n'obéissent-ils aux lois et aux ordonnances émanées du trône de Portugal qu'autant qu'elles s'accordent avec leurs intérêts, et ce n'est que dans une nécessité pressante qu'ils ont recours à la protection du roi, Hors de là ils n'en font pas grand compte.

Ces brigands, la plupart sans foi ni loi, et que nulle autorité ne pouvoit retenir, se répandoient comme un torrent débordé sur toutes les terres des Indiens, qui, n'ayant que des flèches à opposer à leurs mousquets, ne pouvoient faire qu'une foible résistance. Ils enlevoient une infinité de ces malheureux pour les réduire à la plus dure servitude. On prétend (ce qui est presque incroyable) que dans l'espace de cent trente ans ils ont détruit ou fait esclaves deux millions d'Indiens, et qu'ils ont dépeuplé plus de mille lieues de pays jusqu'au fleuve des Amazones. La terreur qu'ils ont répandue parmi ces peuples les a ren

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dus encore plus sauvages qu'ils n'étoient, et les a forcés, ou à se cacher dans les antres et le creux des montagnes, ou à se disperser de côté et d'autre dans les endroits les plus sombres des forêts. Les mamelucks, voyant que par cette dispersion leur proie leur échappoit des mains eurent recours à une ruse diabolique, dont les missionnaires ressentent encore aujourd'hui le contre-coup par la défiance qu'elle a jetée dans l'esprit de ces peuples. Ils imitèrent la conduite que tenoient ces hommes apostoliques pour gagner les infidèles à Jésus-Christ. Trois ou quatre de ces mamelucks se travestirent en jésuites; l'un d'eux prenoit le titre de supérieur, et les autres le nommoient Payguasu, qui signifie grand-père en la langue des Guaranis; ils plantoient une grande croix, et montroient aux Indiens des images de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge; ils leur faisoient présent de plusieurs de ces bagatelles que ces peuples estiment ; ils leur persuadoient de quitter leur misérable retraite, pour se joindre à d'autres peuples, et former avec eux une nombreuse peuplade, où ils seroient plus en sûreté. Après les avoir rassemblés en grand nom'bre, ils les amusoient jusqu'à l'arrivée de leurs troupes; alors ils se jetoient sur ces misérables, ils les chargeoient de fers, et les conduisoient dans leur colonie. Le premier essai de leurs brigandages se fit sur les peuplades chrétiennes, qu'on avoit établies d'abord vers la source du fleuve Paraguay, dans la province de Guayra; mais ils ne retirèrent pas de grands avantages de la quantité d'esclaves qu'ils y firent. On a vu un registre authentique, où il est marqué que de trois cent mille Indiens qu'ils avoient enlevés dans l'espace de cinq ans, il ne leur en restoit pas vingt mille. Ces infortunés périrent presque tous, misère dans le voyage, ou des mauvais traitemens qu'ils recevoient de ces maîtres impitoyables, qui les surchargeoient de travaux, soit aux mines, soit à la culture des

ou

de

terres, qui leur épargnoient les alimens, et qui les faisoient souvent expirer sous leurs

coups.

La fureur avec laquelle les mamelucks désoloient les peuplades chrétiennes, obligea les missionnaires de sauver ce qui restoit de néophytes, et de les transplanter sur les bords des rivières Parana et Uruguay, où ils sont établis maintenant dans trente-une peuplades. Quoique éloignés d'ennemis si cruels, ils ne se trouvèrent pas à couvert de leurs fréquentes irruptions. Mais ces hostilités ont enfin cessé depuis que les rois d'Espagne ont permis aux néophytes l'usage des armes à feu, et que dans chaque peuplade on en dresse un certain nombre à tous les exercices militaires. Ces Indiens se sont rendus redoutables à leur tour, et ils ont remporté plusieurs victoires sur les mamelucks. La seule précaution que l'on prend, c'est de conserver ces armes dans des magasins, et de ne les mettre entre les mains des Indiens que quand il est question de défendre leur pays, ou de combattre pour les intérêts de l'État; car ces troupes sont toujours prêtes à marcher au premier ordre du gouverneur de la province, et en différens temps elles ont rendu les plus signalés services à la couronne d'Espagne. C'est ce qui leur a attiré de grands éloges que le roi, dans diverses patentes, a faits de leur fidélité et de leur zèle pour son service, avec des grâces singulières et des priviléges qu'il leur a accordés, et qui ont même excité la jalousie des Espagnols.

La diversité des langues qui se parlent parmi ces différentes nations, est un dernier obstacle très-difficile à surmonter, et qui fournit bien de quoi exercer la patience et la vertu des ouvriers évangéliques. On aura peine à croire qu'à chaque pas on trouve de petits villages de cent familles tout au plus, dont le langage n'a aucun rapport avec celui des peuples qui les environnent. Lorsque, par ordre du roi Philippe IV, le père d'Acugna et le père de Artieda parcou

rurent toutes les nations qui sont sur les bords du fleuve des Amazones, ils trouvèrent au moins cent cinquante langues plus différentes entre elles que la langue espagnole n'est différente de la langue françoise. Dans les peuplades établies chez les Moxes, où il n'y a encore que trente mille Indiens convertis à la foi, on parle quinze sortes de langues qui ne se ressemblent nullement. Dans les nouvelles peuplades des Chiquites, il y a des néophytes de trois ou quatre langues différentes. C'est pourquoi, afin que l'instruction soit commune, on a soin de leur faire apprendre la langue des Chiquites. Lorsqu'on avancera davantage chez les autres nations, il faudra bien s'accommoder à leur langage. Ainsi les nouveaux missionnaires, outre la langue des Chiquites, seront obligés d'apprendre encore la langue des Morotocos, qui est en usage parmi les Indiens zamucos, et celle des Guarayens, qui est la même qu'on parle dans les anciennes missions des Indiens guaranis. Vous ne disconviendrez pas, monsieur, qu'il ne faille s'armer d'un grand courage pour se roidir contre tant de difficultés, et être animé d'un grand zèle pour se livrer à tant de peines et de dangers.

Il y a long-temps qu'on cherche à s'ouvrir un chemin dans cette étendue de terres qui se trouvent entre la ville de Tarija et le fleuve Paraguay. Rien ne paroît plus important pour le bien de toutes ces missions: car ce chemin

une fois découvert, elles peuvent communiquer ensemble beaucoup plus aisément, et se prêter mutuellement du secours. Maintenant, pour se rendre des missions du Paraguay ou des Guaranis à celles des Chiquites, il faut descendre la rivière jusque vers Buenos-Ayres, traverser toute la province de Tucuman, ct entrer bien avant dans le Pérou ; en sorte que le père provincial, lorsqu'il fait la visite de toutes les réductions ou peuplades qui composent sa province, doit essuyer les fatigues d'un voyage de deux

mille cinq cents lieues; au lieu que le voyage s'abrégeroit de moitié, si l'on se faisoit une route au travers des terres qui sont entre les missions des Chiquites et celles du Paraguay. C'est une entreprise qu'on a tentée plusieurs fois, et toujours inutilement. Une fois qu'on fut entré assez avant dans les terres, on fut arrêté par les infidèles, qui, se doutant du dessein qu'on avoit de découvrir le fleuve Paraguay, s'y opposèrent de toutes leurs forces, et obligèrent les missionnaires de se retirer. Il arriva dans la suite qu'un catéchumène de la même nation s'employa avec tant de force et de zèle auprès de ses compatriotes, qu'il les détermina à embrasser la foi. On profita d'une conjoncture si favorable. Ce fut en l'année 1702 que le père François Hervas et le père Michel de Yegros partirent avec le catéchumène et quarante Indiens, sans autre provision que leur confiance en la divine Providence: elle ne leur manqua pas, et, pendant le voyage, la chasse et la pêche fournirent abondamment à leur subsistance. Ils furent très-bien reçus dans trois villages de la nation du catéchumène; savoir, des Curuminas, des Batasis et des Xarayes, qui auparavant s'étoient opposés à leur entreprise. Ainsi ils poursuivirent librement leur route, laissant le catéchumène blessé par une épine qui lui étoit entrée au pied. On ne crut pas que le mal fût dangereux; cependant cette blessure lui causa la mort en peu de jours. Après bien des incommodités que souffrirent les deux missionnaires, en se frayant un chemin au travers des bois, en gravissant de hautes montagnes, et traversant des lacs. et des marais pleins de fange, sans compter l'inquiétude et la crainte continuelle où ils étoient de tomber entre les mains des barbares, ils arrivèrent enfin sur les bords d'une rivière qu'ils prirent pour le fleuve Paraguay, ou du moins pour un bras de ce fleuve, et ils y plantèrent une grande croix. On reconnut dans la suite qu'ils s'é

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