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toient trompés, et que ce qu'ils prenoient pour une rivière n'étoit qu'un grand lac qui se terminoit à une épaisse forêt de palmiers.

Dans la persuasion où l'on fut qu'on avoit enfin découvert ce chemin si fort souhaité, le père Nugnez, qui étoit alors provincial, fit choix de cinq anciens missionnaires des Guaranis, pour parcourir le fleuve Paraguay, et découvrir du côté de ce fleuve l'endroit où l'on avoit planté la croix du côté des Chiquites. Ces missionnaires étoient le père Barthélemy Ximenès, qui mourut chargé d'années et de mérites le 2 juillet 1717, le père JeanBaptiste de Zea, le père Joseph de Arce, le père JeanBaptiste Neuman, le père François Hervas et le frère Syl vestre Gonzales. Comme le voyage qu'ils firent sur ce grand fleuve peut répandre quelque lumière sur la géographie des diverses contrées qu'il arrose, je vais vous rapporter le journal qui en a été fait par un de ces missionnaires. <«< Nous partîmes, dit-il, le to mai de l'année 1703, du port de notre peuplade de la Purification, d'où, après avoir passé par Antigui, nous prîmes terre le 27 du même mois à Itati. Le père Gervais, franciscain, qui étoit curé de cette bourgade, nous fit l'accueil le plus obligeant. De - là nous continuâmes notre route vers la rivière Paramini, dans le lieu où le Parana se jette dans le fleuve Paraguay: les vents furieux qui régnoient alors, et qui nous étoient contraires, nous retardèrent, et nous causèrent bien des fatigues; en sorte que nous ne pûmes aborder au port de l'Assomption que le 27 juin, où nous prîmes quatre jours de repos au collége que nous avons dans cette ville. On nous avoit préparé une grande barque, quatre balses, deux pirogues et un canot. Nous nous embarquâmes, et, après avoir avancé quelques lieues, nous découvrîmes un peu au loin des canots d'Indiens payaguas, qui sans doute venoient à la découverte. La pensée nous vint de

les joindre, et de les gagner, si cela se pouvoit, par quelque témoignage d'amitié, qui pût les guérir de leur dé'fiance. Le père Neuman se mit à cet effet dans le canot avec le frère Gonzales; mais, quand ces Indiens les virent presqu'à leur portée, ils prirent la fuite, en criant de toutes leurs forces: Peè pèmonda, ore Camaranda Buenos-Ayres, viarupi; ce qui signifie : Nous ne nous fions point à des gens d'une nation qui a fait périr tant d'Indiens, lesquels demeuroient aux environs de BuenosAyres.

« Le père Neuman, voyant le peu de succès de ses démarches, se contenta d'avancer vers le bord du fleuve, et d'attacher aux branches d'un arbre plusieurs bagatelles de peu de valeur, mais qui sont estimées de ces barbares. Ces petits présens les rassurèrent; ils s'en saisirent aussitôt, et quatre d'entre eux s'approchèrent d'une de nos balses, et y laissèrent à leur tour des nattes de jonc fort } jolies, et d'un travail très-délicat. Un de nos néophytes qui nous servoit d'interprète, nommé Anicet, plein de zèle pour la conversion des infidèles, jugea, par la sensibilité des Payaguas, que ses manières douces et affables pourroient faire quelque impression sur leurs cœurs; mais il ne connoissoit pas assez combien cette nation est perfide. Le 12 de juillet, il s'approcha de quelques-uns de ces Indiens qu'il aperçut, et, dans le temps que, par de petits présens, il tâchoit de gagner leur amitié, une troupe de Payaguas, partagée en deux canots, sortirent d'une embuscade où ils étoient cachés, et vinrent fondre sur Anicet get ses compagnons, qu'ils assommèrent à grands coups de massues, et s'enfuirent ensuite avec une célérité extraordinaire. Nous n'apprêmes que fort tard ce triste événement; quelques-uns de nos Indiens allèrent au lieu où s'étoit fait le massacre, et ils y trouvèrent les cadavres de leurs chers compagnons. Nous célébrâmes, le lendemain

leurs obsèques, avec la douce espérance que Dieu leur aura fait miséricorde, et aura récompensé la charité avec laquelle ils avoient exposé leur vie pour retirer ces barbares des ténèbres de l'infidélité.

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Les Payaguas, voyant qu'on ne cherchoit point à tirer vengeance d'une action si cruelle, en devinrent plus audacieux. Ils parurent le lendemain en plus grand nombre, dans une quantité prodigieuse de canots, qui formoient deux espèces d'escadres. L'une gagna le rivage, et tous ceux qui y étoient mirent pied à terre; l'autre rôdoit de tous côtés sur le fleuve, sans que les uns ni les autres osassent nous attaquer. Ce ne fut que dans l'obscurité de la nuit qu'ils jetèrent des pierres et tirèrent des flèches sur nous; mais nos néophytes les mirent bientôt en fuite, et ce ne fut que de fort loin qu'ils continuèrent de nous observer. C'est un bonheur qu'ils ne se soient pas joints aux Guaicurus, autre nation infidèle, mais beaucoup plus brave, plus hardie, et naturellement ennemie du nom chrétien. Il nous eût été difficile d'échapper aux piéges qu'ils nous auroient dressés sur un fleuve qui, dans cet endroit, est tout couvert d'iles, où ils se seroient aisément cachés pour nous surprendre.

« Le 6 d'août, nous arrivâmes à l'embouchure de la rivière Xexui; c'est par où les mamelucks vinrent faire irruption sur quelques-unes de nos anciennes peuplades, qu'ils détruisirent. Le 19, nous aperçûmes une terre de Payaguas, dont les habitans s'étoient retirés peu auparavant, pour aller dans une grande île qui étoit vis-à-vis. Cette terre appartient à un cacique des Payaguas, nommé Jacayra, qui y entretient quelques-uns de ses vassaux occupés à la fabrique des canots. Le 21, nous trouvâmes un petit fort entouré de palissades, avec trois grandes croix qu'on y avoit élevées. Nous crûmes d'abord que c'étoit un ouvrage des mamelucks; mais nous apprîmes dans la suite

que c'étoient les Payaguas qui, ayant quelque connoissance de la vertu de la croix, avoient planté celles que nous voyions, pour se délivrer de la multitude de tigres qui infestoient leur pays. Peu après nous vîmes sur le rivage douze de ces barbares, qui ne songèrent point à nous inquiéter; mais ce qui nous surprit, c'est que, jusqu'au 30 août, que nous arrivâmes à l'embouchure de la rivière Tapotü, nous n'aperçûmes que deux canots d'Indiens nommés Guachicos. La bouche de cette rivière est éloignée de trente lieues de celle de Piray; mais, avant que d'y arriver, il faut passer par des courans très- rapides, qui se trouvent entre une longue suite de rochers. Nous en vimes douze fort hauts et taillés naturellement d'une manière si agréable à la vue, que l'art ne pourroit guère y atteindre. En ce lieu-là, les Guaicurus allumèrent des feux, pour avertir les nations d'alentour qu'on voyoit paroître l'ennemi. A six lieues de là est le lac Nengetures, où se jette une rivière qui descend des terres habitées par les Guamas. Ces peuples sont en quelque sorte les esclaves des Guaicurus: ils y entretiennent leurs haras de mules et de cavales; ils cultivent la terre et y sèment le tabac, qui y croît en abondance. Il y a dans cette contrée beaucoup d'autres nations, et une entre autres nommée Lenguas, qui parle la même langue que les Chiquites. Deux lieues au-delà de ce lac est l'embouchure du Mboinboi. Il y avoit anciennement auprès de cette rivière une peuplade chrétienne, qui étoit sous la conduite du père Christophe de Arenas et du père Alphonse Arias: ce dernier, étant appelé par les Indiens guatos, pour leur administrer le baptême, tomba dans un parti de mamelucks, qui le tuèrent à coups de mousquets. Le père Arenas eut quelque temps après le même sort; il fut rencontré par les mamelucks, qui le maltraitèrent si fort, qu'il ne survécut que peu de jours à ses blessures.

«De là jusqu'aux Xarayes, on voit de vastes campagnes, où des grains croissent naturellement et sans culture; aussi les Payaguas, les Caracuras, et beaucoup d'autres peuples d'alentour, viennent-ils y faire leurs provisions. Le 22 de septembre, nous passâmes entre les montagnes de Cunayequa et de Ito, où sont les Sinamacas. La foi fut prêchée à ces peuples par les pères Juste Mansilla et Pierre Romero. Celui-ci et le frère Mathieu Fernandez furent massacrés dans la suite par les Chiriguanes, en haine de ce que la loi chrétienne leur défendoit d'avoir plus d'une femme. Cinq lieues plus avant se trouve une île, où s'étoient retirés deux caciques nommés Jarachacu et Orapichigua, avec leurs vassaux payaguas. Dès qu'ils nous aperçurent, ils dépêchèrent six canots à la grande île des Orejones, et aussitôt nous vîmes de près et au loin s'élever une grande fumée, signal ordinaire dont ils se servent pour avertir les nations voisines de se tenir sur leurs gardes. Ces nations font grand cas des Payaguas, parce que ceux-ci leur fournissent du tabac, des cuirs, des toiles et d'autres choses nécessaires à la vie, qu'ils ont chez eux en abondance. Nous passâmes ensuite auprès des montagnes de Taraguipita. Cette contrée est habitée par plusieurs nations indiennes. Quatre de nos missionnaires leur ont annoncé l'Évangile; savoir, le père Ignace Martinez, Espagnol; le père Nicolas Hénard, François ; les pères Diego Ferrer et Juste Mansilla, Flamands. Le premier partit dans la suite pour la mission des Chiriguanes, et les deux autres succombèrent aux fatigues et aux travaux qu'ils supportèrent, et moururent parmi ces barbares, dénués de toute consolation humaine, ainsi que le grand apôtre des Indes, saint François Xavier, dans l'île de Sancian, Le dernier ne résista pas long-temps aux mêmes fatigues, et finit sa vie dans l'exercice de ses fonctions apostoliques. Huit lieues après avoir quitté le Tobati,

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